Gargouille de cathédrale


 
 
Gargouille de cathédrale / 1.


Cerises - non, framboises ! Non, pas cerise ni framboise - je voyais, indistincte, la forme s’approcher de moi... Ses pas étaient si lourds, si bruyants, qu’on aurait dit ses pieds faits de grosses pierres et des sols, eux, qu'ils étaient recouverts de pierres ou de briques concassées grossièrement en mille et un morceaux. Baie, baie des Chaleurs !

J’éprouvai instantanément une honte immense.

Bien que j’avais arrêté, sec, l'agression que la bête allait mener sur moi, ma culpabilité me fit sentir éternellement froid: j’avais à deux, peut-être même à trois occasions, dit la mauvaise réponse, et rien de bien terrible ne m'avait jusqu'ici accablé... En plus, l’atmosphère était tombée, d’un seul coup, tout à fait calme, et volontiers rassurante.

Or, mon esprit ne célébrait pas; elle était, pour ainsi dire, figée et se refusait à tout vagabondage. Je semblais totalement être tombé sous la tutelle d'un raisonnement qui me menait à calculer les meilleures manières d'utiliser à mon avantage la marge d'erreurs ou d'oublis dont il me semblait maintenant pouvoir bénéficier sans que cela entraine de trop fâcheuses conséquences.

Certes, il fallait bien que j’arrive à m’imaginer au centre de quelques futures aventures pour être aussi brutalement obnubilé par l’idée fixe de profiter de la maîtrise que j'avais sur le moment où il me plairait de dénommer correctement la couleur.

Cette honte avait sur moi l’effet d’une serre qui engloberait tout mon crâne depuis ma mâchoire jusqu’aux protubérances qui se trouvent au sommet. La serre me semblait nouée de quelques façons et circonscrivait ma boîte crânienne entièrement. Probablement qu’elle était ligotée en trois points: une première fois, sous ma mâchoire, puis deux autres fois, derrière, dans le haut de mon os. Bien que je me savais sanglé tout autour du front, je ne ressentais aucun point de pression susceptible de me faire croire qu'un ou des nœuds se trouvaient aux dessus de mes arcades sourcilières.

Sans trop savoir pourquoi, le léger effet d’étranglement exercé sur mon os suffisait à me faire imaginer qu’une sorte de matière spongieuse et de plus en plus vivement ensoleillée poussait sur ma tête. Peut-être mon corps voulait-il à tout prix protéger mon os des frictions que la sangle aurait pu provoquer? J’eus l’impression nette que cette substance avait atteint son plus haut degré de luminosité et je remarquai que cet extraordinaire ensoleillement ne m’était pas désagréable : ni mes yeux ni le reste de mon masque ne souffraient de la chaleur ni de la précipitation avec laquelle une telle lumière avait pris feu on ne peut plus proche de mes sangs et chairs.

Je voyais la bête… et l’ombre qu’elle projetait sur le sol.

 
 
Gargouille de cathédrale / 2.


Sans surprise, l’ombre qu’elle projetait sur le sol avait les allures d’une petite mare qui se laisse bercer par des suites d’infiniment petites secousses provoquées par quelques mouvements souterrains. Puisque la gargouille était immense - même lourdement cabrée - le sommet de son crâne arrivait à quelques distances seulement du ciel ouvert qu’il était facile de deviner - je m’empressai de valider qu’il s’agissait bien de son ombre et non pas de la mienne et passai une de mes mains devant mon visage et étendant, par la suite, mes bras afin qu'ils soient mimiques des ailes d’un avion.

Je réalisai aussitôt qu’un océan - avec des vagues étonnamment calmes et apaisantes dans leurs continuées sans faille - s’était ouvert depuis l'arrière de l'immense gargouille. L’immensité, de l'océan et de l’apparence d’infini spatial qu’était devenu, précipitamment, mon horizon me transportait d'une grande joie.

Dès que le sommet de mon crâne toucha la mare d’ombre, j’entendis le grésillement si caractéristique des charbons ardents. J’avais plongé, tête première, avant de trop hésiter, sans même prendre le temps de refermer mes bras correctement par-dessus ma tête ou, au moins, en les rapprochant plus près de mon corps. Aussi, mes bras étaient-ils encore trop haut perchés et trop ouverts également pour que je puisse me glisser dans l'ombre sans engager quelques menues contorsions auxquelles je me livrais volontiers, intuitivement.

