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La foire aux saltimbanques / 5.
Il y avait quelque chose dans la proximité de ses pas, dans le subtil et nonchalant balancement de ses épaules qui semblait entretenir consciemment un lien, une relation humaine complète, consciente et volontaire entre elle et moi. Silencieuse et imperturbable.
Expressément de sang froid bien plus que naturellement: notre excursion laissait nos esprits flâner des images surréelles de bonheur, de douceur. L’atmosphère était amicale, tranquille, paisible. L’air était bon.
Ma vision périphérique s’obscurcissait de plus en plus: sans me retourner, je pouvais savoir avec certitude que la nuit était tombée entièrement bleue derrière moi. Probablement qu’elle s’étalait déjà à perte de vue, profonde. Tout était entièrement étendu, éloigné.
Des petits îlots de silence nous parvenaient sans cesse, rondement, depuis la direction que nous avions quittée. Les murmures des vents ou les autres manifestations, attendues dans un environnement tel que celui-ci, s'ignoraient obstinément de souche.
Ou alors, ces bruits se taisaient dans le bonheur comme on peut se rouler depuis le haut de petites collines d’herbe, en faisant des tonneaux, lorsqu’on est enfant et qu’on a qu’un petit peu peur d’attraper le tourniquet. Mais pas au point de s’empêcher de s’amuser, quand même. Quelque chose d’enfantin animait mon esprit et s’était rendu maître de mes émotions.
Et j’en étais heureux.
Nous marchions, main dans la main, l’un de l’autre; et, j’en étais tout heureux.
Tout autour, il faisait noir et seuls des cliquetis d’un sobre particulièrement chic empêchaient un encore plus grand silence de s’installer. J’imaginais que mon visage, comme le sien, ressortait juste assez des ombres pour que quelques-uns de mes traits puissent être relevés, retenus, reconnus.
Ma nouvelle amie, ma bergère comme je me plaisais en silence à l’évoquer, ne s’était jamais formalisée que je lui prenne la main et me semblait, physiologiquement, pour ainsi dire, apprécier le chemin qu’elle parcourait en ma compagnie. Elle souriait, riait presque…
Cric, criquet, cric ou re-cric: s’étaient ces bruits que nous entendions, à peine, ces bruits qu'échappaient les pointes, puis les plantes de nos pieds et, finalement, leurs marteaux respectifs lorsqu’ils fermaient un pas pour en amorcer un autre. Le rythme que nous suivions était, pour ainsi dire, marqué: nous ne battions pas le terrain, nous nous déplacions sur lui, dans un espace rempli d’air invisible, inodore et éthéré tant par les silences que par le partage de mon état d’âme avec la nature.
À ne pas vouloir regarder derrière, évidemment, on regarde toujours un peu plus au-devant.
Aussi, je n’eus aucune peine à voir se dessiner, à quelques lieux d’où nous étions, une silhouette dans la pénombre. C’était un homme décharné, entièrement, et sa physionomie se distinguait de mieux en mieux du reste de la nuit cependant que nous poursuivions notre chemin vers lui et lui vers nous.
Épaules et bras complètement vieillards, le reste de sa dépouille bien plus amaigrie que nécessaire, il avait l’os aussi rouge et dépourvu de cuir que le reste de son corps. Je projetais, avec un certain succès, mon esprit comme s’il avait été une boule à neige sur cette silhouette, à la hauteur de son os, afin de mieux comprendre ou de réussir à m’imaginer comment un os pouvait être en chairs retournées.
Il y eut bien un petit dérangement dans la façon dont nous nous tenions la main, mon amie et moi, à la vue du spectre.
Mais ce changement était si délicat, qu’il me serait trop difficile de l’expliciter. C’était la première fois que j’envisageais de croiser un os à la chair retournée, ce qui était suffisant pour me tenir en alerte; mais, de toute façon, c’était aussi la première fois que j’étais à quelques enjambées de croiser un cadavre.
- « Vous ne pourrez pas vous parler. »
Comme elle me sembla brave comme tous les saints et seigneurs de l'univers ! Mon amie, lorsqu’elle brisa le silence ainsi dans ma direction, sans cesser son pas, avant de retourner la tête, droit devant d'elle. Le spectre passerait, à quelques distances, à sa droite, alors que moi j’étais à sa gauche:
- « C’est “prolepse” le mot qui a été retenu pour définir ce qui figure au script sans s’être apparemment encore produit. »
Sa voix était étonnamment claire. Son message limpide. La réponse, sans équivoque, à toutes les questions.
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La foire aux saltimbanques / 6.
Je me suis effrayé pendant un instant que le monstre que nous avions croisé était resté quelque part, animé de quelques desseins mauvais et qu’il serait susceptible de faire souffrir à ma nouvelle amie. Après avoir fait plusieurs rondes de surveillance, sans véritablement me déplacer de l’endroit où je m’étais ragaillardi, mais aussi avoir observé avec une attention toute particulière ce qui se trouvait dans sa proximité immédiate, je conclus qu’elle était bel et bien seule.
Il n’y avait pas, non plus, de monstre à apercevoir à des lieux tout autour: j’avais fait mes veilles avec un tel sérieux et souci de ne rien échapper que j’en étais à dissiper toutes formes de doutes qui se pointeraient en moi avec une efficacité tout à fait extraordinaire.
J’attendais. Dans le silence, droit et fixe, mais sans non plus être complètement paralysé: maître du petit espace qui m’entourait, et agrandissant celui-ci un petit peu petit à petit, pour ainsi dire.
J’attendais qu’elle me dise « prends garde aux monolithes, derrière toi ! Les monolithes avancent sur toi. » Je m’attendais à ce qu’elle me décrive d’immenses pierres qui avanceraient sur moi au risque de m’écraser complètement, éminemment.
- « Quelle étrange prolepse ! »
D’où elle était, elle avait dû lever un petit peu le menton en parlant, afin de s’assurer que sa voix porterait bien son message jusqu’à moi. Ce qui me semblait le plus étonnant, par contre, et qui me fit cesser d’entretenir, aussitôt, les doutes qui m'encourageaient à l’hypervigilance de l’environnement, ce sont les petits pas qu’elle fit.
Ils étaient raffinés ou légers, selon ce qu’on pouvait préférer lire dans ses délicats déplacements et ce percevaient distinctement, même depuis la distance qui pourtant nous séparait tous les deux. À peu de choses près, les déplacements qu’elle avait effectués me semblèrent singer à la perfection ceux que j’avais entrepris de faire, à l'instant, lorsque je voulais m’assurer qu’elle était bien saine et sauve.
