Écran vert: artéfacts humains et autres artifices


 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 1.


     - « Amis ! C’est à vous que je m’adresse, porter toute votre attention sur mes mots, en cet instant: »

C’est à nous, oui, à nous, de tourner le minerai sombre en matière vivante. En fleurs! En fleurs qui se cueillent aussi bien avec la main qu’avec la bouche, dans sa forme usuelle, avec une mâchoire, ou encore privée de celle-ci, édentée. Des fleurs, jardinées depuis les actions botaniques ancestrales, à l’abri de la démence, des larves et des ennemis.

     - « Toutefois, mes amis ! Promettez-moi de prendre garde lorsque vous aurez à jeter votre blâme sur les méchants: »

Dirigez vos sentiments les plus crus sur les auteurs et les critiques dans la même mesure que vous allez effaroucher sur les femmes à barbe et leurs scies rondes. Tous sont responsables et aussi détestables: psychologues, psychiatres et autres jouets psychédéliques cravatés de petits garçons qui ne savent rien des meurtrissures les plus profondes, des véritables traumas et des fractures de l’os. Et si un jour ils possèdent la connaissance, ce sera grâce à vous, oui, à grâce vous !

     - « À vous qui m’aurez fait confiance, qui m’aurez dit, sans le dire: les astres sont maudits, l’astre le plus détestable l’ait encore plus parce qu’il cherche à voiler les sombres desseins des autres ! Va, maintenant, et soit le Héros! Vous, c’est vous, qui êtes ainsi devenus si héroïques, si grands ! »

C’est vous, vous, qui m’avez laissé devenir le Héros, étreindre le destin héroïque, de mon âme, de mon corps et de mon temps. À la matière vivante, mes amis !

          - « La matière vivante ! La matière vivante pour nous. »
     - « La matière vivante sera nôtre ! »
          - « Nôtre ! »
     - « Nôtre, mes amis ! »

Embrassons-nous de ce monde, laissons-le nous embraser, nous incendier. Ce destin nous appartient. Recouvrons-nous, de son étoffe. Comme les larves et ennemis se plaisaient à nous encombrer, débarrasser d’elles, d’eux, pour que grand écartillé notre destin nous fasse place.

     - « Si la mâchoire à des dents, c’est pour que les trop-pleins de matières vivantes imprègnent les décors et que nos veines garnissent le monde du souffle qui lui a tant manqué, depuis le début des temps. Le souffle de couleur Sahara ! »

Dans tous les cas, l’héroïsme est enfin venu !

     - « Et, c’est grâce à vous ! »
          - « Le Héros est enfin là ! »

Les peurs se sont dissipées et sont derrière nous. Matière vivante !

     - « Matière vivante ! »
          - « À la matière vivante, comme à la matière vivante ! »

« Amis. Soufflez la matière vivante depuis le creux de vos mains, laissez s’envoler depuis les vallons de votre esprit, ce qui attend de jaillir depuis la nuit des temps. »

     - « Esprit-geyser ! »

Esprit et cervelle-geyser n’ont jamais été nos ennemis: Esprit-geyser ! Remonte au monde de nos yeux, cesse à jamais de te cacher sous les pas que nous foulons et de te voiler de nous comme on cacherait de vilaines idées. Respire, oui, car les folies seront dorénavant botannisées !

     - « Nourrissez votre grandeur depuis les sillons que les fractures ont laissés sur votre os, comme tant de canaux conçus pour irriguer et laisser la matière vivante vivre ! »

Vivante !

« Amis. Laissons la matière vivante vivre ! Depuis maintenant, user toujours de vos mains pour toucher, comprendre et situer votre visage dans l’espace, comme dans le temps. Car c’est dorénavant à lui qu’appartient le monde. Contractez vos yeux vers le bas, mais pas assez pour disparaître, puis relever grand votre regard vers votre ciel ouvert, embrasser votre pouvoir, vôtre, le destin si grand, si grandiose vous attend, qui maintenant est impatient de connaître votre présence. Votre ciel ouvert vous invite de la bouche, qu’attendez-vous pour l’embrasser !»

 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 2.


Je la vis se déplacer à partir d’un côté sombre de la scène jusqu’à une petite structure en bois ou en métal. Je ne pouvais être plus précis; d'où je me situais, il m'était tout à fait impossible d'identifier proprement les matériaux de son échafaudage. Il aurait fallu que je puisse toucher. C’était une structure de forme cubique qui rappelait une boîte en carton dont les parois de carton auraient été éventrées par un coup de vent et dont seules les arêtes de la structure témoigneraient maintenant de sa forme cubique, solide, originale.

Amérique insouciante s’enfila dans cette structure. Elle croisait ses jambes, ce qui me laissa d’abord croire qu’elle était sur le point de s’asseoir au centre de la boîte, en tailleur, le visage tourné vers moi. Elle se tourna ou bougea, à dessein, jusqu’à ce que son dos puisse s’appuyer sur des morceaux de la structure qui se trouvaient derrière elle. Sans décroiser ses jambes, elle plaça celles-ci comme si elles avaient été de grosses tresses nouées par des marins sur le pont d’un navire marchand avant de les laisser reposer sur les parois qui faisaient face à son nouveau dossier.

L’entre chien et loup me laissait l’impression qu’elle s'était approprié un berceau ou le nid d'une bête, peut-être, et qu’elle avait placé ses jambes de sorte qu’elles puissent, à maxima, contribuer à protéger ses organes les plus vitaux d’un quelconque danger. Je fis un tour d’horizon et je me convainquis rapidement qu’il n’y avait pas à pressentir de danger dans l’immédiat. Ni pour elle ni pour moi.

