La foire aux saltimbanques


 
 
La foire aux saltimbanques / 1.


Comme si j’avais été armé d’immenses et denses pierres au bout de chacune de mes jambes, mon arrivée avait fait lever du sol de la poussière rouge, d’abord, puis comme elle se dissipait tout autour de moi, sous l’effet des vents, noire, grise et blanche. Comme si le premier halo de poussières, le rouge, avait caché en son sein un autre nuage, plus parsemé celui-là, de poussières. Les poussières, celles grises et blanches, se dissipaient à la verticale contrairement aux premières et j'avais l’impression de me laisser ensevelir jusqu’aux épaules. Et même un peu au-delà.

Dès que j’ai pu, me réassurer qu’un danger immédiat n’était pas devant moi, j'ai choisi de protéger ma bouche et mes yeux comme je pouvais, avec un de mes avant-bras et une de mes mains.

Les sols semblaient avoir été trotté par des troupeaux de chevaux, rendus sauvages à l'occasion d'une spectaculaire évasion de leurs attelages. Les vallons ainsi formés prenaient des teintes de cassonades foncées au milieu d’une plage de sable autrement miel. Les brises continuaient d’être couvées par de plus grands vents et les amas de poussières se dissipaient inégalement selon qu’ils étaient en flottaison, à une certaine distance du sol, ou plutôt qu’ils retombaient, lourdement, sur ces mêmes sols.

Je mis un premier pas devant moi; mes jambes n’étaient pas particulièrement plus lourdes qu’elles l’avaient toujours été. Ce qui me rassura. Je n’eus qu’à bouger un peu vers l’avant pour voir devant moi, sur le côté, une colonne entière de filles en robes paysannes. Je levais les yeux au ciel pour y voir un soleil plombé sur le dessus de leurs têtes et, brièvement, en plein centre de mes yeux. J’étais armé d’un courage fatigué ou, dans tous les cas, d’un courage encore mal éveillé, qui ne savait trop par quoi se laisser d’abord titiller. Je fis un autre pas, pour compléter le mouvement que j’avais amorcé, puis un autre.

La colonne de filles devait s’étendre sur une distance vertigineuse. Je cherchais à marcher droit et, jusqu’à un certain point, éviter leurs regards afin d’avoir une meilleure idée de l’environnement qui me séparait de l’horizon. J’ai dû dépasser sept ou huit d’entre elles avant de comprendre que chacune avait un manège de l’esprit à partager, échanger ou commercer avec ceux qui étaient, comme moi, de passage.

Je ralentis le pas; mon pas n’était déjà pas particulièrement pressé, mais je ne voulais pas que mon esprit s’invite en tenaille sur moi: pas question de rebrousser chemin, pas question, non plus, de marcher, marcher droit devant, sans arrêter devant l’une ou l’autre de ces filles aux regards indiscrets. J’imaginais le soleil qui frappait rouge sur leurs joues, sous leurs yeux, jusqu’à-ce que, exciter à l'extrême, la cime de leurs nerfs infra-orbitaires bouillent comme l'eau chaude au feu. J’imaginais les vallons que formaient leurs yeux comme l’enfer les jours où la brise qui continue de nourrir les flammes est particulièrement douce, discrète.

 
 
La foire aux saltimbanques / 2.


Je finis par me tourner d’un quart et j’étais, maintenant, droit, devant elle, soumis à ses yeux. Celle qui s’y trouvait m’esquissa un sourire que je choisis de ne pas retourner: je savais qu’elle, comme les autres, s’était installée telle une colonne sans fin pour commercer des manèges de l’esprit. Je ne m’étais pas livré au loisir d’anticiper sur les valeurs que je pourrais offrir en échange. Il me semblait hors de question de commencer par offrir une pacotille et d’en rire si cela tournait mal. Et puis, de là, entreprendre la négociation… J’aurais perdu face trop vitement, mon orgueil ne supportait pas cette avenue.

Je m’étais donné un air bête, ce qui empêcha ma physionomie de trahir mon sentiment de déboulonnement. Comme la colonne que formaient les jeunes paysannes, ce sentiment s’allongeait tout le long de mon corps. Laissant, sur son passage, une sorte de vide creux dans les entrefilets des vertèbres qui me tenaient debout.

Son ventre était devenu mien et, à cette idée, je ne pus contraindre ma physionomie à rester de plâtre: j’esquissai du sourcil un étonnement, une marque de respect, de surprise, d’étonnement et, peut-être même d’impuissance, envers elle et sa jeunesse, et son élégance, aussi.

Il faut oublier à la fois les chairs et les os, pour comprendre la substitution spatiale qui s’est opérée sous mes pieds: enfin, sous mes pieds, je crois bien, car le tout m’a laissé l’impression d’être un projectile lancé depuis une balançoire de terrain de jeux. Les sols où j'avais posé les pieds, tel que je les aurais perçus si je n’avais pas été séduit par le regard de la jeune dame un moment plus tôt, étaient maintenant posés sur des sols adjacents à ceux qu’elle devait occuper dans la colonne, au milieu des autres, avant de substituer l’espace qu’elle occupait pour le mien dans son manège.

Elle était moqueuse, je l’aimais.

Frappée d’un coup par la timidité, j’eus la fièvre de passer un de mes pieds devant moi, sur le sable où la jeune jupe me semblait nécessairement avoir eu à poser les siens avant que le manège débute. À ma grande surprise, j’étais sur la pointe des pieds: une constatation consternante s’il en était une. Il m’était absolument nécessaire d’utiliser mes deux bras comme un tronc de bambou arqué afin de maintenir mon équilibre.

Ce que je fis en gonflant les épaules jusqu'à ce qu’elles soient rondes comme celles d’un ours qui, certain de sa force, se voit maintenant contraint d’accepter qu’il eût mal évalué celle de sa proie et que l’issue de la lutte, dorénavant, était tout à fait incertaine.

Elle était moqueuse, je la détestais.

Je me serais exigé de passer derrière elle pour mordre dans une de ses épaules, grandes exposées au soleil: chacune d’elles était aussi rouge qu’il y avait peu je relevais la couleur feu de ses joues, sur son visage. Plus je savais devoir me calmer, plus son visage s’imprégnait de tendresse: elle était tendre, et je me savais capable de me calmer.

« C’est ma première fois sur un fil de fer, » lui dis-je en guise de détente nerveuse alors que je sentais que tout mon poids, que je cherchais à faire aussi léger que possible, se coinçait sur les gros orteils de chacun de mes pieds.

Elle amorça une arabesque, mais pas avant de m’avoir séduit par son visage en rires mystérieux et le reste des habits de son âme comme mille mirages prêts à virevolter. Elle était trop jeune, pourtant, pour être séduisante. À défaut de quoi, elle devait bien être magnétique, me dis-je intérieurement, alors que je percevais dans ses mouvements la confirmation qu’elle avait bel et bien entrepris de faire une arabesque. La pose et sa musique sortiraient du léger brouillard qui meublait mon champ de vision pour m'approprier tout entier. J'en étais certain, un organe géant me tiraillerait jusqu'à lui d’une manière ou d’une autre, incessamment.

Sans que ma volonté intervienne, au même moment, je sentis mon horizon changé - je sentis que les brises amenées par les vents se mirent à déplacer des parties différentes de mon crâne. Cette reconfiguration de mon angle visuel m’entraina - m’obnubila même - à constater qu’elle avait amorcé un mouvement qui l’entrainerait, vraisemblablement, à effectuer un demi-tour sur elle-même. Et, puisque j’avais fait, moi-même, un quart de tour pour me placer face à elle, la somme de tous ces angles, mis ensemble, s'élèverait à 270 degrés.

Bien que cette valeur puisse m’avoir semblé incomplète, elle me fit l’effet, du même souffle, d’une absolue perfection... Au point où je continuais à être sonné par les premières impressions que me laissa ma constatation durant des temps.

 
 
La foire aux saltimbanques / 3.


Comme de grosses gouttes qui fondent sur le bout d’un robinet d’évier, j’entendis la pluie tomber quatre fois: la première secousse me réveilla, puis dès la deuxième je relevais la présence de lignes d’horizon rouges qui se dessinaient pour venir danser à quelques distances de moi. Ces trois lignes, ces trois barbelés, m’apparurent synchrones au son des trois gigantesques gouttes venues arroser la scène et assouvir le décor d’Ouest lointain, dans lequel je me trouvais, avec la colonne de jeunes dames.

Les teintes cassonades du sol s’étaient durcies et étaient maintenant tout près d’être de la mie de pain au charbon de bambou, alors que les poussières qui volaient aux quatre vents, s’emmêlaient les unes dans les autres avant de retomber sur des sols qui se terraformaient de plus en plus comme un océan de petites dunes.

Sahara !