Sans m’éloigner d’où j’étais, mais réalisant tout de même quelques pas dans sa direction, je lui demande :
- « As-tu remarqué que son os était en chairs retournées ? »
Je ne compris pas très bien quel lien je devais faire avec ce qu’elle me répondit, après avoir prit, pourtant, un temps complet avant de me rétorquer :
- « Te souviens-tu de celle en chiffon qui a été poussée ? »
J’eus besoin d’un moment pour trouver les mots justes :
- « Elle n’était pas en chiffon ! »
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La foire aux saltimbanques / 7.
Ces roses - ces teintes rosées - poussaient aussi subitement que les orangés, ces teintes de belles couleurs clémentines, l’avaient fait l’instant précédent.
La réflexion de la luminosité sur la surface des ballons roses me semblait blanche comme des traces de craie grossièrement effacées sur les tableaux d'une petite d’école. Tout aussi subitement que mon environnement visuel se fût métamorphosé, mon état d’esprit avait maintenant pleine conscience que le jour s’était levé. Ou, dans tous les cas, que la nuit avait fini par consommer, entièrement, la mèche qui la tenait debout jusque là.
Il m’était absolument impossible de voir derrière le nouveau jour, qui s’était abruptement construit comme un mur devant moi, à quelques distances. Ne s’offrait à moi que la possibilité de profiter de ce grandiose spectacle de lumières ou, au contraire, d’offrir ma nuque, comme pour me briser le derrière du crâne sur ce rideau, sans vraiment pouvoir anticiper ce qui adviendrait par la suite.
Il devait bien rester une trace, un indice, une césure de mon trauma: on n’abandonne pas une jeune paysanne parce qu’une jeune bergère nous demande de le faire; on ne sacrifie pas, non plus, jamais, surtout pas une fois pour toutes, une saltimbanque. Peu importe la qualité du manège qu’elle a commercé.
Ma parole.
Contre celle d’une bergère. Celle-ci, ma nouvelle amie, était sous les feux de la rampe et avait pris une pose qui me laissait deviner que j’aurais, que je le veuille ou non, à commercer un autre manège de l’esprit.
- « L’entrailles, le monstre (décharné), il doit retourner dans le ventre du Sahara; le Héros a besoin de trancher, il ne nécessite pas d’un manège de plus ou de moins. Ni d’un commerce supplémentaire ! »
Elle me répondit ainsi non pas en remerciant des cieux, des dieux ou des démons, mais plutôt en se jouant d'un simulacre de mascarade où la frivolité étourdie qu'elle transfigurait rappelait sans doute un peu les parcs d’amusement. Brillait-elle vraiment sous les feux de cette rampe ? Je me refusais obstinément à croire que la coquetterie pouvait avoir pour miroir une telle cruelle sauvagerie, même lorsqu’elle me relança avec les justes mots pour me déséquilibrer l’âme, l’esprit et les viscères :
- « Était-elle de chiffon le jupon ? »
Pourquoi me disait-elle ça en riant ? Elle fit marcher vers moi une de ces mains, tout élégante, en utilisant son index et son majeur comme une paire de jambes longilignes qui aurait défilé sur les belles passerelles de mode du beau monde. Je n’avais plus de viscères à lui opposer. Paralysé par l’abomination, je lui dis:
- « Pendant que nous commerçons, la détresse frappe partout, et un de nous en souffre. »
Je ne voulais plus parler.
- « Tu peux me croire, elle est morte en gentille fille: on ne laisse pas mourir une gentille fille en guenille autrement. »
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La foire aux saltimbanques / 8.1
Chacun des pas que je faisais était lourd. À défaut de meilleur exemple, j’avais l’impression de monter des marches à l’infini. Mes mollets tiraient le reste de mon corps vers le bas et je ne trouvais pas mieux, pour me soulager, qu'ignorer toutes ces hallucinations qui m'auraient conduit à accepter que je tenais sur une échelle, plantée au milieu de sables mouvants. Elle aussi l'échelle, tirée avec lourdeur vers de bas sous-sols inqualifiables.
Le Héros avait bel et bien pensé à tout, me dis-je. Une protubérance géologique ! Voilà qui contrariait, pour sûr, une inconduite de l'esprit qui se laisserait prendre à croire aux échelles et aux sols mouvants et empêcherait l'un ou l'autre d'aller son chemin. De marcher, fût-ce en piochant tout devant; fut-ce en bravant les tourbillons les plus en feux, comme les plus pâles, brumeux, faits moitié de vents et moitié de poussières sèches et grosses comme des osselets.
- « Il ne faut pas rester dans la citadelle. »
Il m’avait parlé - comme le coryphée des visiteurs du futur nous parle parfois.
Avec difficultés et surtout pesanteur manifeste, pas très loin de mon esprit, des sols cherchaient à nourrir l'espace situé au-dessus d'eux de formes temporalisées, susceptibles d'être finies et arrêtées à un autre point dans le temps. Lourdes comme elles étaient, toutefois, ces formes ne pouvaient proliférer ni à la verticale ni dans leurs voisinages adjacents et immédiats. Bien que chacune d'elles - elles avaient toutes deux une forme juste assez distincte de l'autre pour pouvoir les compter - laissait présager qu'elles pouvaient être animées d'un destin, la morbidité de l'environnement tout autour souffrait d'un tel manque de matières énergisantes qu'il était rendu improbable que se réalise en manège de l'esprit l'apparent tourment perpétuel que tenaient aux sols ces formes. Pour ce long instant du moins, celles-ci étaient prises dans les proverbiaux boulets de forçats.
Ce torrent, venu des sols, ne ressemblait en rien à un tourbillon. Il exposait plutôt des enveloppes de pointillés, sans aucune véritable chair à retourner. Des silhouettes frêles, lumineuses et bien réelles, mais fragilisées par leurs reconfigurations statiques, fractales, en fractures soudées par des rainures encore coulantes de plomb amorphe et lourd.
Une d’elles serait ma bergère, néanmoins; l’autre, évidemment la belle paysanne.
Ma bergère, la paysanne.
Je respirais l'air qui m'entourait, gaillard, comme si j'avais depuis toujours décidé du sort de ces formes. Bien des années avant même d'avoir tenu compte de l'apparent dépouillement de leurs caractères et de la manifestation exacerbée de la pauvreté psychique qui scellait la scène.
