Chelsea Hotel


 
 
Chelsea Hotel / 1.


Je devais la convaincre que je la connaissais déjà.

Que j’avais, au bout des doigts, pour ainsi dire, une vie pour elle ! Une vie qui l’attendait ou qui attendrait, si elle souhaitait la prendre à bras le corps jusqu’à être soufflée par elle et s’incarner dans cette grande aventure. Je souhaitais, à elle comme à moi, mais surtout à elle qu’elle puisse en venir à bouger, penser, agir sur cette vie comme une chorégraphe déçue de ses troupes et qui gagnerait la scène, et ferait table rase pour reléguer les autres, tous les autres, au rang de décor.

Il n’était toutefois pas question que mon destin héroïque ait recours à une manipulation éhontée, aux promesses mensongères ou à d’autres ressorts de bas étage. Je devais la persuader, lui expliquer, peut-être, la rassurer en la laissant décider, la part belle, de tout le raisonnement qui découlerait de mon entreprise de séduction.

Comprenez-moi bien, j’avais déjà en tête tous les éléments de tous les raisonnements que je pouvais imaginer: mais il existe des choses pour lesquelles les explications ou, les idées mêmes, ne sont pas de bons outils. Je nécessite une forme de foi, de confiance, patiente et ordonnée: rien d’aveugle, en rien destinée à piéger, même les apparences ne doivent pas tromper. La synergie entre mon entreprise, son intention et l’héroïsme devait s’incarner, par magie s’il le fallait.

Il n’y aura toujours qu’un seul chemin pour nous entraîner dans les tourbillons sans fin, d’où il n’est jamais plus possible de s’extirper.

Je ne pouvais pas être guide sur ce chemin; de toute manière, je n’aurais pas voulu jouer ce rôle. Aussi, je choisis la chambre 100 du Chelsea pour tenir notre rencontre: les spectres de Sid et de Nancy, eux, nous guideraient, eux écorcheraient nos êtres, jusqu’aux organes, de vallons et de chemins irréversibles, jusqu’aux organes qui nous tenaient en cisailles, attachés à des supports ou des scènes incapables de reconnaître l’omniprésence de mon atelier et jamais modeste de me laisser en plan dans ma fracture.

Jusqu’aux organes, de ceux qui soufflent la liberté. La seule vraie liberté: celle qui brise le trauma de l’abandon de Dieu, de son abandon à la souffrance, la souffrance qui ne s’essouffle jamais, qui ne manque jamais de ressorts, qui ne nous laisse jamais aussi bien voir son visage que lorsqu’elle regarde ailleurs.

 
 
Chelsea Hotel / 2.


Il n’était évidemment pas question que nous allions du côté chambre de la suite; du moins, pas ici, maintenant, comme ça.

À ma surprise, je m’amusais, un peu précieusement, des petites chaises et tables du côté boudoir; j’étais animé par l’idée d’un petit Versailles, victorien, tiens, mais je ne voulais pas, non plus, me laisser distraire par ces pensées.

Je savais qu’elle ressentirait inévitablement une forme d’ennui: l’idée même d’être au mythique Chelsea, avec tous les niveaux d’excitations de la vie new-yorkaise tout autour, semblait se heurter de front avec un futur immédiat où nous resterions enfermés et où, pour seul véritable programme, je ne pouvais lui garantir que quelques histoires plus ou moins improvisées selon que l’inspiration se manifesterait ou non.

Si nous avions pu jeter une bouteille entre nous deux, là devant, sur la petite table qui nous séparait, elle aurait au moins pu fixer son attention parallèle sur l’ivresse qui découlerait de sa consommation et entretenir un peu l’espoir que l’aventure serait amusante un tant soit peu.

Je pris donc un verre vide, que je trouvai quelque part dans la chambre, et le plaçai sur une des tables.

     - Voici la bouteille!

Lui dis-je, pris au piège dans ma spontanéité mécanique. Je pris ensuite à nouveau le verre de la main et, faisant d’abord quelques pas de côté, me mis à tourner tout aussi mécaniquement sur moi-même, jusqu’à ce que je ne puisse plus voir que le mur qui était maintenant devant moi. Je m’imaginai qu’à ses yeux, j’eus ressemblé à un lanceur de poids et simulai de projeter le verre sur le mur, comme si j’étais sur une aire de lancer.

Je jetai un œil sur elle furtivement, car je ne savais plus trop si je lui faisais peur, ou si je l’ennuyais, ou si j’étais sur le chemin d’une imbécillité qui la chasserait par la fenêtre dès qu’elle aurait une chance. Tout retors dans ma manière de m’incarner ainsi, je plaçai le verre contre le mur et appuyai de la main sur celui-ci jusqu’à ce qu’il éclate.

Parce qu’elle ne s’était pas jetée par la fenêtre, je bougeai jusqu’à elle en tendant les mains pour prendre les siennes.

     - Je t’avais bien dit que je te connaissais déjà.

Je me trouve chanceux d’avoir trouvé, ainsi, quelque chose à dire, avant de la tirer vers la salle de bain où le corps de Nancy avait été retrouvé sans vie au matin du jeudi 12 octobre 1978. Je serais prêt à jurer sans sourciller que j’ai vu Sid au miroir en précédant le pas de la salle de bain devant ma nouvelle amie. Mais il n’était pas question, pour moi, de m’arrêter sur ce point.