     - « Tiens, tu ne m’attends plus seule maintenant ? »
     - « Parfois le temps est long, » me répondit-elle.

Je savais. Dans mon for intérieur, je savais; je ne savais pas, et je ne puis m’empêcher de lui dire, sans pouvoir retenir une sorte de dédain qui me rendait absolument laid de nature : « Tu ne me dirais pas d’avancer vers toi. » J’étais trop épuisé pour la déclarer “mensonge”. Je ne voulais pas, non plus, qu’elle soit “mensonge”; elle ! Elle qui pouvait être tellement plus que “mensonge”, elle qui pouvait être dans le moment, toute la matière vivante, elle qui avait été, nul doute, la nouvelle étoile primitive, plus primitive que n’importe quelle étoile avant sa grandiose manifestation dans le nouveau firmament extraordinaire et, pour ceux, celles qui aiment les dentelles, un firmament fantastique. Elle honnissait le soleil, l’astre travesti. L’astre maudit qui érode en miettes, en miettes de destin, nous comme les larves indifféremment.

Quelle horreur !

Jamais un Frankenstein ne s’était peint tout de noir, tâche de goudron après tâche de goudron, comme chacune de mes idées s’appliquait à me faire subir. Et je ne savais pas comment m'arrêter. Quelqu’un, quelque part, devait bien être à blâmer: quitte à jeter mon blâme à l'aveugle d'un côté ou de l'autre, et après, le retirer, le mitiger, m’excuser.

     - « Tu es à la tête de toute chose et tu as l’armée dans ton ventre: tu prétends maintenant que la douce musique devrait me tirer à toi ? »
     - « As-tu retrouvé le caléchier ? Pourquoi t’est-il si difficile de croire que je me repose, que je laisse la sacralité venir à moi ? Pourquoi tant de violences ? »

« Je croyais que tu habitais la violence, que tu l’avais annexée comme un territoire, » lui dis-je en me précipitant, non pas vers elle, mais plutôt vers l’endroit d’où elle était apparue avant d’aller s’installer dans la structure. Celle-ci était en bois: maintenant que je l’avais vu de plus près, j’en étais sûr.

 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 3.


Arrivé assez proche des sols d’où elle me semblait avoir émergé, je puis prendre rapidement la mesure de l’espace vide avant de me laisser plonger à quatre pattes, en tenant entre mes mains son os comme s’il avait été encore là. Je prenais un soin jaloux d’être tendre avec ses oreilles en exerçant une pression seulement avec le bout de mes doigts là où auraient été ses tempes. Rien de violent: une douceur acharnée que je faisais bondir de mes doigts depuis le cœur de mon os.

Je trouvais son nez beau. Et sa bouche en sueur ! De la sueur qui nous fait tirer la langue pour jouir parce qu’elle est l’extension des chairs qu’on veut avaler pour se satisfaire. Les odeurs sont essentielles. Autrement, cette histoire comme toutes les autres serait une longue suite de carnages carnassiers sexués, nihilistes et mus par les impulsions irradiantes qui conduisent à vouloir porter à sa bouche pour s’approprier, comme une bonne fois pour toutes et, finalement, avoir, en propre, ce qui est nécessaire.

Or, elle suintait et demain tout serait à recommencer: quel bonheur de pouvoir ainsi s’abandonner à cette ivresse et de se savoir très peu détruire ! Si seulement, la création permettait d’inscrire une traduction fidèle du sentiment de sacrifice immense que je ressentais à ne pas céder entièrement à mes impulsions en son crâne pour l’éternité ! J’avais besoin de son sexe et elle le savait.

Je frappai ma tête sur le sol, à quelques reprises, toujours en maintenant ce qui aurait été son crâne entre mes deux mains. J’aurais voulu fracturer cet os en deux. J'aurais voulu pouvoir, au moment, ignorer complètement mon souci de la symétrie ou des formes de floraison fractale qui ne manqueraient pas de découler de mon action; d'une fracture, pour ainsi dire, que j’aurais ainsi moi-même créée. Mon corps répondait bien aux atroces exigences que je lui imposais: mon bassin, le bas de mon ventre, le haut de mes cuisses me laissaient me conduire comme si j’avais la tête d’un cobra cracheur, dont la coiffe s’étendait de plus en plus, afin que mon crâne puisse piocher, avec précision mortelle, là où il avait à piocher, sans jamais plus s’arrêter avant de mourir s’il le fallait.

Au lieu de lui répéter, une autre fois, qu’elle était à la tête de toutes choses, je décidai de manger de l’air avec ma langue pour m’endormir mort sur le champ. Le noir du temps m’avait procuré un confort inattendu: comme s’il m’avait observé et avait été à l’écoute tout ce temps et avait, esthétiquement jugé que la fatigue serait plus forte que le moment. C’est sur le dos, bien droit, que je m’endormis bercé par l’idée que je n’étais pas seul. Et, en plus que quelqu’un, quelque part, ou peut-être bien quelque chose, éprouvait une forme de compréhension pour moi, voire des sacrifices qui s'inscrivaient des mon être.

L’écho que j’espérais ne mit pas de temps à se manifester: je laissai le rêve d’une balançoire m’amener un peu plus loin sans avoir à remuer ou risquer le confort de mon déjà lourd sommeil. Sans avoir, donc, à bouger, faire, dire, avoir raison, tort, être. Penser, même. Manigancer, non plus. Alors que je la regardais depuis les dessous de la balançoire et que le grincement des chaînes qui tenaient le siège en place se faisait plus omniprésent à mon esprit, elle m’expliqua ce qu’était l’amour.