Il était inévitable d’y voir son sang glaise orangé poindre de partout. Depuis des cieux si hauts qu’on ne les a jamais vus, depuis des mers phréatiques si profondes que même les matériaux les plus grossiers sont les nectars privilégiés des assoiffés de détresse qu'on retrouve sur leurs rivages. La plage miel et ses creux en reliefs étaient devenus pelures d’agrumes gras: glandes d’huile et leurs flaveurs si caractéristiques imprégnaient tout aussi bien les sols que l’air aussi loin qu’on pouvait se l'imaginer s'étendre. Dans toutes les directions à la fois.

Je me tournai la tête vers la droite et vis la colonne de jeunes jupes, chacune, parfaire leur arabesque en jonglant, à défaut d’un meilleur mot, avec une ou des oranges en utilisant seulement leurs pieds placés en équilibre. Je regardais le fruit, gras, je voyais le dessous de leurs pieds, fait de peaux lisses et pâles, je regardais le fruit gras, bondir, et rebondir orange brûlée sur le tranchant de leurs pieds. Je savais qu’en me laissant obnubiler par le fruit, gras, sucré, inévitablement, que l’acidité et l’amertume de son jus frapperaient sur le devant de mon œil.

Un jus acide et amer frappa mon œil.

Je tournais la tête en refermant mon œil meurtri. Je regardais maintenant sur ma gauche, et m’étonnais à peine de voir à perte de vue de jeunes jupes exécuter leurs arabesques. Celles-ci avaient chacune une bague, glissée à leurs gros orteils. Le bijou ouvrait sur une petite lame, plutôt triangulaire, qui semblait coupante comme un scalpel chirurgical. Les fruits gras et sucrés étaient systématiquement pénétrés, troués et crevés par l’appendice du bijou.

Dans un spectacle qui ne manquait pas de rappeler les feux d'artifice, le jus gras, sucré des fruits éclatait hors de leurs coquilles en frappant les sols. C’était un très beau spectacle, qui me rappelait comment le corps aux mille mirages de la jeune dame, qui m’avait ainsi pris dans son manège, m’avait semblé irrésistible. Ses épaules que j’avais voulu mordre, maintenant, je les imaginais comme deux buissons de soleils. M'imaginer de telles floraisons au milieu de ce désert me donnait une juste mesure de la beauté du spectacle qui s'offrait à ma vue. Ses yeux à elle, indiscrets, étaient sans doute devenus chacun une oasis d'eau de source.

Tout ce temps, j’avais tourné le dos, pour ainsi dire, à cette jeune dame au regard de jouvence. Je savais qu’elle ne me regardait plus, elle non plus, puisqu’elle tournait déjà pour réaliser son arabesque lorsque je suis sorti de son champ de vision.

J’eus un vertige à l’idée que j’avais moi-même emprunté une posture de ballerine. Pour éviter de tomber ou de vomir, je fixai mon regard avec beaucoup d’intensité sur les trois lignes rouges qui s’étaient fixées à mon horizon pour y danser au rythme des brises qui continuaient de sévir, constamment. La plupart du temps, ces brises effleuraient à peine nos peaux et ne transportaient qu’un peu de poussière d’ici à là-bas.

Derrière les trois lignes rouges qui flottaient devant à quelques distances de mes yeux, comme une feuille de partition amputée, je vis le visage d’une amie.

 
 
La foire aux saltimbanques / 4.


     - « Tu es comme moi, n’est-ce pas ? »
      -« Je ne suis pas un héros, une héroïne, si c'est ce que tu veux dire. »

J’avais véritablement peur de regarder au sol et de réaliser que je ne tenais que sur une jambe; ou pis, sur un orteil. J’avais, également, terriblement peur de regarder d’un côté ou de l’autre et de comprendre que mes bras étaient en ballants. Je ne voulais plus regarder vers le haut, fermer les côtes, allonger les bras, ouvrir la poitrine; ni mettre en doute l’angle que tenait mon bassin en place ni me demander si j’avais les fesses en forme d’oranges de la Floride. Puis, je ne voulais pas vomir.

J’ai fait un petit bond vers l’avant. Je me suis rapidement retrouvé à quatre pattes, ou peu s’en faut. J’ai jeté un œil sur ma nouvelle amie: elle était à un souffle de moi, je n’avais qu’à prendre le pas et je me serais retrouvé, avec elle, derrière les barbelés rouges qui un jour accueilleront sans doute un bout de partition que le Héros aura choisi de mettre en relief.

Je ne regardai pas derrière moi; je devinai la présence, également tout proche, derrière, de la jeune dame qui m’avait entraîné dans le manège aux oranges. Comme une bergère qui amenait au champ son troupeau, la jeune amie qui était devant moi, quant à elle entreprit calmement de me tourner le dos, afin que nous puissions, tous les deux, elle et moi, légèrement nous éloigner. Je fis un mouvement des fesses et provoquai un petit bond, avec le haut de mes cuisses, de sorte que je puisse me frayer un petit bout de chemin vers l’avant et, enfin, cesser d’embarrasser la spatialité que j’occupais, comme un petit animal brisé au milieu de sa cage mentale.

Craignant le vent, la chaleur, les regards.

La proximité que j’avais avec ma nouvelle amie me procura le sentiment de confiance qui m’avait abandonné au milieu de toutes ces jongleries. La jeune dame avait repris sa place dans la colonne et regardait droit devant elle: j’avais donc une vue sur elle qui regardait l’endroit, enfin, la spatialité qu’elle m’avait subtilisée dans le jeu de substitution du manège. Je la voyais, pour la première fois, depuis derrière. Pendant un moment, je ne pus que lorgner sa robe qui tombait discrètement et finement en entonnoir depuis ses hanches, comme ces clochettes que l'on trouve sur les pupitres d'accueil de gîtes touristiques au rabais.

À cet endroit, là où je m’étais pour la première fois tourné pour faire face à la colonne, là où la jeune jupe avait réalisé son arabesque, un trou de sable qui me semblait géant se mouvait, en cylindre, comme s’il avait été fait d’un torrent de rivière qui se déverse au milieu d'un fort courant de lave océanique. La scène faisait peur; j’avais les yeux alarmés et je tournai mon regard vers ma nouvelle amie pour retrouver une forme de contenance.

     - « Tu devrais la pousser dans ce trou. »
     - « Jamais ! On ne sacrifie pas une jeune dame pour un rien, comme ça. »
     - « Je le ferais, pourtant, sans hésiter; d’ailleurs, si tu ne le fais pas, je le ferai. »
     - « Pourquoi ? »
     - « Pour que tu regardes ailleurs pendant que je la pousse et qu’ensuite tu me vois revenir vers toi. »

Elle s'exécuta.

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
La foire aux saltimbanques / 5.


J’avais l’impression que je pouvais me saisir de sa main, doucement ou, encore, avec un empressement absolument démesuré, si je le voulais, si c’était ce que je trouvais souhaitable de faire. Avec galanterie ou mésadaptation, j’aurais agi et tout bonnement continué à avancer avec elle comme si de rien n’était. Tranquillement.

Il y avait quelque chose dans la proximité de ses pas, dans le subtil et nonchalant balancement de ses épaules qui semblait entretenir consciemment un lien, une relation humaine complète, consciente et volontaire entre elle et moi. Silencieuse et imperturbable.

Expressément de sang froid bien plus que naturellement: notre excursion laissait nos esprits flâner des images surréelles de bonheur, de douceur. L’atmosphère était amicale, tranquille, paisible. L’air était bon.

Ma vision périphérique s’obscurcissait de plus en plus: sans me retourner, je pouvais savoir avec certitude que la nuit était tombée entièrement bleue derrière moi. Probablement qu’elle s’étalait déjà à perte de vue, profonde. Tout était entièrement étendu, éloigné.

Des petits îlots de silence nous parvenaient sans cesse, rondement, depuis la direction que nous avions quittée. Les murmures des vents ou les autres manifestations, attendues dans un environnement tel que celui-ci, s'ignoraient obstinément de souche.

Ou alors, ces bruits se taisaient dans le bonheur comme on peut se rouler depuis le haut de petites collines d’herbe, en faisant des tonneaux, lorsqu’on est enfant et qu’on a qu’un petit peu peur d’attraper le tourniquet. Mais pas au point de s’empêcher de s’amuser, quand même. Quelque chose d’enfantin animait mon esprit et s’était rendu maître de mes émotions.

Et j’en étais heureux.

Nous marchions, main dans la main, l’un de l’autre; et, j’en étais tout heureux.

Tout autour, il faisait noir et seuls des cliquetis d’un sobre particulièrement chic empêchaient un encore plus grand silence de s’installer. J’imaginais que mon visage, comme le sien, ressortait juste assez des ombres pour que quelques-uns de mes traits puissent être relevés, retenus, reconnus.