     - Tu vois. C’était bien vrai qu’une vie t’attendait.

 
 
Chelsea Hotel / 3.


Je remarquai des faisceaux améthystes qui circonscrivaient ses mamelons; c’était la seule luminosité qui continuait d’entrer dans la chambre. Elle entreprit de finir de se déshabiller, en même temps que moi, puis, tous les deux, nous nous couchâmes, en tirant la housse de nos quatre mains jusqu’à nos épaules. Comme si le poids de la housse en avait ainsi décidé pour nous, en se laissant aplanir entre nous, nous passerions la nuit à un geste de la main de l’un et l’autre.

Mes yeux s’habituaient à la noirceur. Nos respirations étaient irrégulières, pas totalement silencieuses, nous étions bien. La chambre était, pour le moment, vide. Les murs cachaient quelque chose. J’étais brave parce que je savais que je ne pouvais pas avoir peur, mais elle ne semblait pas avoir peur, alors je chassai mon excitation et me clôturai dans une sorte d’effarement. Du coin de l’œil, je pouvais deviner qu’elle bougeait les yeux de gauche à droite.

Lorsque, à mon tour, je bougeai les yeux, je me rendis compte que j’étais malhabile et que je devais tourner mon menton et le reste de mon visage pour mieux voir l’état de la chambre. J’avais l’impression de la tricher et me sentis très mal: honteux, de vouloir qu’elle entre en moi et que je puisse co-créer avec son esprit le surnaturel censé meurtrir nos vies jusqu’aux organes. Je n’étais ni prophète ni guide, et en rien du tout je ne pouvais être l’organe de la visite des spectres attendus. Je m’effaçai.

Les murs transpiraient quelque chose. Je fus en joie à l’idée que je m’étais effacé derrière les pans. Je ne me sentais pas paralysé, plutôt libre de vivre une exaltation visuelle, sur le point d’être enchanté tout entier. La chambre était vide et je posais les yeux sur ce vide, en laissant mon imagination deviner que, de ce côté du lit, ma nouvelle amie était également exaltée à l’idée que quelque chose se produise. Éventuellement.

Je ressentis une excitation, mais avant que j’eusse pu me justifier, dans mon for intérieur, qu’elle n’était pas de nature sexuelle, je remarquai que j’avais disparu du lit.

Ma nouvelle amie rendit son dernier souffle, comme si elle avait voulu allonger, pesamment, ses bras tout le long de son corps - sous la housse. Elle ne dormait pas. Je crois que la tristesse est passée sur ses yeux juste avant qu’elle ne sursaute et que de justesse ses mains attrapent la housse au-dessus de ses seins. Ils étaient là.

Le spectre de Nancy était, en fait, tout près du pied du lit, du côté où je m’étais allongé pour passer la nuit. Celui de Sid, de l’autre côté du lit, un peu plus en retrait, en fait, assez près de moi, si ce n’était que j’étais en tenaille entre les deux pans d’un même mur adjacent à ma nouvelle amie.

 
 
Chelsea Hotel / 4.


Je me ragaillardis. D’abord, en allongeant les bras le long de mon corps. Et puis, en crispant les poings très forts, pour que les deux puissent servir de masses au besoin: il n’était pas question, après tout, que ma nouvelle amie finisse en bouteille cassée sur un mur. Je souhaitais me parer à toutes possibilités.

Pour le reste, je m’effaçai et disparus complètement.

Le vide, le rien, serait l’organe de la création. Les spectres seraient libres de meurtrir nos existences, à ma nouvelle amie et moi, jusqu’aux organes et de tracer le chemin, qui serait dorénavant irréversible, de sa vie.

     - « Sid fut le premier à parler, » entendais-je me raconter avec une voix qui se remplissait de douceur à mon oreille.
     - « L'ineffable héros qui eut voulu tant passer une nuit avec nous, mais pas autant que de ne pas avoir peur de nous. »
     - « Il l'a fait pour moi. »
     - « Non… Il l’a fait pour avoir peur. »

Ignorant l’argument de Nancy, ma nouvelle amie demanda à Sid de ne pas me faire peur. Mais il était déjà tourné face au mur qui me tenait en tenaille: « Bouh!, » fit-il, joyeux d’ouvrir grands les bras comme pour me prendre en ours par-dessus les épaules.

S’il peut exister une octave du ciel, c’est celle-ci qui embrassait la chambre à mon réveil. J’ouvris les yeux sur de douces, tranquilles, assurées paroles: « nous sommes seuls, tu peux ouvrir les yeux, » entendais-je avant de soulever le haut de ma tête pour voir d’où venait les mots. Je n’avais pas bougé depuis cent ans. J’exagère, mais des dizaines d’années sûrement.

Elle était nue et accroupie, les fesses sous les mollets, sur le dessus d’un meuble planté devant le lit: mes yeux se posèrent sur sa vulve, et je dus retenir l’élan qui me poussait à aller saisir son vagin tout entier de ma main la plus forte; je ne pus ni regarder sa bouche ni ses yeux avant d’arrêter mon regard sur ses seins, contrairement à mon intention. Il y avait suffisamment de clarté dans la chambre pour que deux ombres paraissent lascivement et bougent sexuellement sur son ventre. Je fus satisfait de reconnaitre les mamelons, que mon esprit avait dû combattre et caresser, ou compléter, ou s’astreindre à schématiser du regard la veille.