Pas à quoi il servait, mais ce que c’était; elle fit un long et amoureux parallèle entre l'amour et les enfoncements perpétuels que subissaient mon héros pour faire avancer l'œuvre, orgueilleux qu’il était de pleinement maîtriser une connaissance et une seule: il savait qu’il ne nécessitait pas l’amour, mais plutôt qu’on lui accorde sa confiance. En dépit de tout ce qu'on aurait pu lui dire... Il nécessitait un peu de confiance, un temps au moins. Le temps nécessaire.

Amérique insouciante, durant mon sommeil, m’offrit, en somme, une philosophie de l’amour remplie de poésie et de réponses.

Lorsque j’ouvris les yeux, mon esprit était incapable de sortir de son idée fixe: avait-elle ou non des sous-vêtements ?

Je me le demandais, en boucle, inlassablement. Je me dégoutais de ce que ma cervelle-geyser était parvenue à résumer de mon aventure entre les temps et de la honteuse faiblesse de mon os à ainsi ne plus pouvoir s’extirper de cette piteuse fixation.

 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 4.


Je n’arrivais plus à me souvenir où était le riblet: je savais que je l’avais, je savais qu’il était en notre possession, mais où était-il ? De ne pas le savoir me dérangeait au plus haut point. J’arrivais, avec mon sentiment, à l’apex de l’inconfort quand elle me dit:

     - « Lorsque ta tête se tournera, pense à moi, pas seulement à mes fesses ! »

J’avais été, me semble-t-il, assez longtemps l’écueil qui m’empêchait d’avancer - que ce fût en retournant derrière que ce fût pour retrouver le riblet, que ce fût pour incarner l’oracle, ou autre chose. Les prétextes n’avaient pas à être héroïques: peut-être devais-je seulement renouer avec mon atelier, sans me sentir désarmé d’avoir laissé celle-ci et ses créations en pan, dans une fracture ou une autre. Je devais battre les aléas à leurs jeux: non plus en concourant à ma propre souffrance ou en l’évitant, mais plutôt en me débarrassant d’eux comme une pile de vêtements qui, après considérations, ne m'avait jamais été véritablement destinée.

Je pouvais me défaire de tout; mais mon destin héroïque n’était jamais bien loin. Et, il n'était plus qu’à un instant de me rattraper et d'étreindre, à nouveau, son halo sur mon os et ses composants-geyser. Je devais donner l’impression d’être sur mon départ, d’être sur le point de partir à la recherche des vestiges de l’Islande et du combat héroïque que le Héros avait mené contre la laimargue.

Amérique insouciante avait, sans doute, ajouté cette remarque, à propos de ses fesses, pour me soutirer quelques souffrances honteuses, mais aussi, je croyais bien, parce qu’elle voulait me fendiller un sillon tout superficiel, "une fendille" de l’os que j’aurais pu aimer; j'avais besoin d'assez peu, de toute manière, mais il me semblait divin qu'elle ait pensé à me nourrir le crâne afin que je puisse m'occuper l'esprit d’une manière ou d’une autre le temps de m’accomplir dans la nouvelle quête qui s’ouvrait, maintenant, toute grande, à moi.

Grâce à sa bienveillance, je ne serais pas seul durant ce long trajet que j’entreprenais et je trouvais, dans cette considération, le dernier pion - une fendille, comme ça pouvait rimer, à ce moment, à mes oreilles avec friandise - l’inflexion qui manquait, peut-être, à ma motivation pour qu’il me semble nécessaire de marcher vers la destinée qui se dessinait maintenant pour moi, et moi seul.

Mes humeurs me laissaient me passionner pour elle et me transportaient maintenant loin d’elle. « Aussi loin que possible, » pensais-je en réalisant, dépourvu ou presque, que j’avais bel et bien amorcé ma route.

L’Islande était tout près - à ma grande surprise, il va sans dire.

Mon transport m'avait nourri d’une somme considérable de rêves, de fantasmes et d’aventures extravagantes pour meubler mon esprit le temps de parcourir ce que j’envisageais être le long chemin qui me séparait des vestiges de l’Islande. Mais, déjà, il ne me semblait plus être qu'à quelque pas, tout au plus, de la douve où j’avais mangé Amérique insouciante. Bien avant qu’on se questionne sur les rainures du riblet ou sur le dû d’un pour l’autre.

Lorsque je franchis ces quelques pas, je ressentis une immense satisfaction; et je laissai échapper ces mots pour me convaincre de vivre vieux, ici longtemps :

     - « J’ai, sous les yeux, la douve ! »

Ni le riblet - ou son apparente absence, ni même la sensibilité extrême que j’avais éprouvé à m’imaginer son éloignement tant de mon être que de mon esprit, ni même le caléchier ne m’avait donc rendu fou. J’avais la douve, sous les yeux: ces sols étaient mouvants, vivants. Je respirais l’air décharné des mensonges et j’accumulais, dans mes poumons, tant de raisons de vivre, vieux longtemps. Tant de raisons d’être debout, aussi.

Sans craindre de me briser, je jetai un œil derrière moi afin de voir si quelques vestiges de mon passé récent demeuraient.