Ma nouvelle amie, ma bergère comme je me plaisais en silence à l’évoquer, ne s’était jamais formalisée que je lui prenne la main et me semblait, physiologiquement, pour ainsi dire, apprécier le chemin qu’elle parcourait en ma compagnie. Elle souriait, riait presque…

Cric, criquet, cric ou re-cric: s’étaient ces bruits que nous entendions, à peine, ces bruits qu'échappaient les pointes, puis les plantes de nos pieds et, finalement, leurs marteaux respectifs lorsqu’ils fermaient un pas pour en amorcer un autre. Le rythme que nous suivions était, pour ainsi dire, marqué: nous ne battions pas le terrain, nous nous déplacions sur lui, dans un espace rempli d’air invisible, inodore et éthéré tant par les silences que par le partage de mon état d’âme avec la nature.

À ne pas vouloir regarder derrière, évidemment, on regarde toujours un peu plus au-devant.

Aussi, je n’eus aucune peine à voir se dessiner, à quelques lieux d’où nous étions, une silhouette dans la pénombre. C’était un homme décharné, entièrement, et sa physionomie se distinguait de mieux en mieux du reste de la nuit cependant que nous poursuivions notre chemin vers lui et lui vers nous.

Épaules et bras complètement vieillards, le reste de sa dépouille bien plus amaigrie que nécessaire, il avait l’os aussi rouge et dépourvu de cuir que le reste de son corps. Je projetais, avec un certain succès, mon esprit comme s’il avait été une boule à neige sur cette silhouette, à la hauteur de son os, afin de mieux comprendre ou de réussir à m’imaginer comment un os pouvait être en chairs retournées.

Il y eut bien un petit dérangement dans la façon dont nous nous tenions la main, mon amie et moi, à la vue du spectre.

Mais ce changement était si délicat, qu’il me serait trop difficile de l’expliciter. C’était la première fois que j’envisageais de croiser un os à la chair retournée, ce qui était suffisant pour me tenir en alerte; mais, de toute façon, c’était aussi la première fois que j’étais à quelques enjambées de croiser un cadavre.

     - « Vous ne pourrez pas vous parler. »

Comme elle me sembla brave comme tous les saints et seigneurs de l'univers ! Mon amie, lorsqu’elle brisa le silence ainsi dans ma direction, sans cesser son pas, avant de retourner la tête, droit devant d'elle. Le spectre passerait, à quelques distances, à sa droite, alors que moi j’étais à sa gauche:

     - « C’est “prolepse” le mot qui a été retenu pour définir ce qui figure au script sans s’être apparemment encore produit. »

Sa voix était étonnamment claire. Son message limpide. La réponse, sans équivoque, à toutes les questions.

 
 
La foire aux saltimbanques / 6.


Comme si elle avait cessé le pas depuis un certain temps déjà, je remarquais maintenant que ma nouvelle amie, celle que je me plaisais tant à comparer à une bergère, était, soudainement, à une certaine distance de moi. Elle était si loin de moi qu’il m’était plus aisé de parcourir des yeux les vastes espaces lui étant adjacents que d’avoir un point de focalisation net sur elle et sur son environnement immédiat.

Je me suis effrayé pendant un instant que le monstre que nous avions croisé était resté quelque part, animé de quelques desseins mauvais et qu’il serait susceptible de faire souffrir à ma nouvelle amie. Après avoir fait plusieurs rondes de surveillance, sans véritablement me déplacer de l’endroit où je m’étais ragaillardi, mais aussi avoir observé avec une attention toute particulière ce qui se trouvait dans sa proximité immédiate, je conclus qu’elle était bel et bien seule.

Il n’y avait pas, non plus, de monstre à apercevoir à des lieux tout autour: j’avais fait mes veilles avec un tel sérieux et souci de ne rien échapper que j’en étais à dissiper toutes formes de doutes qui se pointeraient en moi avec une efficacité tout à fait extraordinaire.

J’attendais. Dans le silence, droit et fixe, mais sans non plus être complètement paralysé: maître du petit espace qui m’entourait, et agrandissant celui-ci un petit peu petit à petit, pour ainsi dire.

J’attendais qu’elle me dise « prends garde aux monolithes, derrière toi ! Les monolithes avancent sur toi. » Je m’attendais à ce qu’elle me décrive d’immenses pierres qui avanceraient sur moi au risque de m’écraser complètement, éminemment.

     - « Quelle étrange prolepse ! »
     - « Je crois qu’il est incomplet, » me répondit-elle.

D’où elle était, elle avait dû lever un petit peu le menton en parlant, afin de s’assurer que sa voix porterait bien son message jusqu’à moi. Ce qui me semblait le plus étonnant, par contre, et qui me fit cesser d’entretenir, aussitôt, les doutes qui m'encourageaient à l’hypervigilance de l’environnement, ce sont les petits pas qu’elle fit.

Ils étaient raffinés ou légers, selon ce qu’on pouvait préférer lire dans ses délicats déplacements et ce percevaient distinctement, même depuis la distance qui pourtant nous séparait tous les deux. À peu de choses près, les déplacements qu’elle avait effectués me semblèrent singer à la perfection ceux que j’avais entrepris de faire, à l'instant, lorsque je voulais m’assurer qu’elle était bien saine et sauve.

Sans m’éloigner d’où j’étais, mais réalisant tout de même quelques pas dans sa direction, je lui demande :

     - « As-tu remarqué que son os était en chairs retournées ? »

Je ne compris pas très bien quel lien je devais faire avec ce qu’elle me répondit, après avoir prit, pourtant, un temps complet avant de me rétorquer :

     - « Te souviens-tu de celle en chiffon qui a été poussée ? »

J’eus besoin d’un moment pour trouver les mots justes :

     - « Elle n’était pas en chiffon ! »
     - « Oh si ! Elle l’était… »
     - « Tu veux me faire dire ce qui est au script ! »
     - « N’as-tu jamais eu envie d’un de mes manèges, à moi ? »
     - « Je sais que ce qui est nécessaire de savoir, c’est laquelle des deux est la vraie - le reste, du divertissement auquel on peut se livrer si le cœur nous en dit; ou arrêter lorsque le plaisir nous paraît trop incertain. Le Héros ne nous en voudra pas, il comprendra de toute manière. »
     - « J'en sais à propos de ce script. C'était toi qui étais censé la pousser. »

 
 
La foire aux saltimbanques / 7.


Un foisonnement, tout à fait impressionnant, d’oranges, c’était à quoi j’étais convié. C’était de quoi le moment présent serait constitué pour que, pour mon bon plaisir, je puisse assister à ce spectacle. Ce spectacle était fait de teintes orangées qui émanaient de partout pour apparaitre derrière celle qui avait été jusqu’ici ma bergère. Au milieu de ces élans, de ces tournoiements d’air, des invisibles rendus orangés, de grosses boules roses, comme de la barbe à papa, s’élevaient comme des dirigeables, doucement, à la verticale.

Ces roses - ces teintes rosées - poussaient aussi subitement que les orangés, ces teintes de belles couleurs clémentines, l’avaient fait l’instant précédent.

La réflexion de la luminosité sur la surface des ballons roses me semblait blanche comme des traces de craie grossièrement effacées sur les tableaux d'une petite d’école. Tout aussi subitement que mon environnement visuel se fût métamorphosé, mon état d’esprit avait maintenant pleine conscience que le jour s’était levé. Ou, dans tous les cas, que la nuit avait fini par consommer, entièrement, la mèche qui la tenait debout jusque là.

Il m’était absolument impossible de voir derrière le nouveau jour, qui s’était abruptement construit comme un mur devant moi, à quelques distances. Ne s’offrait à moi que la possibilité de profiter de ce grandiose spectacle de lumières ou, au contraire, d’offrir ma nuque, comme pour me briser le derrière du crâne sur ce rideau, sans vraiment pouvoir anticiper ce qui adviendrait par la suite.

Il devait bien rester une trace, un indice, une césure de mon trauma: on n’abandonne pas une jeune paysanne parce qu’une jeune bergère nous demande de le faire; on ne sacrifie pas, non plus, jamais, surtout pas une fois pour toutes, une saltimbanque. Peu importe la qualité du manège qu’elle a commercé.

Ma parole.

Contre celle d’une bergère. Celle-ci, ma nouvelle amie, était sous les feux de la rampe et avait pris une pose qui me laissait deviner que j’aurais, que je le veuille ou non, à commercer un autre manège de l’esprit.