Mes yeux se posèrent à nouveau entre ses cuisses et à mon corps défendant, je ne pus résister à sortir de moi-même, comme pour la supplier, pour me sauver, d’au moins passer une de ses mains, à elle, tout près de son sexe: ce qu’elle s’obligea à faire, en appuyant les doigts sur sa hanche droite jusqu’à son côté gauche, comme pour découper, d’un long trait, son bassin osseux. Elle s’interdit toutefois à me faire un sourire heureux, ce qui me fit réaliser que j’avais réussi à fixer mon regard sur son visage.

Je crois que la vigueur a passé sur ses yeux, juste avant que je ne replonge; maintenant que je ne voyais presque plus rien, je fus parfaitement ravi de me remémorer comme un saint halo de fièvre dorée, qui refusait de s’éteindre sous la lourdeur de l’océan qui pénétrait aussi bien son état que son sentiment: presque mauve, cette vigueur c’était celle de l’Atlantique Nord qui entre en éruption pour laisser s’échapper l’accent des fauves qui dominent la savane incandescente les jours où tout brûle. Le sentiment mettait en équilibre la sauvagerie extrême de l’être profondément meurtrie dans l’âme et le maniérisme de la féminitude sexuée à outrance.

J’étais certain que cette vigueur s’était installée à jamais dans ses yeux, à elle - qu’elle ne flotterait pas d’un halo à un autre, d’un antre à l’autre.

Je ne suis plus certain si j’ai rouvert les yeux ou non pour vivre la présence de Nancy qui semblait vouloir accompagner le soulagement que je ressentais à l’idée que ma nouvelle amie prendrait dorénavant le monde à corps et serait et l’organe et l’astre et du monde et de l’ordre du vivant. Et, aussi, dorénavant, et la violence du monde.

Nancy, elle, précipita son chandail jusqu’à sous ses yeux et rit un peu sournoisement: je souffrais, mais si peu. Ces seins étaient si beaux: comme ceux que l’on peut voir dans les films. Lorsqu’elle redescendit son chandail, je jurerais avoir été le moyeu d’un tourniquet à l’horizon duquel Sid se trouvait dans le noir du temps, les deux poings fermés, me défiant, moi l’étourdit, de choisir dans laquelle de ses mains se trouvait ce que je voulais. Je ne sais pas de quelle main il se servit pour coller sur le bout de ma langue un poil de pubis auquel je m’attachai comme à un orgasme, avant de recommencer à rêver, - cette fois-ci j’en suis certain, je rêvais - au sourire radieux de Nancy qui bougeait, pour moi, les seins de gauche à droite et de bas en haut. J’étais calme, serein: je ne serais pas une distraction pour ma nouvelle amie et elle pourrait prendre le monde comme bon lui semblerait.

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Chelsea Hotel / 5.


Elle décima une rue, puis une autre, en parcourant la ville comme une équerre. Arrivée devant une boutique, elle entra et réclama qu’on l’habille. Deux employés étaient sur place. Une femme et un homme.

     - « Il m’a dit que je m’appellerais Amérique insouciante, » dit-elle après avoir pensé brièvement.

Immédiatement, le visage de l’employée devenu tout blanc, comme si elle avait cessé de douter et qu'elle témoignait maintenant de toute la gravité de la situation.

     - « L’as-tu cru ? » lui demanda alors l’autre employé, plus pensif, et comme affairé à fouiller les vêtements accrochés devant lui, sans trop de convictions.

Je savais qu’il me restait beaucoup à accomplir dans le noir du temps: je voulais toutefois aider ma nouvelle amie, mais sans risquer de m’imposer. Elle laissa passer une poudreuse de sang dans ma tête qu’elle refusait pour elle-même, mais qu’elle savait que j’aimerais. Je croyais bien être en moyen d’ouvrer ce Sahara qu’elle m’offrait ainsi, en matière utile.

Je me suis souvenu du temps que j’avais passé dans le mur de la pièce et en suis venu à la conclusion qu’il valait mieux que je laisse le Sahara, à ma place dans le lit, et que je retourne au mur. Le cerveau n’est pas un crâne: il est l’océan geyser qui siphonne les bas, si profondément, qu’il arrive à noyer les sols lorsqu’il asperge les cieux. Le Sahara que je laissais, à ma place, dans le lit, pourrait enfanter; cependant, que je n’interviendrais pas.

     - « Tu sais qu’il voudra des réponses, » dit l’employé à Amérique insouciante en lui tendant un chandail moleté rose, sur lequel ce trouvait l'imprimé, depuis la couture du bas, d'un arbre de vie, avec ses racines sous-jacentes. Plus à l’écart, sur le cœur, se trouvait un autre imprimé, celui d’une épingle à couche.

La teinte, la chrominance et la valeur du rose retenues pour le moleté avaient été obtenues à partir d'une méthodologie hautement sophistiquée.

Après avoir retenu, dans un premier temps, un rose, basé sur un algorithme informatique inspiré par les mœurs contemporaines des réseaux sociaux populaires, le couple propriétaire de la boutique avait fait construire une boite en bois, dont chacune des douze arêtes était recouverte d'une bande en argent 925 fixée avec six boulons de cuivre chacune.