Je regardai derrière, par-dessus mon épaule, sans trop m’attarder, mais avec suffisamment de concentration pour entretenir, en souvenir, une image mentale des lieux que je venais de quitter. Le trou que j’avais fait en plongeant dans l’ombre de la gargouille se refermait tranquillement et reprenait la forme de petite nappe de pétrole qu'elle avait au départ. Elle bouillonnait assez lâchement et laissait échapper d’assez sombres émanations dans la direction de morceaux que je devinais être des parties anatomiques de la gargouille située tout près.

Je m’étais ainsi faufilé dans l’océan: la tête en feu, toujours le crâne prit dans une sangle, je nageais entièrement habiter par un deuxième souffle peu susceptible de s’épuiser. Quelques questions me trottaient à l’esprit : en outre, comment ma cervelle-geyser évoluerait si je devenais un animal plus marin ? Juste à m’imaginer la circulation de matières depuis et jusqu’à mon os, m'avait suffi pour que déjà je m’imagine, avec beaucoup de vivacité, qu’une grande nageoire me poussait sur tout le long de mon dos.

La nageoire dorsale est l’intuition de l’homme... J’étais absolument ravi d’avoir fait une telle découverte, aussi fondamentale, en investissant si peu d’efforts.

À ma droite, silencieuse, la projection de l’ombre de la gargouille semblait, à la même vitesse que moi, me suivre, en longeant un lointain mur - où était-ce une jungle ? - fait principalement de suintements. Ces suintes, comme je me plaisais à les appeler, recouvraient les fleurs de fer et les tiges des brassicacées géantes qui avaient poussé jusqu’à former un ciel presque étanche de lumière. Elles étaient d’apparences dorées et, lorsque considéré à la verticale, le pan ainsi créé laissait croire à un autre firmament, illuminé par une tout unique configuration d’astres.

Je continuais mon chemin à la nage, en relevant que j’avais bifurqué un peu, justement, sur ma droite durant que je questionnais la formation botanique et les suintes de pisses, de miels, de sirop d'érable même, qu’elle arborait au grand jour, non sans un certain orgueil et, très certainement, une certaine fierté.

 
 
Gargouille de cathédrale / 3.


Plus calme, je tournai mon corps tel un gouvernail vers mon horizon originel quand, soudain, je perçus le mouvement sous-marin distinctif d’une “passe de requin”. Il y avait bien, à quelques distances de moi, un peu à l’écart sur la gauche, un requin qui venait de faire une passe de reconnaissance. Il était même possible qu’il en soit à sa deuxième passe et que j'eus manqué la toute première… Je saurais bientôt les intentions du squale: avait-il déjà décidé ou non de prendre un de mes morceaux avec lui ? (Je n’étais pas assez habile, ou assez près, pour détecter le genre du requin, alors j’assumais qu’il s’agissait d’un requin mâle sans trop me soucier de l’exactitude de ma pensée à ce sujet. Il me semblait assez stupide, également, de me questionner plus longuement sur le sexe du requin).

Puis, je sentis ma mâchoire se disloquer vers l’avant - j’hésitais encore à reprendre ma nage et à laisser l’autre requin sans aucune surveillance. J’étais toutefois à peu près certain qu’il s’agissait maintenant d’une femelle, même si je n’avais toujours pas eu véritablement le temps... et les connaissances nécessaires pour en être absolument certain. J’étais attiré dans sa direction, comme si l'on avait enlevé des barrières ou des épreuves qui me séparaient jusqu'à lors de la bête. Je n’étais pas pour autant aspiré vers elle, puisque je sentais certains de mes muscles entrer de plus en plus en action afin que je puisse profiter toujours plus pleinement de ma force de projection.