     - « L’entrailles, le monstre (décharné), il doit retourner dans le ventre du Sahara; le Héros a besoin de trancher, il ne nécessite pas d’un manège de plus ou de moins. Ni d’un commerce supplémentaire ! »
     - « Prolepsie, adjuration divinatoire ! »

Elle me répondit ainsi non pas en remerciant des cieux, des dieux ou des démons, mais plutôt en se jouant d'un simulacre de mascarade où la frivolité étourdie qu'elle transfigurait rappelait sans doute un peu les parcs d’amusement. Brillait-elle vraiment sous les feux de cette rampe ? Je me refusais obstinément à croire que la coquetterie pouvait avoir pour miroir une telle cruelle sauvagerie, même lorsqu’elle me relança avec les justes mots pour me déséquilibrer l’âme, l’esprit et les viscères :

     - « Était-elle de chiffon le jupon ? »
     - « Cette méchanceté n’est pas à sa place ! Un de nous souffre, ne vois-tu pas ? »
     - « Oh là là; la souffrance, toi tu t’y connais ? »

Pourquoi me disait-elle ça en riant ? Elle fit marcher vers moi une de ces mains, tout élégante, en utilisant son index et son majeur comme une paire de jambes longilignes qui aurait défilé sur les belles passerelles de mode du beau monde. Je n’avais plus de viscères à lui opposer. Paralysé par l’abomination, je lui dis:

     - « Pendant que nous commerçons, la détresse frappe partout, et un de nous en souffre. »
     - « Aurait-il vraiment, vraiment, vraiment été préférable qu’il puisse avoir la chiffon comme nouvelle amie, cette chose en nous que tu prétends savoir souffrir ? »
     - Je ne pus plus longtemps regarder dans sa direction; il ne me suffisait plus de baisser un peu les yeux pour les poser sur ses épaules pour que disparaisse le trouble qui autrement m’aurait frappé en plein cœur de l'os.
     - « Cesse ta sournoiserie. »
     - « Arrête ton agonie; elle est morte en gentille fille. »

Je ne voulais plus parler.

     - « Tu peux me croire, elle est morte en gentille fille: on ne laisse pas mourir une gentille fille en guenille autrement. »
     - « On ne devrait pas les sacrifier non plus ! »
     - « Elle s’est échappée; maintenant que tu peux me croire, souviens-toi bien: elle s’est échappée, n’est-ce pas ? »
     - « J’ai croisé le Héros qui voulait incarner l’oracle (à nouveau), et maintenant il croit qu’Amérique insouciante et moi nous dévorons la bouche. »

 

3e PARTIE
Chapitres 8.1, 8.2 et 9



 
 
La foire aux saltimbanques / 8.1


     - « Tu te trouveras seul dans bien peu de temps. »
     - « Je crois que je dois tout de même y aller. »
     - « Te souviendras-tu de moi comme de celle qui était ta bergère ? »

Chacun des pas que je faisais était lourd. À défaut de meilleur exemple, j’avais l’impression de monter des marches à l’infini. Mes mollets tiraient le reste de mon corps vers le bas et je ne trouvais pas mieux, pour me soulager, qu'ignorer toutes ces hallucinations qui m'auraient conduit à accepter que je tenais sur une échelle, plantée au milieu de sables mouvants. Elle aussi l'échelle, tirée avec lourdeur vers de bas sous-sols inqualifiables.

Le Héros avait bel et bien pensé à tout, me dis-je. Une protubérance géologique ! Voilà qui contrariait, pour sûr, une inconduite de l'esprit qui se laisserait prendre à croire aux échelles et aux sols mouvants et empêcherait l'un ou l'autre d'aller son chemin. De marcher, fût-ce en piochant tout devant; fut-ce en bravant les tourbillons les plus en feux, comme les plus pâles, brumeux, faits moitié de vents et moitié de poussières sèches et grosses comme des osselets.

     - « Il ne faut pas rester dans la citadelle. »

Il m’avait parlé - comme le coryphée des visiteurs du futur nous parle parfois.

Avec difficultés et surtout pesanteur manifeste, pas très loin de mon esprit, des sols cherchaient à nourrir l'espace situé au-dessus d'eux de formes temporalisées, susceptibles d'être finies et arrêtées à un autre point dans le temps. Lourdes comme elles étaient, toutefois, ces formes ne pouvaient proliférer ni à la verticale ni dans leurs voisinages adjacents et immédiats. Bien que chacune d'elles - elles avaient toutes deux une forme juste assez distincte de l'autre pour pouvoir les compter - laissait présager qu'elles pouvaient être animées d'un destin, la morbidité de l'environnement tout autour souffrait d'un tel manque de matières énergisantes qu'il était rendu improbable que se réalise en manège de l'esprit l'apparent tourment perpétuel que tenaient aux sols ces formes. Pour ce long instant du moins, celles-ci étaient prises dans les proverbiaux boulets de forçats.

Ce torrent, venu des sols, ne ressemblait en rien à un tourbillon. Il exposait plutôt des enveloppes de pointillés, sans aucune véritable chair à retourner. Des silhouettes frêles, lumineuses et bien réelles, mais fragilisées par leurs reconfigurations statiques, fractales, en fractures soudées par des rainures encore coulantes de plomb amorphe et lourd.

Une d’elles serait ma bergère, néanmoins; l’autre, évidemment la belle paysanne.

Ma bergère, la paysanne.

Je respirais l'air qui m'entourait, gaillard, comme si j'avais depuis toujours décidé du sort de ces formes. Bien des années avant même d'avoir tenu compte de l'apparent dépouillement de leurs caractères et de la manifestation exacerbée de la pauvreté psychique qui scellait la scène.

Je puisais, en moi, un ventre secret où je pourrais blâmer, en cachette, ma bergère pour l’état des choses qui se présentaient à moi, sans pour autant crever de dédain pour mes propres chairs. Cette insatiable et imperturbable passion pour la botanique, les pousses et les manèges nous plaçait tous dans une situation où le chaos était sur le point de nous avaler. Non, le Héros ne nécessitait pas un commerce de l’esprit de plus. Je ressortis de mon ventre secret avec une physionomie du masque plus rigide, moins bouffon, et, comme pour à la fois lire mon futur et mieux comprendre mon passé, je me recueillais avec empressement avec des mots dont j’étais certain tant de la véracité que de la pureté:

“Le Héros nécessitait qu’on puisse tous, nous tous, savoir définitivement laquelle était la vraie, laquelle était l’authentique, Amérique insouciante: celle-ci devait avoir, à cette heure, réalisé presque autant de grandioses destinées que le Héros lui-même.” Les mots tombèrent secs, sans échos, dans mon os; j’étais privé de doutes. Mais, j'avais tant souhaité cet ordre des choses que je n'osais pas inférer qu'il puisse s'agir autrement que d'une bénédiction tout droit sortie de l'ordre du bienséant, du fait libre de ce monde comme dans ceux qui nous sont étrangers et de la grâce tirée des moult éternités qui hébergent le vivant depuis toujours et encor pour l'éternité.

J’étais privé du manège de l’esprit auquel j’avais droit; mon esprit s’appliquait à penser, avec succès, l’environnement qui entourait ma pauvreté comme une protubérance géologique afin que je puisse éviter de me retrouver, à nouveau, idiot sur une échelle ou au milieu d’escaliers ne menant vraisemblablement nulle part. Même pas à une confrontation avec l’océan céleste et les chimères bouffonnes et farfelues dont l'astre mécréant s’est rendu maître de la production au fil des âges.

Je reprenais vie, avec souffle et corps: avec ce qui me semblait être un sentiment de confiance authentique, je vins à la conclusion que les formes ne resteraient pas indistinctes éternellement… elles prendraient, inévitablement, en identités, dès que possible, dès que mon esprit serait un peu plus calme ou un peu plus troublé. Je n’en étais pas certain. Je ne savais pas très bien quoi souhaiter pour être heureux, ou confiant. Les doutes font partie de l’ordre du vivant, me dis-je finalement pour me calmer et vider de leurs sens des forces dont l'ascendant avait de plus en plus d'emprise sur moi.

À la manière d’un vallon qui se découpait progressivement sous mes yeux, je remarquai rapidement mon incidence sur la géodynamique: je provoquais l’érosion et la transformation de la couverture terrestre à chaque fois que je résistais, avec succès, à la tentation de passer en revue différentes bribes de mes vécus plus ou moins récents - en particulier, des phrases ou des formules que j’avais entendues ou interprétées à l’aveugle, de part et d’autre et qui, à vrai dire, parfois me semblait êtes porteuses d’une très importante signification et qui, d’autres fois, me semblait être tout aussi absolument dépourvu d’intérêt et même de tout sens. Aussi, la magistrale incidence que je découvris d’avoir sur l'environnement a eu l’effet d’une véritable révélation sur le moment.

Je décidais d’attendre que, cristallin, un nouveau moment se lève face à moi, dans une pleine splendeur, que je trouvais déjà facile à deviner. Même certains menus détails qui n'auront, probablement, jamais de véritable incidence sur quoi que ce soit. Au contraire des manèges de l’esprit, la folie qui naîtrait devant mes yeux serait, elle, vraie. Peut-être me tirerait-elle de l’ordre du vivant pour s’accomplir ? Peut-être préférerait-elle gagner du terrain sur moi ? Dans tous les cas, je devais m’attendre à quelque chose de saint.