Les six pans étaient tous identiques: unis et fait de bois traité verni de couleur espresso à l'exception d'un des pans au cœur duquel on avait percé un trou environ grand comme quatre des mes points de circonférence. Avec amusement salace, ce trou, comme la boite elle-même était référencée comme le "glory hole" de la boutique: par l'ouverture, on glissa deux poches d'encres, une rouge et une blanche, que l'on pressa avec minutie le temps que le sentiment gagne une parfaite synergie avec l'émotion qui prévalait au moment où Marina Ovsiannikova, a prononcé son "Нет войне !" derrière sa collègue Ekaterina Andreïeva, à l'hiver 2022.

La couleur rose ainsi tirée de l'acte de création offrait, parait-il, une évocation encore plus fidèle que la couleur originale elle-même du cœur rose imprimé sur le chandail blanc de la cheffe d'antenne au moment critique. Le premier rose, obtenu par algorithme informatique, est, paraît-il, perdu quelque part...

Amérique insouciante, quant à elle, avait beaucoup de peine à cacher à quel point elle trouvait, dans l'ensemble, le moleté absolument affreux.

     - « Je vais t’habiller comme tu le réclames, » lança l’employée pendant qu’Amérique insouciante enfilait le chandail jusqu’à son sexe, resté nu.

S’approchant d’Amérique insouciante pour ajuster les épaules, l’employé précautionneux, lui dit près de l’oreille : « ce n’est pas une épingle à couche, c’est un Sahara qu’il y a ici. »

Ignorant l’employé qui, par ailleurs, semblait avoir terminé d’ajuster les épaules du chandail à coups de petites pincées sur chacune d’elles, Amérique insouciante fixa son attention sur l’employée qui approchait d’elle. Les deux, elle et Amérique insouciante fermèrent chacune un poing avant de poser leurs poings ainsi fermés derrière leurs dos.

     - « Je crois que je vais maintenant vous laisser toutes les deux, » dit l’employé en quittant la pièce pour l’arrière-boutique.
     - « Tu vas lui faire croire que le buste est celui d’Alban Berg et que sauver mon âme est ta seule préoccupation, » dit l’employée restée seule avec Amérique insouciante en tirant, de part et d’autre, de sa main encore ouverte, les vêtements qu’elle s'apprêtait à tendre à son invitée.

 
 
Chelsea Hotel / 6.


Elle parcourait l’équerre qu’elle avait tracée à rebours, vêtue comme il se doit. Je savais, en mon for intérieur, qu’elle ne reviendrait toutefois pas à l’hôtel. J’en étais un peu déçu, mais je me sentais libre et bien de penser que se destinait, nul doute, une nouvelle rencontre entre nous deux, dans un temps ultérieur. J’eus le cœur gros ou fort, je ne saurais dire, à l’imaginer décimer tant les êtres que les cœurs sur son chemin, de ce côté, mais de ce côté si également.

Brièvement, comme pour vivre le temps de souffler, je me demandai si elle était intentionnée de me faire glisser dans la fracture.

Pour ma part, je devais d’abord décider si j’étais au lit ou si j’étais dans le mur.

Son âme est mille morceaux: on dirait des méduses qui vont leur chemin, de part et d’autre, pour éclater comme les bulles d'un champagne à la vitre de mes yeux.

     - « Tu aurais pu l’apprécier, » entendit-elle d’un côté, avant de se déterminer à avancer avec aplomb: « oh, mais je l’apprécie, ne t’inquiète pas. Je l’apprécie, je l’apprécie, mais tu es là, où est donc mon choix? »
     - « Je n’y suis pour rien, je te l’assure. »
     - « Soit: si c’est ce que tu veux. C’est le buste d’Alban Berg qui t’habite en ton sein. »

« Entre dans mon sexe, » me dirent les chairs couleur Sahara qui se trouvaient, comme une glaise, dans le lit. Je sus, dès lors, que j’étais toujours à faire le guet dans le mur parce qu’autrement je n’aurais pas eu une perspective d’aplomb sur le lit. J’entendis, ce qui me semblait être, l’écho d’un verre que j’avais du casser plus tôt: cette distraction fut suffisante pour me replonger dans le noir du temps.

     - « Maintenant que tu es libre du buste, tu pourras vivre ce que tu es venu chercher ou accomplir, » me crus-je souffler ou penser.

En ouvrant les yeux, je fus surpris de voir le Sahara par-dessus moi. J’avais cru retourner au lit comme si je m’y étais plongé, tête première, un peu comme si j’avais été déterminé à regarder sous le matelas; que ce soit pour y trouver quelques démons ou pour me cacher d’eux, je ne savais pas. Peut-être cherchais-je simplement à me noyer sur ou dans le matelas. Mais devant les yeux, je n’avais que le Sahara pour voiler le plafond. D’où elle se trouvait, Amérique insouciante, ouvrit aussi ses yeux:

Dès que j'ai soufflé ma vie autour de moi, j'ai réalisé qu'à ne voir que son âme partout je n'arriverais jamais à voir son âme. Ce ne fut pas une épiphanie, plus une révélation qui est venue me suspendre le temps de m'interroger de questions qui étaient essentiellement vides: pouvais-je avoir été assez dupe et me croire intentionnée de sauver son âme? Pour vrai, pas pour jouer, seulement? Obnibulée, je me serais tombée, comme s'il s'était s'agit là d'une nécessité première et absolue? Pour moi? J'étais trop curieuse pour être naïve, il s'agissait peut-être d'un rêve, d'une folie. Aussi, débarrassée du buste qui m'aurait porté ombre, j'hésitais à poursuivre le chemin qui me ramènerait inévitablement à la chambre 100 du Chelsea. Heureuse, je pris quelques détours de l'esprit et me plaçai sous un nuage de pluie: je vis quelque chose de beau, je me sentis jeune et portée lorsque je pris la décision, sur le coup, de ne pas exhiber mes lingeries. De plutôt frustrer la curiosité des méduses qui étaient redevenues, depuis, de simples citadins, et des passantes aux jambes beaucoup trop longues pour la portée des pas qu'elles semblaient se destiner. Elles avançaient, comme vers l'avant, glissaient de très courtes distances. La ville était maintenant moche. L'excitation et la fébrilité qu'elle pouvait m'offrir ne me rejoignaient plus. J'étais trop curieuse pour être satisfaite. Je me demandai même, pendant un temps, si je ne devais pas mordre quelqu'un.


 
 
Chelsea Hotel / 7.


Je savais que je regretterais ma décision, les actions qui s’en suivraient et surtout les mots que je prononcerais. Probablement.

Vous vous souvenez de la lumière bleutée ?

Je crois que je vous avais raconté comment un filet de lumière continuait de pénétrer dans la chambre pour venir se poser et danser, pour ainsi dire, sur les seins dénudés de ma nouvelle amie ? Une lueur améthyste, je crois que ce sont les mots justes que j’avais employés. Une lueur améthyste qui parvenait jusqu’à l’intérieur de la chambre, depuis un des côtés du rideau, pour tomber sur le dessus de ses seins emportés par le mouvement calme qu’elle avait adopté pour retirer ses bas ou ses sous-vêtements, je ne me souviens plus exactement.

Et bien je me précipitai sur ces rideaux, d’un coup, d’un élan, comme si ma propre vie en dépendait - soudainement débarassé des doutes que j’avais eus à jauger, des hésitations que je ressentais à lui dire qu’il ne s’agissait ni de passants, ni de figurants: c'était vous, c'était les visiteurs du futur! Elle devait le savoir, je devais lui dire.

Une fois derrière les rideaux, face à la fenêtre, le visage vraiment tout près de la fenêtre, j’entrepris de cogner de toutes mes forces, les bras grands ouverts par-dessus ma tête. Au contact de mes poings, la vitre se fracassa en mille morceaux - un peu comme dans ces films qui veulent nous faire interpréter qu’un miroir en éclats peut avoir un sens profond. De coup, j’ai crié, de toutes mes forces:

     - « Ni des passants ni des figurants, chérie! Au contraire, ce sont des visiteurs du futur ! »

Je n’eus pas le temps de compléter ma satisfaction proprement et de jouir du courage ou de la fierté qui aurait dû me soulever au moment où je finis mon exclamation parce que je sentis trembler d’abord les murs de la chambre - comme si la chambre était soudainement battue par le vent jusqu’au centre de l’hôtel, à quelques distances du sol où j’avais pourtant fermement planté les pieds, une seconde auparavant.

Je n’eus pas, non plus, le temps, d’éprouver de peurs à l’idée d’avoir ainsi échappé le mot “chérie” dans ma tirade. J'étais animé d'une telle force, que j'aurais pu soulever la chambre en entier, torse nu, musclé, comme Conan le Barbare (et j’en passe) et me servir de la chambre comme d’une scie ronde et, enfin, entreprendre de couper le ciel jusqu’à son os, détruire l’astre qui se trouvait derrière ces cieux pour tous et toutes, continuer de charcuter sur mon chemin tout ce que j’y trouverais jusqu’à ce que je puisse garantir à ma nouvelle amie une étoile fait pour elle et pour elle seulement.

En lieu de quoi, l’hôtel bougeait jusqu’au milieu de la rue, donnant une secousse inattendue à la chambre que je continuais d’occuper. Les murs de l’hôtel s’éventrèrent sous le soleil et, impuissant, j’assistais à l’apparition d’une sorte de latex qui coulait jusqu’à moi et dont je devinais la dynamique capable d'éminemment me rattraper pour m’envelopper intégralement de la substance incessamment. Sous l’action de l’astre maudit, le latex pris colle, sécha sur moi comme une camisole de force qu’un tailleur aurait pris soin de me concevoir avec minutie.

Mes mouvements ainsi contraints, je pus écouter ma nouvelle amie comme une scène de sa création, une scène propre à elle où mon atelier n’aurait pas été sollicité, pas du tout:

     - « Il faut que tu t’imagine: de ce côté, des bustes, leurs socles, du champagne et une âme, à la suite les uns de l’autre, à la suite un par-dessus l’autre aussi. De l’autre côté, la même chose: des bustes qui défilent à la suite de leurs socles, du transparent fait de bulles qui remontent jusqu’à la surface, et op!, une âme qui reste, qui demeure. Partout, à la suite - de ce côté, mais aussi de ce côté. »
     - « C’est moi qui ai tailladé les nuages pour que les jarretelles des cieux gagnent notre monde comme une ouate en dentelle. »
     - « Qu’est-ce que tu dis? »

Je me sentais mal de ressentir le besoin de regarder vers le haut pour y trouver un trou qui aurait rendu possible mon évasion, comme les femmes à barbe et, indifféremment, leurs gibiers naïfs se seraient empressés de faire.