Je me suis bien sûr demandé, moi aussi, s’il ne s’agissait pas d’un jeu d’ombres: était-ce à mon tour de m’offrir au monde, eut-il uniquement des aspects sous-marins, comme ces nappes, ces mares et autres ombrages plus ou moins gras, visqueux ou translucides qui couvrent le ciel des mines qui autrement seraient complètement dénudées ? Une de ces petites mares de couleurs charbonneuses auxquelles il est si souvent si difficile de résister à l’envie de plonger ? L’autre bête allait-elle, selon son bon vouloir ou quelques aléas extérieurs, plonger en moi…. ? Sur un plan plus physique, n'étais-je pas, inconsciemment, à m'appliquer à faire des passes de reconnaissance dans son environnement de plus en plus immédiat, et avec une intention latente ?

Et, si c'était le cas, pourquoi m'était-il absolument impossible de cadrer cette intention à mon esprit ?

Je tournai le dos à l’autre bête et me propulsai dans la direction que je poursuivais originellement... Je nageai ainsi pendant des heures, sans me retourner - puis soudain, depuis derrière, je sentis sa mâchoire se refermer sur moi, à mi-corps. J’arrêtai sec mon transport durant un temps…

 
 
Gargouille de cathédale / 4.


Vue du rivage, la mer était calme: quelque part, j’avais des souvenirs très vifs de vagues et d’écume complètement enragées et qui n’avaient jamais rencontré d’obstacle avant de venir se buter sur les pupilles de mes yeux. Le doute que semait ce souvenir à mon esprit et l’état actuel des lieux s’additionnèrent sur moi comme des arguments implacables: je faisais bel et bien partie de l’ordre du vivant. Entretemps, je m’étais relevé dans ma position assise et pouvais humer l’air marin et la proximité des nombreux gouts, de nombreuses flaveurs que mon esprit associait de go à la salinité exerçaient un puissant effet sur moi.

Bien qu’il n’y avait pas plus de témoins que de danger, je me pressentais entraîné dans un héroïsme absolument sans limite. Je ressentis une émotion à mi-chemin entre un éveil spirituel, immatériel, mais d'une importance cataclysmique et le courage qui nait des sols pour armer le sujet d’une force brutale et indestructible de la nature.

Sans trop d’hésitations - le paysage marin n’évoluait pas, de toute manière - je plongeai mon regard loin sur ma droite. Je fus pris d'étonnement de percevoir la silhouette de la gargouille qui continuait son chemin droit devant, et ce, bien que je n’étais plus dans l’océan. Pour une raison qui m’échappe, je n’arrivais pas à réconcilier, sans tiquer, la vie autonome qu'avait cette ombre - alors que je l'avais crue attachée à moi, sans plus me demander s’il était juste ou non de penser ainsi.

Son mouvement me semblait aussi bien pressé, dois-je préciser: je m’étais fait une montagne de muscles, tous plus lourds les uns que les autres, afin d’exposer au monde, mers et mondes, ma brutalité à faire peur, inatteignable, imperturbable, en plus d'être certainement animée de quelques idées, quelques émotions tout à fait insondables. Et voilà que je me retrouvais à devoir courir ou, dans le meilleur des cas, devoir faire de la marche rapide… Ce que j’entrepris de faire.

Le nouveau point de vue sur la gargouille que me permettait ma décision de la suivre - voire de la rattraper - me laissait sous l’illusion qu’elle était principalement faite de vapeurs d’eau; peut-être des vapeurs gelées dans le temps en matière - je ne pouvais savoir avec certitude d’où je me trouvais. Chose certaine, la composition de cette ombre reflétait parfaitement bien le mur organique et biologique qu’elle longeait. En particulier, le reflet des suintements qui occupaient la quasi-totalité de l'avant-plan de ce mur de végétation à mesure que les feuilles, les plantes, les fleurs et les éléments nerveux de la formation botanique suintent les unes sur les autres.

Après quelque temps, il me semblait avoir récupéré environ un quart de la distance qui me séparait d’une relative proximité avec la gargouille et je me tournai brièvement pour regarder derrière mon épaule. Sur le bord de la rive où je m’étais trouvé, le requin qui m’avait avalé à moitié semblait être sur le point de reprendre le large sans trop se soucier de ce que je deviendrais - et ignorant complètement la gargouille que je suivais.