Le caractère non seulement surhumain, mais aussi prodigieusement béni de ce qui allait naître devant moi - une botanique des plus sacrées, à ne pas en douter - me faisait regagner l’espoir, renouer avec une foi qui ne tenait pas au martyr de l’âme, ni même aux tortures des sols, mais qui tendait plutôt vers l’émergence d’un véritable monumentalisme nouveau qui saurait me guider sans faillir jamais, pour la suite des choses. Contrairement à un oracle qui peut apparaitre, disparaitre, se laisser attendre ou se laisser découvrir la tangibilité de ce qui se développait à quelques bras tout au plus de mes sentiments et de moi avait, à l'instant que nous partagions, le souffle et le corps d'un dragon prêt à faire un acte de prédation avec ses griffes si je devais baisser les yeux ou m'immoler de l'authentique dieu et de son feu imprescriptible si le loisir me prenait à l'âme de quitter précipitamment la scène.

Je fus transporté encore plus haut durant un court moment: appelé, pour ainsi dire, à vénérer à armes égales l'apparition sacrée attendue; son dévoilement complété m'annonçait qu'une étoile était née pour moi; que cette étoile s'était détachée d'un grand spectacle pour que je puisse nécessiter de m'approprier un tel élan de liberté, de jouissance, et de ce qu'on pourrait croire être le grand mal tant il est vivant, d'accès à la nef et aux nerfs principaux des paradis de volupté.

     - « J’aurais tant souhaité que ça soit ma bergère… que ça soit ma bergère qui apparaisse en premier, qui choisisse ou qui soit élue pour venir à mes sens mieux se définir, comme un principe premier à toute chose. À mon sens, elle aurait su reconfigurer mon esprit, recalibrer mon corps à mes chairs et agrafer celles-ci à l'espoir engendré durant la douce heure de pitié absolue que venaient de connaitre le monde et ce que je possédais de vivant. »

Cette fois-ci, ma revue mentale se déclencha d’un seul coup aussi vivement que si elle avait été une massue trop lourde pour les bras fatigués qui la tenait. Et, vaut-il mieux le préciser à l'instant, je perdis avec violence et chaos l’emprise presque magique que j’avais jusqu’ici sur la géodynamique environnante. La scène que j’occupais et l’univers tout entier étaient devenus indiscernables. L'un et l'autre s'empêtraient sans souci pour leurs autonomies et libertés respectives. Pris au milieu de dédales mentaux, imaginaires et environnementaux, j’étais transparent, impénétrable et prêt à déboulonner une courte table de lois pour qui sauraient l'entendre. Quelques idées puériles, choisies parce qu’elles me semblaient devoir absolument demeurer stériles tant il me faisait horreur qu’elles ressortent dans une rage aussi violente de mon esprit: comme s’il ne me suffirait pas que j’éprouve du dégoût pour elles, mais que je sois tenu de mettre la main à la pâte pour les rejeter et que je puisse ne garder du souvenir qu'une amertume décalée.

Aussi, il me semblait important de façonner un mur autour de cet esprit qui m'animait afin qu'il puisse être à l’abri des vacillements qui pourraient toujours subvenir dans des avenirs proches ou lointains.

     - « Ce n’est… certainement pas, en définitive et pour toujours, que je souhaite prouver à ma bergère ne pas craindre le moins du monde ses manèges. »

Malgré l'hésitation que j'avais eue à déclarer ma première loi, il était absolument vrai que je ne craignais pas d’être empaillé dans un des manèges de la bergère - une certaine prudence lorsqu’on commerce des folies ou des manèges est toujours nécessaire, mais je n’avais même pas ressenti le moindrement le besoin de me ragaillardir pour ignorer l'offre qu'elle m'avait faite plus tôt. C'est à dire à quel point je pouvais être convaincu que même tourné en pousse, dans une botanique, je saurais faire. Aussi:

     - « Deuxième point - et, il est tout aussi essentiel que le premier, vous êtes prié de me croire avec sommes de convictions: je ne suis pas animé ni par des passions d'orgueil ni par celles de la honte ! Jamais - pendant même une seconde - je n’ai cru devoir chercher à éviter une nouvelle rencontre avec cette jeune paysanne. Sachez-le toutes ! Sachez-le tous ! »

Timbale, la certitude dont je venais de m'éprendre devait - et, me semblait-il presque viscéralement, - retentir à la fois chez d'autres comme elle s'était fait entendre sur mon âme, mon corps et sans doute un peu aussi ma foi: à l'égal d'un mors sur la gueule.

Encore plus que désisté, j'étais apostat, étranger et ennemi de l’idée mauvaise - oh ! combien mauvaise elle était cette idée qui aurait pu vouloir que je nécessite l'une ou l'autre pour comprendre ce que j’avais à comprendre de l’une ou de l’autre.

Je me refusais à ce qu'elle puisse être dépendante l'une de l'autre. Même pour ces choses dont nous savons, trop bien, être tenus par quelques forces mystérieuses et malignes de comprendre absolument, jusque dans les terres infidèles, jusque dans les temps placés pour toujours sous la coupe des prochaines éternités dont accoucheront mers et mondes.

Aussi, véhément, je fus contraint de crier à ma bergère:

     - « Pourquoi prétends-tu que je n’aurais pas été torturé si tu avais été celle poussée dans l’horreur noire ? »

En fait, la bergère ne prétendait probablement rien du tout: j’avais crié ces mots par-dessus la tête de la jeune paysanne, juste avant, et juste après avoir pris un temps tout à fait décent pour la trouver très jolie, elle qui continuait de prendre corps et forme devant moi, à un mètre ou deux. Pas tellement plus si tel était le cas. Il faisait beaucoup trop noir et beaucoup trop froid pour que ses épaules et les points saillants de son visage puissent, à la différence de notre rencontre précédente, refléter ce que le monde terrestre avait connu jusqu’à maintenant des matières inflammables ou explosives.

     - « Et - malgré cette différence, me croirez-vous, elle était tout aussi vertigineuse qu’au grand jour où j’avais fait sa rencontre ? Sous le chaud désert - dans l'Ouest lointain... »

Ajoutais-je, pour le loisir de je ne sais qui, afin de mieux profiter de mon état transparent et impénétrable. Plus ses chairs se matérialisaient, plus j’entrevoyais, derrière la scène que nous occupions, la terre se tourner et se retourner en vallées faites de vallons gris roche et, bientôt, je sentais qu’une rivière d'eau, propre, passerait sur moi - sans pour autant qu’il me soit rendu nécessaire de mordre la conclusion qui me sautait à l'esprit et qui aurait pu faire de ma fuite quelque chose d'imminent, voire d'essentiel, à considérer. Au contraire. Je savais relever dans le bleu de la rivière en devenir la douceur d'une source de vie qui pousse organiquement, sans que rien ne presse ni n'entrave sa croissance. De plus, j’étais prêt à sauter à la première occasion, à quatre pattes pour m’en noyer tout le visage.

Elle avait dit vrai.

En gardant une distance plus que polie avec la jeune dame, je posais les yeux sur elle - en particulier ses épaules, une à la suite de l’autre. Ma bergère avait dit vrai:

     - « Elle avait dit vrai ! Elle avait dit vrai ! Je sais maintenant que tu avais raison, elle est en vie, elle est vivante ! »

Elle s’était bel et bien échappée. Malheureux, sans que je ne sache très bien pourquoi, je me dis à mots à peine couverts: « la jupe est devant moi, aussi ne peut-elle pas avoir été sacrifiée ! » Malin, encor, « Puisqu’elle est ici, elle n’a donc pas été poussée dans l’horreur noire du désert où nous nous étions rencontrés, où elle m’avait fait entrer dans son manège, le manège aux oranges ! »

La bergère avait dit vrai: je me souvenais maintenant - bien que je ne me rappelais pas véritablement avoir eu connaissance qu'elle s'était échappée du mauvais pas de l'horreur noire. Le sillon de ce souvenir qui se creusait à la surface de mon os en serait une preuve éternelle et matérielle:

     - « La jeune paysanne était belle et bien vivante ! »

L’absence de tout doute, mais l’absence de danger, également, me provoqua dans un transport où les émotions, trop nombreuses, se bousculaient en mon sang. Le plus rapidement possible, je cherchais à reproduire la pose que j’avais tenu devant ma paysanne lorsque j’avais effectué mon passage devant elle et la colonne de jeunes jupes. Je me sentais si brave que je rejetais violemment toutes considérations pour les signaux que ma mémoire physique m’envoyait quant aux suites de ce que j’avais vécu après avoir adopté cette pose.

J’étais fort de ne pas craindre d’être emporté par un nouveau manège.

     - « Nous serions, elle et moi, au grand jour ! »

 
 
La foire aux saltimbanques / 8.2


L’ennui avec le courage c’est qu’il ne peut jamais être pris au premier degré: on peut être courageux et échapper la victoire, faillir à un devoir. Il n’y aura jamais rien de tel qu’un “j’ai vaincu,” ou mieux, peut-être encore, un “j’avais vaincu” à la fin d'un parcours pour se sentir le complément sacré de la nature dans l’ordre du vivant. Et je ne parle pas d’une nature qui serait ou non à la solde de l’astre travesti: ces questions, ce sont les actions des héros, pas des gens comme nous, qui les débattent, souvent de jour comme de nuit.