Je puisais, en moi, un ventre secret où je pourrais blâmer, en cachette, ma bergère pour l’état des choses qui se présentaient à moi, sans pour autant crever de dédain pour mes propres chairs. Cette insatiable et imperturbable passion pour la botanique, les pousses et les manèges nous plaçait tous dans une situation où le chaos était sur le point de nous avaler. Non, le Héros ne nécessitait pas un commerce de l’esprit de plus. Je ressortis de mon ventre secret avec une physionomie du masque plus rigide, moins bouffon, et, comme pour à la fois lire mon futur et mieux comprendre mon passé, je me recueillais avec empressement avec des mots dont j’étais certain tant de la véracité que de la pureté:
“Le Héros nécessitait qu’on puisse tous, nous tous, savoir définitivement laquelle était la vraie, laquelle était l’authentique, Amérique insouciante: celle-ci devait avoir, à cette heure, réalisé presque autant de grandioses destinées que le Héros lui-même.” Les mots tombèrent secs, sans échos, dans mon os; j’étais privé de doutes. Mais, j'avais tant souhaité cet ordre des choses que je n'osais pas inférer qu'il puisse s'agir autrement que d'une bénédiction tout droit sortie de l'ordre du bienséant, du fait libre de ce monde comme dans ceux qui nous sont étrangers et de la grâce tirée des moult éternités qui hébergent le vivant depuis toujours et encor pour l'éternité.
J’étais privé du manège de l’esprit auquel j’avais droit; mon esprit s’appliquait à penser, avec succès, l’environnement qui entourait ma pauvreté comme une protubérance géologique afin que je puisse éviter de me retrouver, à nouveau, idiot sur une échelle ou au milieu d’escaliers ne menant vraisemblablement nulle part. Même pas à une confrontation avec l’océan céleste et les chimères bouffonnes et farfelues dont l'astre mécréant s’est rendu maître de la production au fil des âges.
Je reprenais vie, avec souffle et corps: avec ce qui me semblait être un sentiment de confiance authentique, je vins à la conclusion que les formes ne resteraient pas indistinctes éternellement… elles prendraient, inévitablement, en identités, dès que possible, dès que mon esprit serait un peu plus calme ou un peu plus troublé. Je n’en étais pas certain. Je ne savais pas très bien quoi souhaiter pour être heureux, ou confiant. Les doutes font partie de l’ordre du vivant, me dis-je finalement pour me calmer et vider de leurs sens des forces dont l'ascendant avait de plus en plus d'emprise sur moi.
À la manière d’un vallon qui se découpait progressivement sous mes yeux, je remarquai rapidement mon incidence sur la géodynamique: je provoquais l’érosion et la transformation de la couverture terrestre à chaque fois que je résistais, avec succès, à la tentation de passer en revue différentes bribes de mes vécus plus ou moins récents - en particulier, des phrases ou des formules que j’avais entendues ou interprétées à l’aveugle, de part et d’autre et qui, à vrai dire, parfois me semblait êtes porteuses d’une très importante signification et qui, d’autres fois, me semblait être tout aussi absolument dépourvu d’intérêt et même de tout sens. Aussi, la magistrale incidence que je découvris d’avoir sur l'environnement a eu l’effet d’une véritable révélation sur le moment.
Je décidais d’attendre que, cristallin, un nouveau moment se lève face à moi, dans une pleine splendeur, que je trouvais déjà facile à deviner. Même certains menus détails qui n'auront, probablement, jamais de véritable incidence sur quoi que ce soit. Au contraire des manèges de l’esprit, la folie qui naîtrait devant mes yeux serait, elle, vraie. Peut-être me tirerait-elle de l’ordre du vivant pour s’accomplir ? Peut-être préférerait-elle gagner du terrain sur moi ? Dans tous les cas, je devais m’attendre à quelque chose de saint.
Le caractère non seulement surhumain, mais aussi prodigieusement béni de ce qui allait naître devant moi - une botanique des plus sacrées, à ne pas en douter - me faisait regagner l’espoir, renouer avec une foi qui ne tenait pas au martyr de l’âme, ni même aux tortures des sols, mais qui tendait plutôt vers l’émergence d’un véritable monumentalisme nouveau qui saurait me guider sans faillir jamais, pour la suite des choses. Contrairement à un oracle qui peut apparaitre, disparaitre, se laisser attendre ou se laisser découvrir la tangibilité de ce qui se développait à quelques bras tout au plus de mes sentiments et de moi avait, à l'instant que nous partagions, le souffle et le corps d'un dragon prêt à faire un acte de prédation avec ses griffes si je devais baisser les yeux ou m'immoler de l'authentique dieu et de son feu imprescriptible si le loisir me prenait à l'âme de quitter précipitamment la scène.
Je fus transporté encore plus haut durant un court moment: appelé, pour ainsi dire, à vénérer à armes égales l'apparition sacrée attendue; son dévoilement complété m'annonçait qu'une étoile était née pour moi; que cette étoile s'était détachée d'un grand spectacle pour que je puisse nécessiter de m'approprier un tel élan de liberté, de jouissance, et de ce qu'on pourrait croire être le grand mal tant il est vivant, d'accès à la nef et aux nerfs principaux des paradis de volupté.
- « J’aurais tant souhaité que ça soit ma bergère… que ça soit ma bergère qui apparaisse en premier, qui choisisse ou qui soit élue pour venir à mes sens mieux se définir, comme un principe premier à toute chose. À mon sens, elle aurait su reconfigurer mon esprit, recalibrer mon corps à mes chairs et agrafer celles-ci à l'espoir engendré durant la douce heure de pitié absolue que venaient de connaitre le monde et ce que je possédais de vivant. »
Cette fois-ci, ma revue mentale se déclencha d’un seul coup aussi vivement que si elle avait été une massue trop lourde pour les bras fatigués qui la tenait. Et, vaut-il mieux le préciser à l'instant, je perdis avec violence et chaos l’emprise presque magique que j’avais jusqu’ici sur la géodynamique environnante. La scène que j’occupais et l’univers tout entier étaient devenus indiscernables. L'un et l'autre s'empêtraient sans souci pour leurs autonomies et libertés respectives. Pris au milieu de dédales mentaux, imaginaires et environnementaux, j’étais transparent, impénétrable et prêt à déboulonner une courte table de lois pour qui sauraient l'entendre. Quelques idées puériles, choisies parce qu’elles me semblaient devoir absolument demeurer stériles tant il me faisait horreur qu’elles ressortent dans une rage aussi violente de mon esprit: comme s’il ne me suffirait pas que j’éprouve du dégoût pour elles, mais que je sois tenu de mettre la main à la pâte pour les rejeter et que je puisse ne garder du souvenir qu'une amertume décalée.