J’eus l’impression de voir mon ombre, pour ainsi dire, voir ce qui restait de moi et des mouvements qui m’avaient amené jusqu’ici, jusqu’à la douve. J’eus l’impression de voir les derniers balbutiements de mon ombre parcourir vivement le dernier espace qui, encore, le séparait de moi. C’était une forme blanche, argentée, découpée dans la nuit et virevoltante comme un carrousel: un astérisque en trois dimensions et en flottaisons à un lieu, un lieu et demi du sol. Avant de devenir aveugle, je me suis retourné complètement et j’ai présenté, plein de confiance, ma nuque à mon apparition.

Dans le silence ou la paix que j’avais retrouvée, je m’expliquais difficilement comment j’avais pu voir ses bras comme s'ils avaient été en forme de croix, grands ouverts comme une étoile à plusieurs pointes, à mi-chemin des épaules et, en même temps, en être venu à réaliser que ce qui aurait été l’os d’Amérique insouciante était toujours entre ses deux mains, écrasé plus ou moins mollement, pour ainsi dire. Il tenait l’os d’Amérique insouciante entre ses mains presque pressées l’une sur l’autre, il en était certain - mais il avait les bras grands ouverts comme pour accueillir des centaines de gens à lui.

Peut-être que j'avais dansé avec elle, tout le long du trajet que j’avais accompli; comme un de ces dessins, une de ces silhouettes de mode dont on devine comment les mouvements tomberont, mais dont le médium restreint, pour le moment, la vie en la gelant tout autour du corps et de ces centres.

Je relevai les yeux pour aussitôt être contraint de les rabaisser.

Ce que j’ai vu, d’abord, c’est un pétrifié. Une forme pétrifiée, droit devant moi, sans bras, les bras coupés à moitié, devrais-je plutôt dire. Les angles dans lesquels les coupes avaient été exercées agissant sans doute comme un fort point de fuite précipita mon regard jusqu’à sa base, puis jusqu’au socle de la nature qui devait le tenir, pétrifié, mais aussi droit devant moi.

Je remontais la tête au même rythme qu’il me semblait parfaitement naturel de rejeter mon menton, de plus en plus, vers l’aisselle de mon épaule gauche. Aussi, mon œil droit n’avait pas à véritablement loucher pour prendre toute la mesure de ce qui se trouvait devant moi. Pétrifier entre peur et impuissance, j’avais peine à convenir qu’il s’agissait, encore, de moi.

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 5.


J’avais peine à comprendre qu’il s’agissait de moi-même, il n’est donc pas question, pour le moment du moins, que je cherche à expliquer si c'était d’une bonne ou d’une mauvaise fortune que nous nous retrouvions, ainsi, face à face. Je me sentais particulièrement dépourvu et ne voulais pas commettre de faux pas avec ma langue. Je décidais donc de m’efforcer à ne pas trop penser. Ce que je réussis avec un calme effrayant qui précipita en orbite, aux quatre recoins de mon os, des imageries d’une vie qui m’était complètement étrangère où la cervelle-geyser n’est plus intimement au centre de la scène.

J'avais quitté ce rêve avec une certaine aisance. Je repris sur moi donc assez rapidement. Après m'être assuré de mon propre état de veille, j'entrepris de concentrer tout mon esprit sur ce qui était nécessairement urgent ou important. Le silence était véritablement à tout rompre, un silence vraiment très noir où se dessinent à peine quelques trainées de boucanes à un mètre du sol, ici et là. Malgré tout, il m’avait été impossible, sur le coup, d’enchaîner des idées; voire, de protester quelques mots qui auraient vite fait de bondir à l’intérieur de mon os et qui auraient pu m'aiguiller à transformer cette rencontre en sagesse.

     - « Bonjour ! Ami. »

Je ne risquais rien avec une telle approche, concluais-je après avoir terminé de m’adresser au pétrifié. J’affichais un air certain, mais tout à fait inoffensif. Dans tous les cas, je ne pouvais m’imaginer une physionomie plus ouverte, mieux capable d’attiser la confiance et de nourrir le sentiment de sécurité. Ces certitudes accablaient mon esprit, si bien que pendant un bref instant, je ressentais une grande fatigue voilée entièrement mon espace mental. Pendant ce bref instant, les quelques fumées prirent le pas sur tout l'air qui était dans mon environnement.

Je n’avais plus à m’assurer davantage de mon apparence, de ce que mes gestes et mots auraient pu laisser croire quant aux intentions qui m’animaient. J’avais commencé à m’approcher de lui, physiquement, et mon esprit, mes idées, n'eurent pas à faire d’efforts pour établir une césure précise entre le pétrifié et moi: lui, ne s’approchait pas. Évidemment.

Évidemment, physiquement, lui, il était pétrifié.

Mon esprit continuait de se dégourdir et nourrir une faim à quelques distances d’où j’avais failli me sanctionner d’une période de repos supplémentaire pour me remettre de mes confusions.

Spirituellement, nous étions déjà tout près l’un de l’autre: notre proximité n’avait rien de physique et ne semblait pas non plus tenir à un courant d’ondes sensorielles, à des émotions ou, encore, à un ou plusieurs sentiments que nous aurions partagés et qui se seraient constitué en échafaudage tout autour de nous, comme un refuge temporaire que nous allions partager, tous les deux réfugiés et rescapés pour donner le temps à une tempête de se calmer.

Je crois nécessaire, avant de continuer, de préciser que ce qui suit n’était pas non plus d’un ressort métaphysique: en l'absence de meilleures options, pour le moment, s’il est nécessaire d’adopter une grille de lecture, j’imagine qu’une approche archéologique pourrait être tout à fait adéquate. J'étais à quadriller un plan du sol en tenant compte de ma propre tridimensionnalité et celle du pétrifié.