Des diverses explications qui peuvent être fournies au sujet des comportements des héros qui voient dans chaque sol une braderie où si ce n’est un morceau de terre ici, c’est une autre parcelle juste à côté qui peut devenir la plaque précieuse sur laquelle l’histoire s'écrira, immanquablement, toujours avec le grand "V" du temps, on doit surtout retenir qu'ils sont impatients. Et s’ils ont tous et toutes les apparences de véritables têtes chercheuses, agitées de bouger à gauche ou à droite d’un demi-bras ou plus, c’est qu’ils sont bien mal équipés pour contrer cette impatience; leurs sentiments d'impatiences sont des fiouls pour leurs énormités.

Et si, inévitablement, le produit de leurs actions les essouffle, c'est pour mieux titiller leur impatience: la menace d'une grande d'ennui arrache à leurs cœurs les plus désespérantes réminiscences que des défaites aux mains de Balasa, au fil des âges, ont taillées en eux, en elles, dans leurs corps, leurs âmes, leurs esprits, mais aussi dans les temps qui occupent nos héros, nos héroïnes. C'est aussi le plaisir non coupable à se laisser saisir (et manipuler) par leurs impatiences qui revigorent en eux, en elles, une image d'eux-mêmes, d'elles-mêmes, absolument enjouée de trouver un nouveau sol à explorer, à botaniser ou sur lequel pratiquer une métallurgique de l'âme.

C'est aussi pourquoi certains s'exilent au Sahara (de tout temps, le chenil des chiens sans médaille), d'autres vers le grand Atlantique Nord (un paradis pour les organismes pour qui le temps n'est pas un véritable enjeu) et d'autres encore, je me suis laissé dire, qui ont une préférence très marquée pour les asiles parce qu'on y trouve en grands nombres des figurants sur lesquels ils peuvent reposer leurs yeux de ce qui est terrible en ce bas monde. Le simple contact avec cette déchéance finit toujours par enflammer à coup sûr l'imagination des héros, des héroïnes, à coup sûr, ils et elles sortiront de la torpeur devant le crime si grave que peux constituer la privation de ce qui est sacré en faveur du culte des femmes à barbe ou autres sournoiseries, comme les jouets psychédéliques à petits garçons que sont: les psychiatres, les psychologues et les autres amateurs de fausses trames narratives, en outre les lecteurs, lectrices de romans qui, aujourd'hui encore, camouflent et déguisent de leurs vies, par habitudes, les moments dépravés et solitaires où ils se complaisent des mœurs les plus effarouchées de ceux et celles qui bercent des vidanges dans leurs bras jusqu'à s'en déchirer leurs propres habitudes, pour laisser ces lecteurs, lectrices, se présenter sur les scènes avec de beaux atours dans la tête et à l'esprit.

Leurs carcasses, quant à elles, souvent, ne valent même pas la peine d'être discutées: après tout, ces petits jouets sont tellement toujours sensibles à la possibilité de sombrer profondément dans l'insipide néfaste et nauséabond que n'importe quel diplôme, n'importe quel bas étage serait prêt à leur offrir, à leur procurer, les yeux fermés.

*

Pour ma part, je ressentais au plus fort de mon sang le gain dans l’absolution des pensées que j’entretenais quant au sacrifice et la mort précipitée de la jeune paysanne. Il s’agissait d’un gain que j’obtenais contre moi-même, et non pas d’un gain qui puisse apparaitre dans notre vie sous la forme d’une gâterie qui nous est destinée depuis toujours par la fortune pour nous récompenser d'avoir marché les pas que nous avons marché ou pioché les horizons que nous avons piochés, dans l’ordre dans laquelle nous avons reçu ces destins. Ce gain m'était amplement suffisant pour que je puisse soustraire un poids de mes épaules et regagner le courage de nourrir mon os avec un tant soit peu de libertés quant aux foisonnements, qui étaient à coup sûr sur le point de se produire, et aux subséquentes proliférations de manèges qui ne manqueraient pas de subvenir par la suite.

Devant mon gain, je me sentais forcé d’exposer le courage que je ressentais - malgré les réserves d’usage que j’éprouve pour ce sentiment et dont la revue à laquelle je m'étais obligé me permettait d’atteindre un très haut niveau d’authenticité, mais aussi de confiance en cette authenticité. À quoi bon être courageux, devant la jeune jupe, si la fracture de la trahison rivalise à travers nos corps et chairs plutôt que de s'élever dans un infini éthéré, beau et grand à des lustres de lieux et de temps de l'esthétique du mensonge ?

Ainsi coupé de moi-même durant un instant, je pus prendre toute la mesure non seulement de l’élan de pétulance (fut-il modeste et sobre) qui se trouvait au devant de moi, mais aussi des créations simultanées que mon esprit projetait sur le rideau arrière de ma boîte osseuse: sur cette toile improvisée se déroulaient ou se dévoilaient des couches successives d’images toutes plus alarmantes les unes que les autres. Presque systématiquement toutes catastrophiques. D'immenses glaucomes apparaissaient comme si la pellicule d'un film avait pris en feu et il ne restait, après un moment, que d'immenses tâches noires sur un fond rond et mat de couleur orangée.

Je décidai, sans plus penser, qu’il s’agissait de la dernière manifestation des poids que j’avais dû trainer sur moi dans ma croyance que la jeune paysanne avait été sacrifiée.

Et je retrouvai, avec une volupté certaine, les yeux de la jeune dame non sans bénir, ou presque, en ce moment, les prophétiques paroles de ma bergère: elle avait dit vrai ! Elle était belle et bien vivante et se tenait timidement, certes, mais tout de même droite, à tout au plus deux ou trois bras, devant moi.

*

Je m'étais trop longtemps privé de quelques espoirs quant à la survie de ma paysanne. J'étais incapable et, de plus, je n’avais pas envie non plus d’afficher un trop plein d’assurance envers elle. Avec mollesse, contrairement à ce que j'avais fait lors de notre rencontre originale, je replaçais mon bras en angle de sorte que ma main pouvait, en quelque sorte, couvrir le bas de mon visage et qu’il me suffirait d’un très court réflexe pour protéger mes yeux et le reste de mon masque si le besoin s’en faisait sentir. Je voulais absolument briser sa solitude: « je ne t’en veux pas, » lui signalais-je en exagérant la mollesse de mon bras afin qu’elle puisse y lire une reprise de la pose que j’avais pris lors de notre première rencontre.

     - « Il était très beau ce manège; digne de ta beauté, de toi, je tiens à te le dire. Si je peux me le permettre. Tu as une personnalité très florale; ça déteint évidemment très vite sur ta beauté. Tout ça, avec ton talent, t'est tellement inné que la juxtaposition des fruits gras et de leurs sucres sous les voutes célestes les plus sensibles à ton aura rappelait ces expériences esthétiques qui nous réconcilient avec le chaos. Voire, qui seraient capable de nous réconcilier avec des amis qui se sont déclarés ennemis ou avoués mensonges, parce qu'ils ont été pris en tenailles dans des manèges moins élégants. Et certainement moins intelligents. Et moins beaux, aussi... »

Ajoutais-je, tolérant... avec bien peu de patience à pouvoir encore offrir à son silence.

Son visage était encore perdu et solitaire; j’aurais souhaité qu’il en fût tout autrement. D'autant plus que j’avais fait le pitre, pour ainsi dire, ou, dans tous les cas, un bien honnête effort pour animer la scène qui nous accueillait. Je tournai mon corps un peu plus vers elle en risquant, cette fois-ci, un ou deux pas, plutôt légers, dans la direction de la belle paysanne. Quelque chose, une onde peut-être, glissait le long de la peau de ses bras, soulevant avec délicatesse le cuir de la jeune femme. On aurait juré voir des pétales de roses, roses, apparaissant et battre vitement au passage du courant ou de l'énergie qui se déplaçait sur sa peau. Un peu à la manière prêtée à nos yeux durant la grande nuit.

Ces pétales semblaient battre et s'étendre du poignet jusqu'aux hauts de ses épaules, par-dessous les courtes manches de sa robe. À défaut de mieux, pour illustrer les rapports qui s’établissaient entre son vêtement et sa peau et, par extension, entre sa peau et le monde extérieur, elle me faisait l’effet d’un cactus gonflé par un sanglot muet: une sorte de chandelier qui regorge de ressources, mais qui est plongé dans l'attente d'une nouvelle voute pour s'installer et, sans doute, briller de tous ces feux dans un prochain grand spectacle.