Aussi, il me semblait important de façonner un mur autour de cet esprit qui m'animait afin qu'il puisse être à l’abri des vacillements qui pourraient toujours subvenir dans des avenirs proches ou lointains.
- « Ce n’est… certainement pas, en définitive et pour toujours, que je souhaite prouver à ma bergère ne pas craindre le moins du monde ses manèges. »
Malgré l'hésitation que j'avais eue à déclarer ma première loi, il était absolument vrai que je ne craignais pas d’être empaillé dans un des manèges de la bergère - une certaine prudence lorsqu’on commerce des folies ou des manèges est toujours nécessaire, mais je n’avais même pas ressenti le moindrement le besoin de me ragaillardir pour ignorer l'offre qu'elle m'avait faite plus tôt. C'est à dire à quel point je pouvais être convaincu que même tourné en pousse, dans une botanique, je saurais faire. Aussi:
- « Deuxième point - et, il est tout aussi essentiel que le premier, vous êtes prié de me croire avec sommes de convictions: je ne suis pas animé ni par des passions d'orgueil ni par celles de la honte ! Jamais - pendant même une seconde - je n’ai cru devoir chercher à éviter une nouvelle rencontre avec cette jeune paysanne. Sachez-le toutes ! Sachez-le tous ! »
Timbale, la certitude dont je venais de m'éprendre devait - et, me semblait-il presque viscéralement, - retentir à la fois chez d'autres comme elle s'était fait entendre sur mon âme, mon corps et sans doute un peu aussi ma foi: à l'égal d'un mors sur la gueule.
Encore plus que désisté, j'étais apostat, étranger et ennemi de l’idée mauvaise - oh ! combien mauvaise elle était cette idée qui aurait pu vouloir que je nécessite l'une ou l'autre pour comprendre ce que j’avais à comprendre de l’une ou de l’autre.
Je me refusais à ce qu'elle puisse être dépendante l'une de l'autre. Même pour ces choses dont nous savons, trop bien, être tenus par quelques forces mystérieuses et malignes de comprendre absolument, jusque dans les terres infidèles, jusque dans les temps placés pour toujours sous la coupe des prochaines éternités dont accoucheront mers et mondes.
Aussi, véhément, je fus contraint de crier à ma bergère:
- « Pourquoi prétends-tu que je n’aurais pas été torturé si tu avais été celle poussée dans l’horreur noire ? »
En fait, la bergère ne prétendait probablement rien du tout: j’avais crié ces mots par-dessus la tête de la jeune paysanne, juste avant, et juste après avoir pris un temps tout à fait décent pour la trouver très jolie, elle qui continuait de prendre corps et forme devant moi, à un mètre ou deux. Pas tellement plus si tel était le cas. Il faisait beaucoup trop noir et beaucoup trop froid pour que ses épaules et les points saillants de son visage puissent, à la différence de notre rencontre précédente, refléter ce que le monde terrestre avait connu jusqu’à maintenant des matières inflammables ou explosives.
- « Et - malgré cette différence, me croirez-vous, elle était tout aussi vertigineuse qu’au grand jour où j’avais fait sa rencontre ? Sous le chaud désert - dans l'Ouest lointain... »
Ajoutais-je, pour le loisir de je ne sais qui, afin de mieux profiter de mon état transparent et impénétrable. Plus ses chairs se matérialisaient, plus j’entrevoyais, derrière la scène que nous occupions, la terre se tourner et se retourner en vallées faites de vallons gris roche et, bientôt, je sentais qu’une rivière d'eau, propre, passerait sur moi - sans pour autant qu’il me soit rendu nécessaire de mordre la conclusion qui me sautait à l'esprit et qui aurait pu faire de ma fuite quelque chose d'imminent, voire d'essentiel, à considérer. Au contraire. Je savais relever dans le bleu de la rivière en devenir la douceur d'une source de vie qui pousse organiquement, sans que rien ne presse ni n'entrave sa croissance. De plus, j’étais prêt à sauter à la première occasion, à quatre pattes pour m’en noyer tout le visage.
Elle avait dit vrai.
En gardant une distance plus que polie avec la jeune dame, je posais les yeux sur elle - en particulier ses épaules, une à la suite de l’autre. Ma bergère avait dit vrai:
- « Elle avait dit vrai ! Elle avait dit vrai ! Je sais maintenant que tu avais raison, elle est en vie, elle est vivante ! »
Elle s’était bel et bien échappée. Malheureux, sans que je ne sache très bien pourquoi, je me dis à mots à peine couverts: « la jupe est devant moi, aussi ne peut-elle pas avoir été sacrifiée ! » Malin, encor, « Puisqu’elle est ici, elle n’a donc pas été poussée dans l’horreur noire du désert où nous nous étions rencontrés, où elle m’avait fait entrer dans son manège, le manège aux oranges ! »
La bergère avait dit vrai: je me souvenais maintenant - bien que je ne me rappelais pas véritablement avoir eu connaissance qu'elle s'était échappée du mauvais pas de l'horreur noire. Le sillon de ce souvenir qui se creusait à la surface de mon os en serait une preuve éternelle et matérielle:
- « La jeune paysanne était belle et bien vivante ! »
L’absence de tout doute, mais l’absence de danger, également, me provoqua dans un transport où les émotions, trop nombreuses, se bousculaient en mon sang. Le plus rapidement possible, je cherchais à reproduire la pose que j’avais tenu devant ma paysanne lorsque j’avais effectué mon passage devant elle et la colonne de jeunes jupes. Je me sentais si brave que je rejetais violemment toutes considérations pour les signaux que ma mémoire physique m’envoyait quant aux suites de ce que j’avais vécu après avoir adopté cette pose.
J’étais fort de ne pas craindre d’être emporté par un nouveau manège.
- « Nous serions, elle et moi, au grand jour ! »
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La foire aux saltimbanques / 8.2
Des diverses explications qui peuvent être fournies au sujet des comportements des héros qui voient dans chaque sol une braderie où si ce n’est un morceau de terre ici, c’est une autre parcelle juste à côté qui peut devenir la plaque précieuse sur laquelle l’histoire s'écrira, immanquablement, toujours avec le grand "V" du temps, on doit surtout retenir qu'ils sont impatients. Et s’ils ont tous et toutes les apparences de véritables têtes chercheuses, agitées de bouger à gauche ou à droite d’un demi-bras ou plus, c’est qu’ils sont bien mal équipés pour contrer cette impatience; leurs sentiments d'impatiences sont des fiouls pour leurs énormités.