Le pétrifié, donc, se tourna dos à moi en laissant échapper ces mots :

     - « Je ne voudrais pas être rendu aveugle à te voir. »
     - « Je croyais qu’en m’approchant tu verrais mieux ma fracture. »

Il régnait une forme de climat de confiance entre nous deux, un climat qui aurait été difficile à briser. À mon sens, seule une scie ronde qui se serait assise sur nous aurait pu nous faire tomber en morceaux et douter du partage qui s'était installé pleinement dans l'espace. En somme, pour maintenir le cap, il suffisait de s'assurer de ne pas tomber en morceaux trop à l'écart les uns des autres. Le pétrifié et moi, nous étions presque devenus les spectateurs au cirque ou les visiteurs d'un zoo, tellement nous pouvions nous remplir d'émerveillement devant des mœurs qui étonnent parce qu'elles se lisent comme des évocations qui permettent ici et là de mieux comprendre le monde et les objets qui le composent, par contrastes plutôt que par analogies.

Nous étions tous deux bien loin des sols - et moi, bien loin de laisser la sacralité venir à moi passivement ! Pourtant il n'y avait aucun tourbillon à la ronde. Aucune spirale émotionnelle ou autrement sensorielle ne se déclenchait sous nos pieds, ni même se déclaraient depuis nos esprits. J’étais bien incertain de l’origine des mots que j’allais prononcer, néanmoins je lui dis:

     - « C’est une fracture que je me suis moi-même faite, à quelques lieues, à peine d’Amérique insouciante; sur des sols dont je jurerais qu’elle a émergé; des sols qui lui auraient donné naissance - si je peux ainsi dire ? »

Je prononçais ces mots à la manière de sons qui auraient émané d’une rivière qui dure depuis toujours. Tout à coup, ma cervelle me gorgeait des images qui s’étaient installées en moi lorsque j’avais posé mes yeux sur la douve: à quel point les souvenirs liés à celle-ci pouvaient être chargés ! Si lourdement chargés qu’un seul aurait sans doute suffi pour me noyer dans la démence pour bien plus qu’une éternité.

Je tenais toutefois mon os en équilibre: la prise de parole et les gestes qu’avait faits le pétrifié n’avaient pas entamé ma gaillardise et, si je la trouvais un peu modeste, il m’était facile de me pardonner compte tenu de la situation.

Qui plus est, j’avais l’impression qu’une certaine bienséance était de mise… Voilà!

J’avais finalement mis le doigt sur ce qui m’avait échappé jusqu’à lors - impossible de ne pas être authentique dans une telle situation ! Ce n’est pas seulement les masques qui tombent, c’est l’ensemble de l'échafaud cervical qui entre en fête de dire des vérités, comme un enfant qui pose des questions pour savoir, c’est tout. Sans retenue, pour savoir, c’est tout. Et lorsqu’il saura, il sera peut-être fier, sans plus. Sinon c’est tant pis pour sa vanité.

Toutes ces considérations bon-enfant me forçaient dans l’évaluation de ma maturité; car je souhaitais, pour ainsi dire, me protéger d’une éventuelle relation dominant-dominé qui aurait pu s’installer entre nous deux. À ce sujet, il me dit:

     - « Ne craignons pas la torture de sols; l’échafaud cervical que tu as en tête n’est rien de plus qu’une botanique - ami. Une folie que nous botanisons depuis ici ci-bas. »

Je trouvais bien triste la constatation de mon compère du moment parce qu’elle coupait trop court, à mon avis, aux chemins des possibles qui étaient sur le point de s’ouvrir à nous deux. En particulier en matière de compréhension du monde par l'examen serré de sols qui se prêtaient particulièrement bien à l'exercice. Peut-être avait-il été frappé par une fatigue similaire à celle que j’avais éprouvée avant de m’avancer vers lui ? Les minces couches de désespoirs qu’avait provoquées mon trouble du moment se dissipaient.

Je compris qu’il souhaitait que nous laissions tomber nos charpentes. Mutuellement, chacun de notre côté. Nos corps tout entiers, sur les sols plutôt que de combattre avec des cieux, sur ces échafauds tout neufs que, fallait-il croire, j’avais au mieux imaginé. Je n’avais pas de mal à convenir que les batailles avec les cieux ne nous avaient, jusqu’ici, jamais rien rapporté et que celle qui se dessinait ne ferait sans doute pas exception.

Nous avions, tous les deux, adopté une posture défensive: celle que les animaux adoptent pour avertir les étrangers qu’ils doivent cesser de faire avancer leurs pas dans leurs directions. Puis, sur le dos, nous laissions, tous les deux, nos colonnes de vertèbres agir à la manière de tonneaux cylindriques qui berçaient le reste de notre charpente. Nous avions toutes les apparences d’être mitraillés sans retenue sur les sols sur lesquels nous nous étions posés, en nous laissant glisser consciemment sur le dos.

Un javelot d’électricité se fractura dans le ciel. Plutôt que de nous couper en deux à l’endroit où mon esprit avait convenu d’une césure spatiale, comme je m’y attendais, la flamme s’éparpilla sur les sols en tombant. Instantanément, ces sols se mirent aussitôt à brûler vifs; oranges. Dans un lieu ou un autre temps, certains ont indubitablement dû rêver que l'Arctique maintenant brûlait pour toujours.

Et que même les pétrifiés reprenaient souffle, corps, esprit - et peut-être même le temps - dans l’incarnation de leurs chairs.

 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 6.


Je le quittais avec un certain regret.