     - « Rien ne devrait être plus précieux que cette âme, » répondit-elle avec une certaine assurance à mon silence.
     - « Mais tu devras te sacrifier! »
     - « Qu’en sais-tu? Pourquoi ne serais-tu pas le sacrifice quand le dernier boulet sautera ? »
     - « Parce que moi je ne sauverai personne ! »

 

3e PARTIE
Chapitres 8.1, 8.2 et 9



 
 
Chelsea Hotel / 8.1


Ce n’était pas dans le noir du temps. J’en aurais juré ma peau. Les vibrations de la ville frappaient encore sous mes pieds, jusqu’à sous mon sexe: l’étrange sensation de la violence qui se libère et qui emprisonne dans l’impuissance. La ville n’avait rien d’un monstre; ma nouvelle amie, sa nouvelle vie et son nouvel élan n’avaient rien de menaçant. Au contraire, les raisons d’être ravi s’accumulaient à mon esprit - mais peut-on vraiment ne pas haïr, détester, mépriser, honnir l’impuissance ? Ce que je fis avec vigueur ! J’étais, me semble-t-il du moins, appeler à faire, à combattre, à résister:

     - « Pourquoi refuses-tu de glisser jusqu’à la fracture, » ma nouvelle amie me demanda-t-elle, curieuse, coquette ?
     - « N’y suis-je pas déjà ? »
     - « Pourquoi - dis-moi plutôt qu’est-ce que tu as contre la fracture alors? »
     - « Tous et toutes se sont acharnés à penser la fracture: en amont de tout esprit, comme en aval, les esprits se retrouvent constamment tout ou rien dans la fracture, à propos de la fracture, à considérer la fracture, à ne pas omettre la fracture d’aucun calcul, surtout. Même les plus plates anecdotes de l’esprit tournent autour de la fracture et tous et toutes se contentent, toujours depuis toujours, des miettes de destin qui leur parviennent au gré des vents qui les portent. Mais pas toi! Mais pas toi ! Toi, tu es destiné à un destin grandiose. Avec les visiteurs du futur et moi. Si grand sera notre destin et je serai le Héros qui aura ignoré la fracture pour vous dévoiler des vérités bien plus grandes, à propos des astres, mais aussi du charbon et du souffle de l’océan. De la botanique, aussi. Des os qu’on appelle des crânes, bien sûr. »

Le latex continuait de sécher sur moi, incapable de se défaire de ces mailles, pendant que l’astre plombait sur tout mon corps. Prisonnier, je repris un peu d’espoir en voyant des morceaux séchés à outrance tomber sur le sol comme des maladies de la peau. Ma prison avait toutefois l’avantage de m’offrir la solitude dont j’avais besoin, sur le moment: personne n’avait pu remarquer, en somme, que l’étincelle d’espoir qui naissait en moi, de me libérer, dépendait de l’astre qui se séchait sur moi. L’astre maudit de tout temps, depuis le début des temps.

Après s’être accroupie, agace, Amérique insouciante se souffla jusqu’à moi. Je crus d’abord qu’elle m’avait fait parvenir une poudreuse de Sahara, bien que ce qui arriva jusqu’à moi ne me passa pas par le crâne. Peut-être une glaise, me dis-je, mais c’était différent de ce que j’avais eu l’occasion d’expérimenter dans le lit, plus tôt.

     - « Qu’est-ce que c’est ? »
     - « Moi ou pas. À toi de décider. »
     - « J’ai très envie de te dire que c’est un très bel organe, pourtant je trouve repoussante l’idée de le toucher. »
     - « C’est pourtant ce que j’aime. »

La posture que je m’étais donnée avant d’être fait prisonnier du latex, à mi-chemin entre un Frankenstein aux réflexes récalcitrants et l'abondante lourdeur musculaire de Conan le barbare, m’empêcha de faire mon drôle comme je l’entendais et de passer pour l’histrion que pourtant je me promettais de ne jamais devenir:

     - « De la poudreuse de Sahara ! »
     - « Des bulles de champagne ! »
     - « Alors, est-ce de la glaise couleur Sahara ! »
     - « Des cristaux de flûtes ! »
     - « Des murs peints aux couleurs du café, alors ! »
     - « Non, plutôt le ciel pourpre réservé aux rois ! »
     - « L’étoile qui a toujours véritablement manqué dans le creux du sein des cieux ? »
     - « Les jarretelles des étoiles descendues sur terre et sur scène pour qu’et le trauma et l’opéra te façonnent comme une matière vivante; comme la matière vivante qui sort de ta bouche ! »
     - « Rêve. Aie foi ! Je vivrai peut-être, aussi ! »
     - « Je ne t’entends pas - qu’est-ce que tu dis ? »
     - « Quelle belle fille ! »
     - « C’est à moi que tu parles ? »
     - « Es-tu pour vraie ? »
     - « Tu m’appelleras Amérique insouciante, aie foi ! »

 
 