Et si, inévitablement, le produit de leurs actions les essouffle, c'est pour mieux titiller leur impatience: la menace d'une grande d'ennui arrache à leurs cœurs les plus désespérantes réminiscences que des défaites aux mains de Balasa, au fil des âges, ont taillées en eux, en elles, dans leurs corps, leurs âmes, leurs esprits, mais aussi dans les temps qui occupent nos héros, nos héroïnes. C'est aussi le plaisir non coupable à se laisser saisir (et manipuler) par leurs impatiences qui revigorent en eux, en elles, une image d'eux-mêmes, d'elles-mêmes, absolument enjouée de trouver un nouveau sol à explorer, à botaniser ou sur lequel pratiquer une métallurgique de l'âme.
C'est aussi pourquoi certains s'exilent au Sahara (de tout temps, le chenil des chiens sans médaille), d'autres vers le grand Atlantique Nord (un paradis pour les organismes pour qui le temps n'est pas un véritable enjeu) et d'autres encore, je me suis laissé dire, qui ont une préférence très marquée pour les asiles parce qu'on y trouve en grands nombres des figurants sur lesquels ils peuvent reposer leurs yeux de ce qui est terrible en ce bas monde. Le simple contact avec cette déchéance finit toujours par enflammer à coup sûr l'imagination des héros, des héroïnes, à coup sûr, ils et elles sortiront de la torpeur devant le crime si grave que peux constituer la privation de ce qui est sacré en faveur du culte des femmes à barbe ou autres sournoiseries, comme les jouets psychédéliques à petits garçons que sont: les psychiatres, les psychologues et les autres amateurs de fausses trames narratives, en outre les lecteurs, lectrices de romans qui, aujourd'hui encore, camouflent et déguisent de leurs vies, par habitudes, les moments dépravés et solitaires où ils se complaisent des mœurs les plus effarouchées de ceux et celles qui bercent des vidanges dans leurs bras jusqu'à s'en déchirer leurs propres habitudes, pour laisser ces lecteurs, lectrices, se présenter sur les scènes avec de beaux atours dans la tête et à l'esprit.
Leurs carcasses, quant à elles, souvent, ne valent même pas la peine d'être discutées: après tout, ces petits jouets sont tellement toujours sensibles à la possibilité de sombrer profondément dans l'insipide néfaste et nauséabond que n'importe quel diplôme, n'importe quel bas étage serait prêt à leur offrir, à leur procurer, les yeux fermés.
Pour ma part, je ressentais au plus fort de mon sang le gain dans l’absolution des pensées que j’entretenais quant au sacrifice et la mort précipitée de la jeune paysanne. Il s’agissait d’un gain que j’obtenais contre moi-même, et non pas d’un gain qui puisse apparaitre dans notre vie sous la forme d’une gâterie qui nous est destinée depuis toujours par la fortune pour nous récompenser d'avoir marché les pas que nous avons marché ou pioché les horizons que nous avons piochés, dans l’ordre dans laquelle nous avons reçu ces destins. Ce gain m'était amplement suffisant pour que je puisse soustraire un poids de mes épaules et regagner le courage de nourrir mon os avec un tant soit peu de libertés quant aux foisonnements, qui étaient à coup sûr sur le point de se produire, et aux subséquentes proliférations de manèges qui ne manqueraient pas de subvenir par la suite. Devant mon gain, je me sentais forcé d’exposer le courage que je ressentais - malgré les réserves d’usage que j’éprouve pour ce sentiment et dont la revue à laquelle je m'étais obligé me permettait d’atteindre un très haut niveau d’authenticité, mais aussi de confiance en cette authenticité. À quoi bon être courageux, devant la jeune jupe, si la fracture de la trahison rivalise à travers nos corps et chairs plutôt que de s'élever dans un infini éthéré, beau et grand à des lustres de lieux et de temps de l'esthétique du mensonge ? Ainsi coupé de moi-même durant un instant, je pus prendre toute la mesure non seulement de l’élan de pétulance (fut-il modeste et sobre) qui se trouvait au devant de moi, mais aussi des créations simultanées que mon esprit projetait sur le rideau arrière de ma boîte osseuse: sur cette toile improvisée se déroulaient ou se dévoilaient des couches successives d’images toutes plus alarmantes les unes que les autres. Presque systématiquement toutes catastrophiques. D'immenses glaucomes apparaissaient comme si la pellicule d'un film avait pris en feu et il ne restait, après un moment, que d'immenses tâches noires sur un fond rond et mat de couleur orangée. Je décidai, sans plus penser, qu’il s’agissait de la dernière manifestation des poids que j’avais dû trainer sur moi dans ma croyance que la jeune paysanne avait été sacrifiée.
Et je retrouvai, avec une volupté certaine, les yeux de la jeune dame non sans bénir, ou presque, en ce moment, les prophétiques paroles de ma bergère: elle avait dit vrai ! Elle était belle et bien vivante et se tenait timidement, certes, mais tout de même droite, à tout au plus deux ou trois bras, devant moi.