Il le quittait avec un certain regret; il le quittait, avec un certain regret… Mon créateur me scalpait le haut de l’os avec sa remarque insipide au sujet de mon âme. Sa manière de faire me rendait de plus en plus colérique, à chaque tour qu’il prenait sur le sommet de mon crâne. Absolument, il entretenait le souhait de me clouer, avec un tournevis, depuis le scalp jusqu’au cœur même de ma cervelle-geyser son commentaire comme un filigrane essentiel à la suite de toutes mes entreprises: il le quittait avec un certain regret.

Et puis ? Ce n’était certainement pas faux. Mais l’exercice me semblait dépourvu d’un quelconque intérêt.

Je savais avoir détourné ou mis en échec une partie de son plan, parce que je pouvais prendre toute la mesure de la confusion qui régnait et des non-sens que mes pensées se mirent à régurgiter dans tous les sens. Chacune de ces idées semblait attachée à un noyau à partir duquel, flamberges aux quatre vents, mon souffle cérébral imposait au lieu un spectacle de feux d'artifice. À ma surprise, ces javelots, ces éclairs et ces boules de couleurs, aussi, parvenaient régulièrement à percer ma boîte, depuis l'intérieur, plutôt qu'à tout simplement se buter contre elle, comme il m'aurait semblé plus probable qu'ils fassent. La brouille qui s'ensuivait se répandait, cependant, dans tous les coins et depuis tous les recoins de mon crâne jusqu'au sang même de ma cervelle, jusqu'au plus creux de ma cervelle-geyser. Ce brouillard ne cherchait pas le jour: il semblait mort-né à l'égal d'un étang rongé depuis trop longtemps par des algues et dont l'eau stagnante aurait abandonné tout espoir d'enfin trouver une quelconque lumière. Au contraire, mes régurgitations, elles ne cessaient de me presser de poursuivre une direction ou une autre. Dans tous les sens, en même temps, s'il le fallait. La plus pure pluie de cacophonie qu'il puisse être m'inhibait et mettait particulièrement bien en relief la grande urgence que mes angoisses me faisaient subir. L'ennui mortifère dans lequel j'étais plongé ne pouvait s'étendre éternellement, ni bien plus longtemps ni bien plus loin. De ce, nous pouvions tous en être certain.

La remarque de mon créateur était, en effet, d’un ennui vertigineux. Sur presque tous les plans entièrement factuels. Au point où les boucles et les cycles de répétitions tenaient bien plus de la torture que d’une volonté de m'aiguillonner, pensais-je. Mon spectaculaire combat pour l'éviter m'avait toutefois désensibilisé quelque peu de l'éloignement que je vivais et de la tristesse certaine que j'éprouvais à retrouver l'ennui chronique, seul. C’est avec un soulagement certain que je réalisais qu’une partie de mon plan, à moi, avait ainsi assez bien réussi puisque l'outil de ma torture était resté emprisonné du grand jour. Qui plus est, à ce que je considère être une très honnête distance et de mon crâne et de ma cervelle-geyser. Le filigrane qu'on voulait m'imposer ne serait pas plus qu'un facteur anecdotique dans la suite des choses. J’esquissais quelques sourires à mi-chemin entre la moquerie et la satisfaction de percevoir l’outil utilisé pour me torturer ainsi incarcéré, pour de bon, à l’extérieur de mon os. Continuait-il de s’éloigner, je ne saurais le dire? Mais il devait maintenant se trouver peut-être à dix, plutôt vingt, oh, même à une bonne trentaine de bras tout longs ouverts.

Les bras tout longs ouverts, paumes toutes grandes ouvertes vers le haut !

Une trentaine...

Que de mathématiques - ! J’avais sans doute échafaudé ces brillants calculs en fonction de me rassurer, bien plus que pour consolider les quelques conclusions qui me parvenaient, sans trop de hâte, à l’esprit. Je quittais brusquement ce point de focalisation qui m'avait complètement accaparé jusqu’à maintenant et cherchais, désespérément, quelqu’un à qui me déclarer "vieux".

Peut-être bien qu’un miroir aurait tout aussi bien fait l’affaire. Je nécessitais un visage sur lequel il m’aurait été possible de lire une réaction, une réponse émotionnelle : “veux-tu être vieux longtemps ?” Peut-être bien, aurais-je pu détecter ou juste imaginer qu’on me le demandait. Je m’ennuyais mortellement et la seule aventure qui s’offrait à moi, la seule folie présente à des lieues, semblait-il, s’annonçait tellement ennuyeuse que j’avais moi-même tous les efforts pour l’écrouer à honnête distance.

Je regardais, pour ainsi dire, à rebours le temps que j’avais passé avec le pétrifié, moi-même maintenant glacé de toutes tentatives de mouvement qui m’aurait amené dans un autre endroit d’où j’aurais pu voir, pour ainsi dire, un autre monde. À l’exemple de ce que je ressentais sous la torture de mon créateur, plus tôt, les doutes que je nourrissais quant à ce qui avait été accompli durant ce temps ébranlaient de plus en plus le train de ma colère. Pour autant, faut-il préciser, je ne me sentais pas véritablement plus vivant.

Du terrible en dernière retraite, derrière les cieux jusqu’aux sous-sols les mieux damnés sous les terres et sols immensément profonds, j’étais porté par l'aversion qui se présentait à moi comme s’il s'agissait du plus précieux secours. Comme si vouer à l'opprobre quelqu'un ou quelque chose allait me plonger dans un court coma qui m'aiderait à passer pour mort afin que je puisse éviter d’affronter tempêtes bien plus fortes que moi. Je honnissais que le temps passé avec le pétrifié puisse l’avoir été à considérer des questions de maturité, ou d’intelligence informationnelle quant aux âges. Il savait aussi bien que moi comment se rendre maître du temps et si cela avait été son souhait, aucunement je ne m’imaginerais qu’il aurait eu besoin de mon secours.