J’aurais souhaité qu’elle soit agitée, tremblante pour que je puisse être tenu de force, par mon âme, de me tirer sur elle, aveuglément jusqu'à l'enlacer, tout entière, dans mes bras. J'entretenais une vision où après l'avoir sécurisée physiquement, je lui répétais inlassablement que tout allait bien. Souvent. Plusieurs fois. Sous sa robe, son anatomie était devenue le reflet d'une concoction psychique, assez singulière, qu'on aurait dit être le produit d'une pluie battante qui se serait acharnée sur son corps, en précisant avec efforts que cette pluie aussi n'avait pu qu'être habitée par une âme. Une âme qui l'aurait conduite à respecter et conserver l'intégrité physique de ma jeune saltimbanque. Aussi, l'âme de la pluie battante, malgré sa rage, sa violence, aurait eu un précieux souci pour l'œuvre de chairs de la fille, pensais-je. On peut aussi s'imaginer qu'à cet âge la peur de vieillir ne frappe pas tellement fort à l'idée d'une aussi belle et pétulante jeunesse ! Mais l'ennui de devoir attendre, et attendre ainsi, devait lui être absolument insupportable. À cet âge, on aime s'amuser, rigoler, jouer: et c'est bien ainsi depuis toujours. Attendre, toutefois, c'est mortel.

*

Je trouvais triste d’être frappé par la certitude que la gamine ne ferait plus d’arabesques.

Tellement que je me contraignis avec force et violence à changer d'avis avant que mon impression ne devienne proprement insupportable à mon idée. Je n'attendis pas un instant de trop et je sautai sur la première occasion de me rassurer: gaillard dans mon âme, et sans doute au moins un peu aussi dans mon corps, je concluais avec de moins en moins de difficultés qu'une jeune saltimbanque devait nécessairement être extrêmement créative. Belle, intelligente et créative, elle se démarquerait rapidement, pensais-je cette fois-ci en essayant d'englober d'un seul regard son portrait depuis les épaules. Un jour, peut-être même bientôt, elle retournerait sur le marché des échanges commercer un autre manège - mais probablement pas un où foisonnerait les fruits gras comme celui qu'elle m'avait fait partagé. De si peu, j'en étais quasiment certain, juste à voir combien son visage était seul: les oranges ne sont jamais tristes.

Des doutes sur la conclusion que j'avais tiré me traversaient, mais je me refusais à les laisser m'envahir. Certes, j'avais fait preuve d'empressement à régler le cadran de mon esprit sur un monde où cette jeune dame pourrait à nouveau, bientôt, se livrer à loisir à faire les plus magnifiques arabesques encore jamais faites. Pour éviter de trop m'égarer, je tournais légèrement le dos à elle pour me questionner en rafale, silencieusement: voulait-elle me punir ? Cherchait-elle à exécuter un tour sur une partie de moi ? Ou performait-elle devant mes yeux sa renaissance ? Le temps de me retourner à nouveau face à elle et j'étais animé d'une énergie nouvelle: il avait suffi d'un instant, pour la couper du monde, afin qu'elle recouvre des affects avec soin et qu'elle puisse préparer son os et sa cervelle-geyser à des émotions qui lui seraient peut-être moins familières si elle devait s'éloigner des fruits gras à l'avenir... Émotionnellement, de telles perspectives peuvent être difficiles à soutenir.

Ma curiosité avait été piquée au sang. Je voulais en savoir plus. Son os, sa cervelle, sa cervelle-geyser, le sang de sa cervelle-geyser, le tout et le reste de sa charpente se refusaient à entrer, afin que je puisse être satisfait, dans une configuration précise. Peut-être m'étais-je tourné trop vite ? Peut-être étais-je un peu étourdi. Sans pouvoir l'arrêter sur une configuration précise, je ne pourrais pas bénéficier de l'équilibre mental que je croyais nécessaire pour poursuivre mon intérêt à son égard, sans risquer d'être à la merci du mensonge, de la trahison, du meurtre peut-être même bien. J'étais peut-être fragilisé, mais oh combien loin d'être sur le point de me déclarer mensonge ou ennemi ! « Jamais, » me dis-je sans délicatesse et sans ménager l'expression de mon orgueil.

Tellement que je regrettais les pas que j’avais faits pour me rapprocher d’elle: je ne voulais pas que mon sentiment de fierté et l'expression de mon orgueil empiète sur l'espace de ma paysanne. Sa configuration m'était encore trop éparse, trop anonyme pour ainsi dire. J'aurais bien pu me convaincre encore une fois qu'il ne s'agissait que d'une "gamine", qu'elle n'aurait pas cessé pour autant de me provoquer l'effet d'un cactus géant avec des membres, tous gros comme des cuisses, qui poussent vers une voute invisible et laissent trainer derrière, sur les sols, une ombre circulaire, vert-de-gris, tout autour de la robe soleil de cette jeune dame; et même, à regarder avec plus d'attention, un autre halo, probablement concentrique de l'ombre gigantesque, se formait, plus sphérique, plus tridimensionnelle et plus noir entre les chevilles de ma belle paysanne.

*

Je brulais maintenant d'envie de passer derrière elle et j'éprouvais du mal à contenir mon agitation. Si je pouvais passer derrière elle, pensais-je en regardant à travers elle - rendue parfaitement invisible à mon esprit -, la toile de projection qui s'était abattue sur le derrière de mon crâne, plus tôt, serait maintenant positionnée de sorte qu'images et autres textures qui s'y dévoilent meubleraient entièrement mon champ de vision. Et, aussi, pour être derrière elle et renouveler le souvenir que j'avais de sa robe qui tombe comme un cône sur des sols que nous partageons.

Pouce, index, majeur: elle se servait avec estime de ces doigts afin de ravir, en une seule pincée, la taille de sa robe, juste sous les hanches, d’un côté et de l’autre. La grande délicatesse de ses mains trouvait leurs pendants parfaits au plus bas de son anatomie: avec la même remarquable délicatesse, elle dévoilait ses chevilles nues et, puis, bien sûr, il y avait ses pieds, nus également, posés sur des sols mouvants verts, d'herbes ici et là trop longues, trop humides ou trop tourbées en d'autres occasions.

Je voulais tant me précipiter à ses pieds.

Je voulais me précipiter sur eux, les enlacer dans le même mouvement et les forcer un sur l'autre. J'imaginais mes mains provoquer la collision entre de petits os qui n'avaient pas été conçus pour se froisser l'un sur l'autre ainsi. En lieu de quoi, je posais mon regard sur mes propres mains comme si je tenais à passer en examen leurs élégances ou à éviter le regard de la paysanne. Ou bien à sortir de ma tête cette idée, somme toute un peu bizarre, de forcer ses chevilles l'une sur l'autre en évitant à tout prix de me demander d'où avait pu naître ce besoin que j'éprouvais, encore un peu, et qui nécessitait que je fasse l'accordéon avec tout le haut de mon corps, pour qu'enfin s'évanouisse dans la nature, ce bien étrange frisson qui m'habitait.

Je fus froidement gelé et dû sortir de la torpeur dans laquelle je m'étais laissé glisser: mon corps se répugnait devant mon intention à moitié avouée de me lancer aux pieds de la paysanne et j'eus une réaction très vive qui secoua ma physionomie tout entière. Le haut de ma charpente, figé soudainement, comme pris dans les étoffes d'une camisole de force, me força rapidement à laisser naître en moi une vérité plus grande sur la nature de toute chose. Ma physionomie se refusait obstinément à toute action de ma part qui placerait mon corps dans une position de faiblesse. Elle ne pouvait être seule, elle ne pouvait pas être égarée non plus: j'étais à quelques pas d'elle, j'aurais pu me laisser charmer par les délicats mouvements de ses paupières. Je me savais dur au mal et soutenais son charme; je me gonflais de puissance de savoir que mes intentions n'iraient pas jusqu'à profiter de sa fragilité. L'érotisme de la scène avait eu sur moi un effet de dissolution.

Atomique.

Ma patience était trop courte pour que je puisse résister aux impulsions d'agir qui recommençaient à surgir en moi.

*

Je perdis un peu de ma contenance, embrassant le vent qui sans doute passait sur moi à ce moment pour me mettre en doute de l'emprise que la confusion avait prise sur moi:

     - « Pourquoi n'est-elle pas affolée ? »

Moi, j'étais affolé.

Je me sentais agité. Je bougeais successivement le haut de mon corps d'un côté puis de l'autre. Je dus avoir l'air d'un véritable moustique aux yeux de ma belle paysanne durant toutes ces heures durant lesquelles ma contenance m'avait échappé. Plus je poursuivais mon inquisition introspective, plus j'empruntais à l'apparence d'une horloge grand-père. Le calme que je gagnais ainsi, en contrepartie, m'amenait à poser des regards lourds, louches et inquisiteurs sur la demoiselle. Si belle, malgré son apparente pétrification. Son charme, son regard, ses yeux, son visage avaient, nécessairement, en réserve le pouvoir de réchauffer l'environnement tout entier, depuis la scène que nous partagions, en cet instant, jusqu'aux souvenirs que nous avions cocréés durant le manège aux oranges.