Je m'étais trop longtemps privé de quelques espoirs quant à la survie de ma paysanne. J'étais incapable et, de plus, je n’avais pas envie non plus d’afficher un trop plein d’assurance envers elle. Avec mollesse, contrairement à ce que j'avais fait lors de notre rencontre originale, je replaçais mon bras en angle de sorte que ma main pouvait, en quelque sorte, couvrir le bas de mon visage et qu’il me suffirait d’un très court réflexe pour protéger mes yeux et le reste de mon masque si le besoin s’en faisait sentir. Je voulais absolument briser sa solitude: « je ne t’en veux pas, » lui signalais-je en exagérant la mollesse de mon bras afin qu’elle puisse y lire une reprise de la pose que j’avais pris lors de notre première rencontre. - « Il était très beau ce manège; digne de ta beauté, de toi, je tiens à te le dire. Si je peux me le permettre. Tu as une personnalité très florale; ça déteint évidemment très vite sur ta beauté. Tout ça, avec ton talent, t'est tellement inné que la juxtaposition des fruits gras et de leurs sucres sous les voutes célestes les plus sensibles à ton aura rappelait ces expériences esthétiques qui nous réconcilient avec le chaos. Voire, qui seraient capable de nous réconcilier avec des amis qui se sont déclarés ennemis ou avoués mensonges, parce qu'ils ont été pris en tenailles dans des manèges moins élégants. Et certainement moins intelligents. Et moins beaux, aussi... » Ajoutais-je, tolérant... avec bien peu de patience à pouvoir encore offrir à son silence. Son visage était encore perdu et solitaire; j’aurais souhaité qu’il en fût tout autrement. D'autant plus que j’avais fait le pitre, pour ainsi dire, ou, dans tous les cas, un bien honnête effort pour animer la scène qui nous accueillait. Je tournai mon corps un peu plus vers elle en risquant, cette fois-ci, un ou deux pas, plutôt légers, dans la direction de la belle paysanne. Quelque chose, une onde peut-être, glissait le long de la peau de ses bras, soulevant avec délicatesse le cuir de la jeune femme. On aurait juré voir des pétales de roses, roses, apparaissant et battre vitement au passage du courant ou de l'énergie qui se déplaçait sur sa peau. Un peu à la manière prêtée à nos yeux durant la grande nuit. Ces pétales semblaient battre et s'étendre du poignet jusqu'aux hauts de ses épaules, par-dessous les courtes manches de sa robe. À défaut de mieux, pour illustrer les rapports qui s’établissaient entre son vêtement et sa peau et, par extension, entre sa peau et le monde extérieur, elle me faisait l’effet d’un cactus gonflé par un sanglot muet: une sorte de chandelier qui regorge de ressources, mais qui est plongé dans l'attente d'une nouvelle voute pour s'installer et, sans doute, briller de tous ces feux dans un prochain grand spectacle.
J’aurais souhaité qu’elle soit agitée, tremblante pour que je puisse être tenu de force, par mon âme, de me tirer sur elle, aveuglément jusqu'à l'enlacer, tout entière, dans mes bras. J'entretenais une vision où après l'avoir sécurisée physiquement, je lui répétais inlassablement que tout allait bien. Souvent. Plusieurs fois. Sous sa robe, son anatomie était devenue le reflet d'une concoction psychique, assez singulière, qu'on aurait dit être le produit d'une pluie battante qui se serait acharnée sur son corps, en précisant avec efforts que cette pluie aussi n'avait pu qu'être habitée par une âme. Une âme qui l'aurait conduite à respecter et conserver l'intégrité physique de ma jeune saltimbanque. Aussi, l'âme de la pluie battante, malgré sa rage, sa violence, aurait eu un précieux souci pour l'œuvre de chairs de la fille, pensais-je. On peut aussi s'imaginer qu'à cet âge la peur de vieillir ne frappe pas tellement fort à l'idée d'une aussi belle et pétulante jeunesse ! Mais l'ennui de devoir attendre, et attendre ainsi, devait lui être absolument insupportable. À cet âge, on aime s'amuser, rigoler, jouer: et c'est bien ainsi depuis toujours. Attendre, toutefois, c'est mortel.
Je trouvais triste d’être frappé par la certitude que la gamine ne ferait plus d’arabesques. Tellement que je me contraignis avec force et violence à changer d'avis avant que mon impression ne devienne proprement insupportable à mon idée. Je n'attendis pas un instant de trop et je sautai sur la première occasion de me rassurer: gaillard dans mon âme, et sans doute au moins un peu aussi dans mon corps, je concluais avec de moins en moins de difficultés qu'une jeune saltimbanque devait nécessairement être extrêmement créative. Belle, intelligente et créative, elle se démarquerait rapidement, pensais-je cette fois-ci en essayant d'englober d'un seul regard son portrait depuis les épaules. Un jour, peut-être même bientôt, elle retournerait sur le marché des échanges commercer un autre manège - mais probablement pas un où foisonnerait les fruits gras comme celui qu'elle m'avait fait partagé. De si peu, j'en étais quasiment certain, juste à voir combien son visage était seul: les oranges ne sont jamais tristes. Des doutes sur la conclusion que j'avais tiré me traversaient, mais je me refusais à les laisser m'envahir. Certes, j'avais fait preuve d'empressement à régler le cadran de mon esprit sur un monde où cette jeune dame pourrait à nouveau, bientôt, se livrer à loisir à faire les plus magnifiques arabesques encore jamais faites. Pour éviter de trop m'égarer, je tournais légèrement le dos à elle pour me questionner en rafale, silencieusement: voulait-elle me punir ? Cherchait-elle à exécuter un tour sur une partie de moi ? Ou performait-elle devant mes yeux sa renaissance ? Le temps de me retourner à nouveau face à elle et j'étais animé d'une énergie nouvelle: il avait suffi d'un instant, pour la couper du monde, afin qu'elle recouvre des affects avec soin et qu'elle puisse préparer son os et sa cervelle-geyser à des émotions qui lui seraient peut-être moins familières si elle devait s'éloigner des fruits gras à l'avenir... Émotionnellement, de telles perspectives peuvent être difficiles à soutenir. Ma curiosité avait été piquée au sang. Je voulais en savoir plus. Son os, sa cervelle, sa cervelle-geyser, le sang de sa cervelle-geyser, le tout et le reste de sa charpente se refusaient à entrer, afin que je puisse être satisfait, dans une configuration précise. Peut-être m'étais-je tourné trop vite ? Peut-être étais-je un peu étourdi. Sans pouvoir l'arrêter sur une configuration précise, je ne pourrais pas bénéficier de l'équilibre mental que je croyais nécessaire pour poursuivre mon intérêt à son égard, sans risquer d'être à la merci du mensonge, de la trahison, du meurtre peut-être même bien. J'étais peut-être fragilisé, mais oh combien loin d'être sur le point de me déclarer mensonge ou ennemi ! « Jamais, » me dis-je sans délicatesse et sans ménager l'expression de mon orgueil.
Tellement que je regrettais les pas que j’avais faits pour me rapprocher d’elle: je ne voulais pas que mon sentiment de fierté et l'expression de mon orgueil empiète sur l'espace de ma paysanne. Sa configuration m'était encore trop éparse, trop anonyme pour ainsi dire. J'aurais bien pu me convaincre encore une fois qu'il ne s'agissait que d'une "gamine", qu'elle n'aurait pas cessé pour autant de me provoquer l'effet d'un cactus géant avec des membres, tous gros comme des cuisses, qui poussent vers une voute invisible et laissent trainer derrière, sur les sols, une ombre circulaire, vert-de-gris, tout autour de la robe soleil de cette jeune dame; et même, à regarder avec plus d'attention, un autre halo, probablement concentrique de l'ombre gigantesque, se formait, plus sphérique, plus tridimensionnelle et plus noir entre les chevilles de ma belle paysanne.