Ce sentiment détestable d’avoir laissé filer ce temps nourrissait en moi, contre mon gré, de plus en plus d’horreurs envers les souvenirs que je continuais d’entretenir de ma rencontre avec le pétrifié.

Peut-être cette horreur que j’éprouvais et ressentais avec dédain servirait-elle à nous protéger de rencontres subséquentes et trop fortuites - enfin de la matière, me semblait-il, surgissait une forme de sagesse. 

Il me semblait tout à fait probable que l’horreur que j’éprouvais participerait nécessairement de notre éloignement mutuel, tant sur le plan de l'espace que de celui du temps ou du corps.

Voire sur le plan des esprits aussi.

Dans tous les cas, je me sentais maintenant capable de me ragaillardir. Peut-être même d'envisager quelques futurs immédiats. Sans en être absolument certain, je savais vouloir m’éloigner d’où je me trouvais, mais j’acceptais qu’il fallût procéder à pas particulièrement tranquilles, puisque je n'avais pas encore en tête une finalité quant à mon intention et guère plus qu’un brouillard pour me guider vers une destination.

Il y avait, de certains, que l’Islande avait perdu au moins un peu de son sens, mais pas le crâne. Lui, l’os, était toujours intact, était toujours le support à privilégier pour planter des fractures et les regarder, dément, pousser dans toutes les directions, avec folie certaine. Aussi, je savais qu’il n’était qu’une question de temps avant que je retrouve encore mieux mes esprits: avec la main en serre, paume vers le bas, me voilà qui saisissais l’os que j’avais conservé d’Amérique insouciante. Et qu'avec ce mouvement du bras, je m'alimentais de toute une nouvelle panoplie de souvenirs, mais de potentialisations également toutes nouvelles issue de ce merveilleux passé.

Les doutes sont des participes de l'ordre du vivant comme les cicatrices sont les plus fidèles signes de reconnaissance des plus grands héros des plus grandes tragédies: aussi, je me questionnais brièvement afin de mieux savoir si Amérique insouciante était, à cette heure, sur une balançoire ou dans une cage ? Il y avait si peu de temps qui s'étaient dévoilés depuis que j'avais voulu m'éloigner d'elle à tout prix que je ne pouvais que ralentir mon pas déjà particulièrement tranquille et pesant afin de douter. Douter de moi, d'elle, de la balançoire, de la cage même. J'étais donc vivant: de ce, je pouvais en être certain.

 
 
Écran vert: artéfacts humains et autres artifices / 7.


Il ne voulait pas entendre dire qu’il s’agissait d’une partie de lui-même.

J’étais passé d’un souffle à l’autre ou d'une émotion incertaine à un état d'esprit bien que trop rigide pour occuper une scène. Le regret imprécis qui me brouillait au moment de m’éloigner du pétrifié sans que je puisse d'abord trouver ni chemin ni destination perdurait. Je me sentais privé d’entretenir une forme de satisfaction capable de me nourrir, dans l'immédiat, et de m’alimenter dans un futur plus ou moins lointain. J’aurais voulu que le créateur ou le Héros, ou les deux me fassent subir l’imposition de leurs mains dans une direction ou un souffle nouveau, éthéré et enivrant.

Avec les pieds, surtout lorsqu’on les traîne, il y a quelque chose d’inné à ressentir la matérialité des sols. Et, quelque chose d’instantané à concrétiser cette matière à notre esprit. J’aurais dû ressentir un étanchement, même partiel, à tenir le crâne d’Amérique insouciante entre mes mains: mais j’avais encore trop de doutes pour ressentir une satisfaction. Pourtant, le Héros nous avait enseigné, en deux mots, que les doutes étaient bons, que les doutes signifiaient l’appartenance au règne du vivant.

Je me sentais triste à l’idée que mon esprit tardait (et tardait, et tardait, et tardait) à matérialiser l’os que je tenais, pourtant si fermement, entre mes mains. Et au bout de cette idée traînait, comme on traîne les pieds, la vision inéluctable de ma prochaine résurrection, d'une reprise de la vie nouvelle et prochaine en chairs et corps, âme, esprit, temps et démons. Sans doute, mais pourtant, bien vivant. Peut-être à l’écart de l’ordre du vivant, mais bien vivant tout de même.

Je déplaçais mes mains et tâtais avec mes doigts l’os en laissant un faciès absolument dément se sertir à mon propre masque. Une fois le bout de mes doigts ressaisis du trésor, j’avais la force ou l’impression d’être en mesure de tenir l’os en lévitation par le masque - l’os était évidemment absolument dépourvu de cuir ou d’une quelconque similarité avec les masques qui servent de visages aux désespérés.

C’est sa lourdeur invisible que je remarquais d’abord: celle-ci me provoqua une telle anxiété que je n’ai pu me retenir à la traduire autrement qu’en exprimant une grimace folle, une singerie qui remplaçait une autre contorsion sur ma mine.