Chelsea Hotel / 8.2


J’avais idée, ou plutôt... Ma nouvelle amie m’avait laissé imaginer des socles qui précédaient d’un pas leurs bustes; fut-ce des pas très courts ou vraiment très courts. Je le précise parce qu’elle me l’avait précisé avec soin également. Des bustes, quant à eux, faits de bulles de champagne, qui dans l’absolu, pour ainsi dire, étaient immatériels comme des âmes qu’elle privilégiait de se représenter comme des méduses. Comment j’en étais venu à faire partie de cette scène, me semblait maintenant étranger: je me souvenais des coups de poing sur la lumière, puis du latex, puis du latex qui s’asséchait, puis de cette sorte d’emprisonnement dans la fracture, avant qu’elle ne précipite ce qui avait dû être un socle à ma portée. Moi, tout pétrifié, prisonnier de ne pas pouvoir faire de véritables mouvements, je n’avais certes pas fait un très grand pas, un pas très court, peut-être et, peut-être aussi, qui correspondait assez admirablement bien aux pas qu’elle décrivait les visiteurs du futur accomplir.

Le destin se manifestait comme une balle de laine qui se déroule ! Que dis-je:

     - « Le destin - l’histoire avec le grand V du temps ! Si grand ! N’est-ce pas ? »

Mais attendez, encore; il y a plus:

Mais elle ! D’où elle était, il faut s’imaginer une enjambée géante: des jambes longues comme la 7e avenue, elle-même, qui devaient s’étendre depuis l’East River et s’être déroulées tout le long de la 23e. Mais elle ! Il faut s’imaginer qu’elle bondit et se déplaça non pas de kilomètres, mais de lustres et de lustres de temps ! Il faut croire aux verges et aux verges de dentelles de silence, couleur blanc de blanc, et de plages infinies soufflées de leurs matières pour pouvoir et s’imaginer la scène et s’imaginer l’art du socle qu’elle avait fait parvenir jusqu’à moi.

Le choc, la surprise, viendra peut-être jusqu’à vous, aussi: souvenez-vous que nous avons sans doute partagé ce socle, elle et moi, au moins un temps, et que mon Frankenstein aux réflexes déjà récalcitrants était également tout empiété dans sa camisole de latex - j’en étais réduit, souvenez-vous, à avoir espoir en l’astre qui depuis toujours, à failli à tous ! Moi le héros de cette histoire, moi votre espoir pour une digne destinée illuminée de vérités, et de vérités et d’encore de vérités, plutôt que de miettes, de mensonges, et de prisons de miettes et de mensonges.

Fermer les yeux, si vous êtes inquiets !

Fermer les yeux sur la base en jarretelles qui devait me tenir haut, m’élever, comme vous avez su fermer les yeux lorsque j’ai cru que l’astre serait d’un quelconque secours. Un temps au moins: puis, voyez combien la lourdeur des muscles, y compris des pistons qui contrôlent le geyser de la cervelle, avait été nécessitée, après tout, pour que tombe toute cette dentelle, pour que soit tissé et ouvré tout ce matériel en un seul - un seul et beau et parfait socle ! Socle, qui je vous le rappelle, qu’et ma nouvelle amie et moi avons partagé, nul doute, au moins un temps. Par un jeu de substitution, par un jeu de magie, par un destin inaltérable !

Nous étions dans une histoire fantastique. Il fallait en rendre compte.

Elle m’avait émerveillé. Vous deviez participer à ce partage et être à même d’en témoigner… si la situation l'exigeait ou si votre cœur vous le disait, ou si votre esprit en demandait.

Je repris sur moi: emballé, maintenant, par la réminiscence de mon dithyrambe histrionique: “ait foi ! Je vivrai peut-être moi aussi !” - “la matière vivante sort de ta bouche !” - “es-tu pour vraie ?”

Peut-être s’apprêtait-elle à être déçue de convenir avec moi que je n’étais pas magique. Toutefois, je me rassurais de ne pas avoir perdu la face. Toutefois, maintenant, il était l’heure de revenir à des choses plus sérieuses. J’étais enthousiasmé que la scène ait pu l’amuser; qu’elle avait pu me trouver drôle. Et je n’avais aucune envie de quitter le socle qui me tenait haut. Je lui tournai toutefois un peu le dos, à reculons, pour ainsi dire, parce que j’espérais qu’elle m’invite à rester plus longtemps sur le socle.

     - « Profite du socle pour faire la métallurgie que tu nécessites. »
     - « Ne serait-ce pas mieux que tu lui donnes vie ? »
     - « Qui a besoin d’Alban Berg ? Qui a besoin d’un autre Alban Berg ? »
     - « Je ne suis pas particulièrement créatif; continue de botaniser la scène. »
     - « Qui a besoin d’Alban Berg? Qui a encore besoin d’Alban Berg ? »

« Ahhh ! » Souffrais-je, un temps. Puis, j’ajoutai, piteux d’être aussi dramatique :

     - « Souffle-moi hors d’ici ! »
     - « Qui a besoin d’Alban Berg ! Tu trouveras à écrire, ne t’en fais pas ! »

« Ahhh ! » Mourrais-je de souffrir. Un temps… Puis, j’ajoutai, décontenancé, déçu, frustré:

     - « Tu crois qu’un crayon et un bout de papier suffiront à sauver une âme ? Ce ne sera pas la mienne, ça, c’est certain - non, pas la mienne. »
     - « Moi; c’est moi qui ai une âme à sauver. Toi tu as de la matière à mettre en opéra, un librettiste à incarner et un destin héroïque à embrasser. »
     - « Que feras-tu alors ? »
     - « J’habiterai la violence, cette violence. »
     - « Comment nous retrouverons-nous, au besoin ? »
     - « Nous nous ferons violence; maintenant, laisse-moi aller sauver l’âme que je suis appelée à sauver. À toi d’être un héros. »
     - « Et la matière vivante ? Et la matière vivante ? Où, combien, comment je trouve la matière vivante ? Combien de siècles dois-je attendre ? Réponds-moi au moins quelque chose que je puisse imaginer la suite ! »

 
 
Chelsea Hotel / 9.


J’éprouvai de la tristesse à l’idée de la laisser partir et, surtout, j’éprouvai une sorte de malaise, très profond, à l’endroit creux de mon for intérieur, lorsque je conclus que je devais la remplacer. Au moins pour un temps. Tricheur, jaloux, traître.

Mais aussi d’autres traits détestables se tiraient sur moi pour me torturer l’image. Je me pris à rêver qu’elle me découvrait ainsi, sous ce jour, et ressentis les douleurs liées aux échecs dans tout mon corps: comme des dominos qui tombaient, je passais en esprit combien ces échecs signifiaient pour moi la faillite absolue de la mise en scène que je souhaitais, pourtant - que j’avais souhaité, pourtant, si ardemment authentique. Or, je n’étais ni tricheur ni traître. Je nécessitais toutefois de la remplacer.

Imaginez - partagez même, si vous voulez -, mon complet désarroi à l’idée qu’après avoir demandé, requis, nécessité la foi de ma nouvelle amie, celle-ci me découvre traître, tricheur, manipulateur. Je voulais parer à la possibilité de souffrir ces douleurs, alors je cauchemardai d’être pris sur le fait et d’avoir très peu de temps ou d’idées pour pondre une fable qui expliquerait en quoi j’avais nécessité de la remplacer.

J’étais prêt, presque prêt, à pourfendre l’image qui me faisait souffrir: mon cauchemar me plaçait maintenant dans la peau de celui qui sait se convaincre de trahir, parce que ses trahisons seraient, en retour, de véritables manifestations vivantes des trahisons qu’il avait lui-même subies. Et surtout, de l’intensité des ressentis avec laquelle ces trahisons avaient dû s’emparer de moi pour meurtrir jusqu’aux derniers de mes organes et jusqu’à la dernière lueur d’esprit que mon âme avait pu reconnaître.

Je nécessitais de la remplacer.

Au moins pendant un temps: je savais aussi que je ne me fourbais pas. Que mon intention et mes actions ne m’empêtreraient pas dans un tissu mensongé, détestable, de bas-étage.

J’avais l’idée claire: la seule fable qui pouvait en être était celle où je nécessitais de la remplacer parce qu’elle-même avait dû, forcément, se substituer à une autre. Du moins dans mon esprit - concrètement, aussi, plus j’avançais sur cette voie, plus je sentais me rapprocher du but; j’allais vaincre. Ma mise en scène ne serait pas un échec. Encore moins, le retentissant échec que j’appréhendais avec toutes ces cicatrices qui entraient en moi pour m’annexer jusqu’à la fin des temps: tricheur, traître, menteur, etc. Véhicule du mensonge ! Trop de cicatrices, toutes trop lourdes, à porter qui se seraient manifestées d'un seul coup pour qu'il me soit possible de possible ma destinée héroïque sans d'abord faire une ré-évaluation minutieuse de l'état des lieux; ce que je n'avais pas du tout envie de faire. p

Fut-ce - et, je vous prie de me crois, il ne s’agit pas là d’un manège de l’esprit tellement sophistiqué -, fut-ce donc, par moi-même, le temps que j’empruntai son socle ou le temps que je le libère, il y aurait un avant et un après, une substitution dans les règles, et me voici, me voilà; amis, visiteurs du futur, je m’étais substitué au caléchier ! J’avais réalisé toutes mes promesses et accompli toutes les prouesses auxquelles je devais impérativement faire face. Je lui avais prouvé que je la connaissais déjà;

     - « Ne lui ai-je pas prouvé que je la connaissais déjà ? »

J’avais fait d’elle une fauve capable d’habiter la violence et d’être la violence du monde !

     - « Qu’est-ce que j’aurais pu vouloir de plus ? »

Sa présence, son organe, oui, bien sûr, nul doute. Mais n’étais-je pas un héros ? Et un héros ne doit-il pas faire abstraction du menu détail pour chevaucher le destin héroïque, plutôt que de risquer l’embourbement et faire attendre la destinée ?

     - « Tu me connais déjà. »

J’eus un doute. J’eus très envie de retenir la précipitation qui m’envoyait comme un boulet de canon vers la bouche de ces mots. Je ne me souviens plus si je m’approchai d’elle physiquement ou si je cherchai seulement à lui faire ressentir l’imminence de mon rapprochement, sur la pointe des orteils vers la fleur de son oreille que je devinais assez proche de ses mots.

     - « Ne sois pas gêné de penser à moi. Tu sais que je t’aime. »

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