Je brulais maintenant d'envie de passer derrière elle et j'éprouvais du mal à contenir mon agitation. Si je pouvais passer derrière elle, pensais-je en regardant à travers elle - rendue parfaitement invisible à mon esprit -, la toile de projection qui s'était abattue sur le derrière de mon crâne, plus tôt, serait maintenant positionnée de sorte qu'images et autres textures qui s'y dévoilent meubleraient entièrement mon champ de vision. Et, aussi, pour être derrière elle et renouveler le souvenir que j'avais de sa robe qui tombe comme un cône sur des sols que nous partageons. Pouce, index, majeur: elle se servait avec estime de ces doigts afin de ravir, en une seule pincée, la taille de sa robe, juste sous les hanches, d’un côté et de l’autre. La grande délicatesse de ses mains trouvait leurs pendants parfaits au plus bas de son anatomie: avec la même remarquable délicatesse, elle dévoilait ses chevilles nues et, puis, bien sûr, il y avait ses pieds, nus également, posés sur des sols mouvants verts, d'herbes ici et là trop longues, trop humides ou trop tourbées en d'autres occasions. Je voulais tant me précipiter à ses pieds. Je voulais me précipiter sur eux, les enlacer dans le même mouvement et les forcer un sur l'autre. J'imaginais mes mains provoquer la collision entre de petits os qui n'avaient pas été conçus pour se froisser l'un sur l'autre ainsi. En lieu de quoi, je posais mon regard sur mes propres mains comme si je tenais à passer en examen leurs élégances ou à éviter le regard de la paysanne. Ou bien à sortir de ma tête cette idée, somme toute un peu bizarre, de forcer ses chevilles l'une sur l'autre en évitant à tout prix de me demander d'où avait pu naître ce besoin que j'éprouvais, encore un peu, et qui nécessitait que je fasse l'accordéon avec tout le haut de mon corps, pour qu'enfin s'évanouisse dans la nature, ce bien étrange frisson qui m'habitait. Je fus froidement gelé et dû sortir de la torpeur dans laquelle je m'étais laissé glisser: mon corps se répugnait devant mon intention à moitié avouée de me lancer aux pieds de la paysanne et j'eus une réaction très vive qui secoua ma physionomie tout entière. Le haut de ma charpente, figé soudainement, comme pris dans les étoffes d'une camisole de force, me força rapidement à laisser naître en moi une vérité plus grande sur la nature de toute chose. Ma physionomie se refusait obstinément à toute action de ma part qui placerait mon corps dans une position de faiblesse. Elle ne pouvait être seule, elle ne pouvait pas être égarée non plus: j'étais à quelques pas d'elle, j'aurais pu me laisser charmer par les délicats mouvements de ses paupières. Je me savais dur au mal et soutenais son charme; je me gonflais de puissance de savoir que mes intentions n'iraient pas jusqu'à profiter de sa fragilité. L'érotisme de la scène avait eu sur moi un effet de dissolution. Atomique.
Ma patience était trop courte pour que je puisse résister aux impulsions d'agir qui recommençaient à surgir en moi.
Je perdis un peu de ma contenance, embrassant le vent qui sans doute passait sur moi à ce moment pour me mettre en doute de l'emprise que la confusion avait prise sur moi: - « Pourquoi n'est-elle pas affolée ? » Moi, j'étais affolé. Je me sentais agité. Je bougeais successivement le haut de mon corps d'un côté puis de l'autre. Je dus avoir l'air d'un véritable moustique aux yeux de ma belle paysanne durant toutes ces heures durant lesquelles ma contenance m'avait échappé. Plus je poursuivais mon inquisition introspective, plus j'empruntais à l'apparence d'une horloge grand-père. Le calme que je gagnais ainsi, en contrepartie, m'amenait à poser des regards lourds, louches et inquisiteurs sur la demoiselle. Si belle, malgré son apparente pétrification. Son charme, son regard, ses yeux, son visage avaient, nécessairement, en réserve le pouvoir de réchauffer l'environnement tout entier, depuis la scène que nous partagions, en cet instant, jusqu'aux souvenirs que nous avions cocréés durant le manège aux oranges. Sans pouvoir en être bien certain - je savais ma patience depuis longtemps consumée - je remarquai qu'elle avait soulevé un peu plus sa robe. Je la regardais, comme si elle était devenue une poupée immobile, de haut en bas. L'extrémité de son corps qu'elle acceptait de dévoiler - chevilles, pieds et orteils en somme - ne me semblait pas particulièrement plus nue ou mise à découvert que la dernière fois où j'avais observé consciencieusement cette métonymie de ce que j'imaginais pour le moment être sa quintessence: des apparats d'une fragilité extrême mise en configuration pour simuler la danse qui permettrait à tenir le corps, en mouvement dans les vents, tel un arbre qui pousse, tel un arbre qu'on peut souhaiter enlacer entre ses bras, tel un cactus au milieu d'un désert qui laisse savoir à notre langue qu'elle peut venir y boire, qu'il ne s'agit pas seulement d'un rêve. Comme il est doux, ce rêve. Mystère pourtant, il me semblait certain ou presque, qu'il y avait maintenant légèrement plus d'espaces entre l'ourlet de sa robe et les sols où ses pieds étaient posés. Ces sols, que je fixais, comme pour ne pas voir la peau qu'elle avait déshabillée, étaient, pour moi, tout à fait hypnotiques et me faisaient définitivement glisser dans un ailleurs qui me permettrait d'être plus calme et d'avoir un meilleur contrôle sur ma contenance et la mise en action de mes intentions. Frêles sont tous les os du pied ! Ma foi ! Comme ils sont tous d'allure frêle, petite, fragile... Comme elle était frêle, la partie de son corps dévoilée ! Des os particulièrement petits, particulièrement fragiles qui pourtant arrivaient à la maintenir tout entière debout - à bout de bras, presque ! Ses pieds étaient des partenaires de valse, invités au milieu des ombres que projetteraient les cierges du cactus. Pendant ce temps, moi, je continuais de vaciller doucement. Ses pieds bien assis sur les herbes et la terre l'élevaient d'un seul trait, alors que moi je vacillais - avec douceur, doute et extrême prudence, de gauche à droite. Je cherchais à rester calme à tout prix. Il m'était impossible d'expliquer dans la sérénité et avec un minimum de bon sens comme les grosses chandelles, ces grosses cuisses qui cherchaient à rejoindre les étoiles à mon souvenir en arrivaient à orchestrer ce magnifique et gigantesque jeu d'ombres; jeu qui maintenant se déroulait aussi bien aux pieds de ma jeune paysanne qu'à mes pieds, à moi. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'une graisse animale qui se détachait des sols pour fondre et se confondre, aussitôt, dans une nappe aux couleurs huileuses qui, avec la terre sous elle, prenaient toutes les allures d'un gras morceau d'argile qui, depuis une tour de poterie souterraine, s'élevait pour créer la première colline d'une vallée toute primitive.