     - « À elle seule, cette lourdeur invisible, suffit à l’empêcher de flotter sous la force des brises qui viennent et vont ! »

Je m’exclamais ainsi, heureux d’imaginer que les outils dont je me servais pour soutenir l’os seraient, sous peu, en trop. Aussi, la simple infinie touche de l’extrémité des doigts d’une seule de mes mains, tel que je les avais disposées, suffisait amplement à maintenir en place l’os, maintenant devenu à mes sens l’ornement maître des maux, animaux et autres décors de l’environnement qui me faisaient vivre, tout aussi bien que les autres accessoires et menus ornements sur la scène que je continuais de fouler en refusant obstinément de préciser le mouvement de mes pas. En gardant, également, pour moi, obstinément, la direction dans laquelle je m’engageais.

À présent, comme une saison qui se substituait à une autre dans ma boîte, je sentais ma cervelle s'enthousiasmer en récupérant, au poil près, l’intensité avec laquelle elle s’était horripilée devant ce qui avait dû être la voix grave, autoritaire et presque drôle, de mon créateur: “il ne voulait rien entendre, il ne voulait surtout pas entendre qu’il s’agissait d’une partie de lui-même.”

     - « Cet os n’est pas une partie de moi-même, non plus qu’il ne l’aura jamais été ou qu’il ne saura jamais. »

J’étais ravi de ressentir la démence creuser des vallons partout sur le devant de mon propre os.

Et voilà maintenant que j’avais peine à ne pas sautiller sur place: j’usais de l’extrême aboutement de ma main sur la forme invisible afin de pouvoir la surélever quelque peu; jusqu'à ce que les orbites de ces yeux et des miens puissent se marier. Être à, tout au plus, un demi-bras de distance. D’un trait, je provoquais une légère secousse, un glissement, un aller-retour, en tirant d’un court coup d’un côté à l’autre l’objet invisible.

Sans pouvoir être certain de ce que j’ai vu, il m’a semblé que certains - que dis-je ? Il m'a semblé que la plupart des linéaments de l’os invisible avaient pris du retard sur son mouvement et s’étaient dégagés de lui dans la nuit; ou étions-nous le jour, je ne savais plus très bien ? Ma cervelle était trop excitée pour s’attarder ou même traiter sommairement des informations somme toute aussi futiles que vagues.

L’objet invisible me nourrissait d’humeurs heureuses, joviales et grivoises; vous entendez ?

     - « L’objet invisible me nourrissait d’humeurs heureuses, joviales et grivoises ! »

« L’étrangère, plutôt, la mystérieuse » me dis-je avec une certaine autorité et la joie certaine d’une surprise qui tombe à point. Je l’aurais bien appelée Amérique insouciante, mais je m’en suis gardé, pour ce temps. Pour me purger, en quelque sorte, je voulais nourrir en moi un peu plus de ferveur, de foi, d’obsessions et, sans cette fois-ci tomber dans la haine, le dégoût et l’horreur, consolider en meurtre en cet instant tout ce que j’avais convenu jusqu’ici. 

Sans pouvoir me priver d'afficher le plus largement mon rire, je me répétais, en boucle, « bien sûr que je ne voulais pas entendre qu’il s’agissait d’une partie de moi - c’était faux, absolument faux, c’était donc à rejeter comme un boomerang plutôt qu’à simplement mettre de côté.

Amérique insouciante avait ce pouvoir sur moi: elle avait plein pouvoir. S’il y avait bel et bien quelque chose au bout de mes doigts, c’était l’os d’Amérique insouciante. J’en étais certain.

     - « Dis-moi que tu sais ! »

Il ne voulait pas entendre qu’il s’agissait d’une partie de lui-même; il ne voulait pas entendre - bien sûr que je ne voulais pas entendre qu’il s’agissait d’une partie de moi-même. Je ne pus m’empêcher d’avoir l’air d’un singe à qui l'on promettait toutes les mains de bananes qui se trouvaient dans toutes les grandes jungles s’il réussissait son tour de magie. À l’idée seule d’une seule banane, ma carcasse tout entière bondissait.

Pris dans mon enthousiasme qui, me semblait-il, repoussait à bout de bras, de toutes ces forces, doutes et incertitudes, je ne pus résister à crier, à nouveau, « dis-moi que tu sais ! » Cette fois-ci, cependant, j’avais pris soin de regarder au travers de la boîte invisible qui me collait à la main et de laisser passer mes mots, librement, sur le bas de son masque... peut-être aussi un peu dessous. Le précieux trésor avait maintenant des yeux pour voir, me dis-je, dans le mutisme complet. Rapprochant encore plus près de moi l'objet, je pris toute la mesure de la situation en validant cette impression très forte qui me secouait et qui me laissait croire, indubitablement, que j’avais dicté aux vents comment agir, que je leur avais ordonné, comme pour toujours, de m’accepter comme maître, sans plus de détours.

Peu importe la nature du délire qui m’emportait pour le reste: même le souvenir de cette victoire contre le souffle qui d’abord m’avait horripilé était devenu complètement distant et silencieux tant ce qui s’animait ne s'animait dorénavant qu'à l'intérieur de l’os.

Et cet os avait une vie autonome, je l’aurais juré sans hésiter, et, bien par-dessus tous les saints, de surcroît, cet os serait libre ! « Tiens, » dis-je avec un honneur éduqué pour conclure mes résolutions.

« M’entends-tu ? » ajoutais-je, pour conclure. Cette fois-ci, j’avais ressenti une pointe de retenue. Mon âme, dans son idylle à travers mon corps, avait exalté cette pointe de sagesse caractéristique de l’os qui a passé son existence, peut-être largement plus même, à reconnaître quelques effrayantes forces à des mystères restés pourtant vierges depuis des milliers d'éternités.

Enfouis on ne sait trop dans quelle fracture.