Sans pouvoir en être bien certain - je savais ma patience depuis longtemps consumée - je remarquai qu'elle avait soulevé un peu plus sa robe.

Je la regardais, comme si elle était devenue une poupée immobile, de haut en bas. L'extrémité de son corps qu'elle acceptait de dévoiler - chevilles, pieds et orteils en somme - ne me semblait pas particulièrement plus nue ou mise à découvert que la dernière fois où j'avais observé consciencieusement cette métonymie de ce que j'imaginais pour le moment être sa quintessence: des apparats d'une fragilité extrême mise en configuration pour simuler la danse qui permettrait à tenir le corps, en mouvement dans les vents, tel un arbre qui pousse, tel un arbre qu'on peut souhaiter enlacer entre ses bras, tel un cactus au milieu d'un désert qui laisse savoir à notre langue qu'elle peut venir y boire, qu'il ne s'agit pas seulement d'un rêve. Comme il est doux, ce rêve.

Mystère pourtant, il me semblait certain ou presque, qu'il y avait maintenant légèrement plus d'espaces entre l'ourlet de sa robe et les sols où ses pieds étaient posés. Ces sols, que je fixais, comme pour ne pas voir la peau qu'elle avait déshabillée, étaient, pour moi, tout à fait hypnotiques et me faisaient définitivement glisser dans un ailleurs qui me permettrait d'être plus calme et d'avoir un meilleur contrôle sur ma contenance et la mise en action de mes intentions.

Frêles sont tous les os du pied ! Ma foi ! Comme ils sont tous d'allure frêle, petite, fragile...

Comme elle était frêle, la partie de son corps dévoilée ! Des os particulièrement petits, particulièrement fragiles qui pourtant arrivaient à la maintenir tout entière debout - à bout de bras, presque ! Ses pieds étaient des partenaires de valse, invités au milieu des ombres que projetteraient les cierges du cactus. Pendant ce temps, moi, je continuais de vaciller doucement. Ses pieds bien assis sur les herbes et la terre l'élevaient d'un seul trait, alors que moi je vacillais - avec douceur, doute et extrême prudence, de gauche à droite.

Je cherchais à rester calme à tout prix. Il m'était impossible d'expliquer dans la sérénité et avec un minimum de bon sens comme les grosses chandelles, ces grosses cuisses qui cherchaient à rejoindre les étoiles à mon souvenir en arrivaient à orchestrer ce magnifique et gigantesque jeu d'ombres; jeu qui maintenant se déroulait aussi bien aux pieds de ma jeune paysanne qu'à mes pieds, à moi.

Je crus d'abord qu'il s'agissait d'une graisse animale qui se détachait des sols pour fondre et se confondre, aussitôt, dans une nappe aux couleurs huileuses qui, avec la terre sous elle, prenaient toutes les allures d'un gras morceau d'argile qui, depuis une tour de poterie souterraine, s'élevait pour créer la première colline d'une vallée toute primitive.

Ma copine du moment avait commencé à fluer, uriner et sans doute un peu souffrir de mille morts; les sons, mais aussi certains éclats de lumières, mettaient en valeur la générosité de la nouvelle rosée qui s'étendait maintenant sur la végétation en grosses gouttes, à l'image des boules qu'on attache aux sapins durant les festivités de Noël. En fermant les yeux, pour mieux profiter de la musique, de ses sons qui glissaient hors d'elle, j'imaginai un jardin des morts, dans lequel les ancêtres de nos ancêtres acceptaient de croitre à nouveau - peut-être bien vers une nouvelle voute, me dis-je dans un silence déjà étouffé par le ruissèlement désormais ubiquitaire dans l'environnement. Peut-être bien une nouvelle destinée dont nous pourrions tous jouir dans leurs ombres, me dis-je, cette fois-ci plus songeur que jamais.

*

J'avais fait porter mes efforts avec une concentration peu commune à jouir de la scène aussi intensément que possible, mais aussi à éviter de me rendre coupable de précipiter sa fin en la fuyant d'une manière ou d'une autre. J'étais resté debout, bien droit, pour ainsi dire, bien que j'étais hypnotisé par le terrain et ses qualités. L'état d'hypnose dans lequel j'avais été plongé en était venu à se dissoudre complètement. C'est une heureuse petite saute d'humeur qui a empêché un inquiétant vide de prendre le contrôle complet de moi, dans le moment liminal que je vivais. Je voulais à tout prix éviter de rester coincé, seul, dans cet état de dissolution - je n'avais pas de yeux pour voir, mais il se peut bien qu'il s'agissait de transmutation -, maintenant que le cap que je poursuivais semblait m'avoir abandonné pour de bon. J'aurais aimé être moins pressé de prendre une décision; en mon sein et sang, je savais, toutefois, que rétrospectivement j'allais convenir qu'il s'agissait d'un mal pour un bien.

Aussi, fus-je, à peu de choses proches, impassibles devant la dégaine de ma cervelle-geyser: la paysanne, aussi belle, fragile, talentueuse et innocente qu'elle puisse avoir été, était somme toute la victime de contretemps assez quotidiens, malheureux sans doute, mais intimes de son vivant... Je ne savais pas si je mentais, mais j'étais heureux de m'abandonner aux choix qui se présentaient à moi:

Ou bien je me laissais emporter par le torrent qui venait d'elle - et, je dois le mentionner, une partie très énergique de moi-même croyait avoir été conçue pour vivre cette expérience qui m'emmènerait, à coup sûr, loin d'ici, et loin d'elle, perdu à tout jamais des folles idées que je pouvais entretenir en sourdines sur mon avenir avec cette belle paysanne. Ou bien je faisais plutôt l'acte de foi ultime. Je m'abandonnais à la dévotion la plus incendiée qu'on puisse imaginer envers le Héros, et me précipitais, enfin, à nouveau, sur la protubérance géologique qui, cette fois-ci, semblait pousser comme un récif destiné à tenir les forêts de toutes les jungles: à la manière de parachutistes dans une grande pluie amazonienne, je regardais les ancêtres continuer d'ici pleuvoir, et d'ici couler le long des cuisses de la rose paysanne pour aller se planter sur la parcelle de terre qui émergeait, magnifique des sols.

Je me souvenais avoir croisé le Héros qui allait ou retournait sur la protubérance géologique - peu avant qu'il ne s'imagine qu'Amérique insouciante et moi allions nous dévorer la bouche l'un de l'autre au fond du chemin qu'il venait de parcourir. La marre, rendue couleur huile, dans les éclairages de la scène, s'étendait en cercles de plus en plus excentriques et, de plus en plus de vagues me parvenaient depuis la parcelle qui émergeait plutôt qu'aller se buter sur l'une de ses plages ou se frapper contre l'une de ses falaises. La terre continuait de pousser, ou de repousser, après avoir failli tant de siècles à le faire. Probablement par abandon de tout espoir aux mains des éléments extérieurs et désormais secouée, revigorée, ranimée par l'imminence du nouveau firmament que le Héros ne manquerait pas de tirer sur nous tous, avec un harnais sur les épaules, s'il le fallait.

Cependant, les têtes de mes fémurs avaient été hameçonnées: aussi, c'est le bas de mon corps qui décida de mon transport, à contre-courant dans les vagues que mon esprit pourfendait afin de laisser mon corps en entier être le rocher qui allait être fatal pour ces destins qui ne verraient jamais plus le jour. Je plongeais à l'aveugle, oui à l'aveugle, mais pas seul.

À l'aveugle, mais pas seul: c'est parmi toute une procession ancestrale, des trompes d'ascendants et les torrents de leurs descendances que j'allais parvenir à destination - même si celle-ci était toujours aux prises avec une infinie transmutation et les agitations structurelles qu'on peut imaginer dans de tels cas. Ma bergère m'attendait, j'en étais convaincu.

Ma belle bergère me tirait à elle.

Ce devait être... Non! Ce ne pouvait être que ma belle bergère qui, après m'avoir hameçonné, avait enfin décidé de me tirer jusqu'à elle. « J'ai vaincu, » dis-je sans échapper un mot, sachant qu'un jour je m'exclamerais sur le même sujet: « J'avais vaincu ! » Ce ne pouvait être que la bergère qui me saisissait si fort pour conduire ma navigation à travers toutes ces turbulences marines venues de je ne sais quels sous-sols; ce ne pouvait être qu'elle qui avait décidé qu'il était mieux pour moi d'aller reprendre haleine sur la protubérance. Un jour plus tard, je la retrouverais sur une de ses plages, et, à mon tour, je la tirerais des ennuis du fait-seul. Je la sauverai, elle; je la sauverai de tous les désespoirs et des désespérés qui voudraient la retenir. J'aurais voulu crier « Amérique insouciante ! » Pour éviter la noyade, je faisais retentir les mots dans mon os jusqu'à ce qu'il soit la chambre d'écho dont j'avais besoin.