Ma copine du moment avait commencé à fluer, uriner et sans doute un peu souffrir de mille morts; les sons, mais aussi certains éclats de lumières, mettaient en valeur la générosité de la nouvelle rosée qui s'étendait maintenant sur la végétation en grosses gouttes, à l'image des boules qu'on attache aux sapins durant les festivités de Noël. En fermant les yeux, pour mieux profiter de la musique, de ses sons qui glissaient hors d'elle, j'imaginai un jardin des morts, dans lequel les ancêtres de nos ancêtres acceptaient de croitre à nouveau - peut-être bien vers une nouvelle voute, me dis-je dans un silence déjà étouffé par le ruissèlement désormais ubiquitaire dans l'environnement. Peut-être bien une nouvelle destinée dont nous pourrions tous jouir dans leurs ombres, me dis-je, cette fois-ci plus songeur que jamais.
J'avais fait porter mes efforts avec une concentration peu commune à jouir de la scène aussi intensément que possible, mais aussi à éviter de me rendre coupable de précipiter sa fin en la fuyant d'une manière ou d'une autre. J'étais resté debout, bien droit, pour ainsi dire, bien que j'étais hypnotisé par le terrain et ses qualités. L'état d'hypnose dans lequel j'avais été plongé en était venu à se dissoudre complètement. C'est une heureuse petite saute d'humeur qui a empêché un inquiétant vide de prendre le contrôle complet de moi, dans le moment liminal que je vivais. Je voulais à tout prix éviter de rester coincé, seul, dans cet état de dissolution - je n'avais pas de yeux pour voir, mais il se peut bien qu'il s'agissait de transmutation -, maintenant que le cap que je poursuivais semblait m'avoir abandonné pour de bon. J'aurais aimé être moins pressé de prendre une décision; en mon sein et sang, je savais, toutefois, que rétrospectivement j'allais convenir qu'il s'agissait d'un mal pour un bien. Aussi, fus-je, à peu de choses proches, impassibles devant la dégaine de ma cervelle-geyser: la paysanne, aussi belle, fragile, talentueuse et innocente qu'elle puisse avoir été, était somme toute la victime de contretemps assez quotidiens, malheureux sans doute, mais intimes de son vivant... Je ne savais pas si je mentais, mais j'étais heureux de m'abandonner aux choix qui se présentaient à moi: Ou bien je me laissais emporter par le torrent qui venait d'elle - et, je dois le mentionner, une partie très énergique de moi-même croyait avoir été conçue pour vivre cette expérience qui m'emmènerait, à coup sûr, loin d'ici, et loin d'elle, perdu à tout jamais des folles idées que je pouvais entretenir en sourdines sur mon avenir avec cette belle paysanne. Ou bien je faisais plutôt l'acte de foi ultime. Je m'abandonnais à la dévotion la plus incendiée qu'on puisse imaginer envers le Héros, et me précipitais, enfin, à nouveau, sur la protubérance géologique qui, cette fois-ci, semblait pousser comme un récif destiné à tenir les forêts de toutes les jungles: à la manière de parachutistes dans une grande pluie amazonienne, je regardais les ancêtres continuer d'ici pleuvoir, et d'ici couler le long des cuisses de la rose paysanne pour aller se planter sur la parcelle de terre qui émergeait, magnifique des sols. Je me souvenais avoir croisé le Héros qui allait ou retournait sur la protubérance géologique - peu avant qu'il ne s'imagine qu'Amérique insouciante et moi allions nous dévorer la bouche l'un de l'autre au fond du chemin qu'il venait de parcourir. La marre, rendue couleur huile, dans les éclairages de la scène, s'étendait en cercles de plus en plus excentriques et, de plus en plus de vagues me parvenaient depuis la parcelle qui émergeait plutôt qu'aller se buter sur l'une de ses plages ou se frapper contre l'une de ses falaises. La terre continuait de pousser, ou de repousser, après avoir failli tant de siècles à le faire. Probablement par abandon de tout espoir aux mains des éléments extérieurs et désormais secouée, revigorée, ranimée par l'imminence du nouveau firmament que le Héros ne manquerait pas de tirer sur nous tous, avec un harnais sur les épaules, s'il le fallait. Cependant, les têtes de mes fémurs avaient été hameçonnées: aussi, c'est le bas de mon corps qui décida de mon transport, à contre-courant dans les vagues que mon esprit pourfendait afin de laisser mon corps en entier être le rocher qui allait être fatal pour ces destins qui ne verraient jamais plus le jour. Je plongeais à l'aveugle, oui à l'aveugle, mais pas seul. À l'aveugle, mais pas seul: c'est parmi toute une procession ancestrale, des trompes d'ascendants et les torrents de leurs descendances que j'allais parvenir à destination - même si celle-ci était toujours aux prises avec une infinie transmutation et les agitations structurelles qu'on peut imaginer dans de tels cas. Ma bergère m'attendait, j'en étais convaincu. Ma belle bergère me tirait à elle.
Ce devait être... Non! Ce ne pouvait être que ma belle bergère qui, après m'avoir hameçonné, avait enfin décidé de me tirer jusqu'à elle. « J'ai vaincu, » dis-je sans échapper un mot, sachant qu'un jour je m'exclamerais sur le même sujet: « J'avais vaincu ! » Ce ne pouvait être que la bergère qui me saisissait si fort pour conduire ma navigation à travers toutes ces turbulences marines venues de je ne sais quels sous-sols; ce ne pouvait être qu'elle qui avait décidé qu'il était mieux pour moi d'aller reprendre haleine sur la protubérance. Un jour plus tard, je la retrouverais sur une de ses plages, et, à mon tour, je la tirerais des ennuis du fait-seul. Je la sauverai, elle; je la sauverai de tous les désespoirs et des désespérés qui voudraient la retenir. J'aurais voulu crier « Amérique insouciante ! » Pour éviter la noyade, je faisais retentir les mots dans mon os jusqu'à ce qu'il soit la chambre d'écho dont j'avais besoin.
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