Islande





 
 
Islande / 1.


Je plongeai dans l’opacité du brouillard froid que formaient des vagues qui s’en étaient allées sans jamais rencontrer de résistance depuis des lustres avant de s'abattre sur mes yeux. Les vagues se dissipaient sous moi et le froid du brouillard s'opposait, contraire à moi, contraire à la chaleur que j’identifiais à mon corps.

Il n’y avait pas de raison, pour moi, de regretter la vague de fond qui m’attirait à travers le gris de bleu du ciel marin et de son blanc écume comme la rage. Je fus surpris: non, au contraire... à quoi d’autre pouvais-je m’attendre? Je ne fus pas surpris donc.

Saisi plutôt: devant moi, gisait, flottant ou pendant, un spécimen de laimargue d’une tonne. Expulsant par les doigts ce qui devait être de la nervosité, j’agitai ceux-ci comme s’ils leur incombaient d'ensorceler les vagues de fonds afin qu’elles président à ce qui aurait été dans tous les cas un face-à-face grandiose. De ce piédestal mouvant, froid, la scène m’avait déjà soufflé qu’il ne serait d’aucun secours de fermer les poings.

La laimargue, décapitée depuis les branchies, laissait subtilement témoigner les retours de l’eau qui s’opéraient entre l’intérieur de sa carcasse et le fond marin par les morceaux de chairs qui pendouillaient, encore attachés par un fil, au trou béant qu’il m’offrait. Pour ainsi dire.

J’essayai de tirer mon attention secondaire sur l’étrange mouvement de mes doigts: chacun à sa façon semblait se prendre pour les ballerines du Lac des cygnes. Mes yeux, quant à eux, étaient figés, incapables d’entreprendre un quelconque mouvement, fixés et subjugués par la gueule privée et de son crâne et de sa mâchoire.

Je ressentais, toutefois, que la chaleur que j’identifiais à mon corps, se brouillait, comme s’il elle se dissipait, mais non plus pour se joindre aux vagues de fond qui m’avaient procuré mon siège de première rangée. Plutôt, maître, maintenant, qui requérait que cesse de suite l'emprise qu’avait sur moi le trou béant et qui m’avait entraîné dans une subjugation, une soumission complète de mon état éveillé devant la carcasse du gigantesque cadavre marin.

Dans le jeu des brouillards et des retours d’eau qui, autour de la carcasse et moi, nous plantaient, figés, je crus discerner un choc de translucidité dans la pénombre et ressenti avec une grande certitude que la laimargue m’offrait son âme.

Il n’était évidemment et absolument pas question que je me trémousse le cul et que je me lance d’un élan, comme une sirène, pour lui arracher un riblet d’un coup de gueule.

Il ne restait qu’une masse grise, grande ouverte, vieille de plusieurs siècles à ne pas en douter, au milieu de l’océan, autrement sombre et fermé, si ce n’était du trou béant à qui il ne semblait plus avoir d’autres choix que de m’inviter tout doucement comme une bouche qui offre un nouveau cercueil pour Noël: un cercueil où je pourrais hiberner, protéger des prédateurs et des actes de prédations auxquels mon destin héroïque pourrait me livrer.

J’imaginai, un peu triste, la désolation qui m’attendait sans doute en surface et pris sur moi de piocher la carcasse de l’intérieur. Sans trop de difficultés je glissai mon corps, maintenant autonome de la chaleur qui me permettait de l’identifier plus tôt et plus synergique avec le bleu de gris et l’écume de rage qui devait continuer de s’abimer sur la surface que j’avais abandonnée, un peu plus tôt encore. Sans trop d’horreurs, comme s’il m’avait semblé indispensable de les considérer comme inoffensifs, bien que certains d’entre eux étaient plus volumineux que mes cuisses, je laissai les morceaux de chairs pendouillant à l’entrée de la bouche me toucher alors que je naviguais jusqu’à ressentir ma présence au sein même de la carcasse.

Arrivé près de son rein, j’installai mon corps comme s’il était sur une chaise en prévoyant que l’action des pioches que je comptais entreprendre me repousserait vers l’arrière. J’entrepris de piocher, sans d’abord avoir dû résister à la tentation de caresser de la main le rein qui occupait ma vision latérale et de le déchirer avec mes dents comme s’il avait s’agit là du gousset responsable de tous mes maux. Puis, je piochai.

Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Puis, je piochai le coup de pied qui me semblait être celui qui serait fatal, celui qui détacherait le denticule émaillé du cadavre gris qui pendait, ou flottait, ou gisait dans le creux des jeux des brouillards opaques et froids, fermés et sombres qui devaient continuer inlassablement leurs prélassements autour du cercueil qui m’avait ainsi permis de le prendre comme tanière, comme grotte sous-marine, le temps nécessaire à cueillir ce que j’étais venu chercher: ni l’âme, ni le corps de la bête aux vécus extraordinaires, mais le riblet que j’aurai obtenu sans me dandiner le cul; même sans avoir à rager d’écume. Juste en piochant: ce que je fis une dernière fois avant d’aller récupérer mon dû; c’est-à-dire, avant qu’il ne tombe comme et le crâne et la mâchoire de la laimargue que j’avais habité et pioché.

 
 
Islande / 2.


Le feu ardent qui se trouvait sous mes pieds était constamment lavé par les vagues qui venaient, incessamment, s’éteindre sur les charbons. La vue était triste, un peu, au premier abord, mais la rage que continuait à faire rouler l’écume, elle, était vivante, bien vivante.

Du rivage, le paysage avait changé, nul doute.

Au loin, il n’était plus possible de distinguer un imaginaire, fût-ce le mien ou celui d'un autre: l’ordre du vivant battait son plein, au rythme des vagues et de leurs rages qui venaient parfois s’asseoir, parfois s'abattre sous mes genoux. À peine plus haut que j’eus pu imaginer l’écume de la vie, se frotter sur eux et se balancer sous ma taille. Je fermai les poings: dans ma main la plus forte, les pointes affinées du trésor vierge qui s’y trouvait me firent ressentir une très grande satisfaction.

Je ne voulus en rien diminuer cette satisfaction, mais je fus titillé, tout de même, par l’idée qu’un héros ne nécessitait pas d’avoir en sa possession une preuve de ses accomplissements. J’ai alors pensé tirer au loin le riblet; comme s’il avait été une étoile ninja, ou un morceau de bois qu’on aurait trainé avec soi le temps d’une randonnée et qui, maintenant, à la veille de tourner les talons et de s’en retourner, n’a plus à avoir d’existence propre à nos côtés. Ou mieux, se retrouver enfin libre de renouer avec la vie et avec les autres aléas de la nature et de ses éléments.

En lieu de quoi, j’ai lâché un premier grand cri, dont je savais qu’éventuellement je voudrais reproduire l’écho.

Pour la première fois, je tournai les talons et savais ne pas m’en aller vers un nouveau fond. Je marchai. Je marchai sans direction précise. J’avais tourné la nuque à l’océan et me laissait porté par les souvenirs de la rage qui roulait sur ses vagues. J’avais tourné et les talons et la nuque à l’océan, aussi consciencieusement que je m’étais interdit, plus tôt, de prendre l’âme de la bête, comme je m’étais abstenu, aussi, de prendre le tombeau qu’elle m’offrait comme citadelle imprenable.

J’avais maintenant à fermer les yeux sur mes doigts qui se glissaient sur les rainures du riblet que je tenais avec le pouce, parce qu’il n’était pas question que ce riblet puisse être imparfait: il avait été obtenu par des moyens purs et dignes et deviendrait l’outil des premiers âges que je nécessite.

Eus-je dû me tourner en chien enragé et me servir de mes dents plutôt que de mes mains pour aplanir complètement la surface de ce riblet que je m’y serais appliqué tout de go.

Il me semblait alors certain que jamais ce riblet n’aurait à souffrir autrement que par l’action de mon esprit sur lui et qu’il s’effacerait, tout de go, pour laisser mon destin héroïque se transfigurer dans l’ordre du vivant, dans un ordre du vivant extraordinaire et grandiose.

Je ressentis, comme si le sentiment voulut enfin rendre son dernier souffle, les dernières traces de la satisfaction qui m’avait possédé tout entier quand ma main la plus forte s’était refermée sur le riblet.

De mon jeune temps, j’aurais dit, j’aurais ordonné même: au contraire, reste avec moi, reste pour toujours. Mais j’avais un destin héroïque à accomplir, à mettre en branle, à incarner; et je ne pouvais me résoudre à me satisfaire d’aussi peu. Aussi, laissai-je aller le sentiment. Et je continuai à marcher sans direction.

Mes pieds se traînaient, mais pas de fatigue. Je les laissais traîner pour brouiller le sol, comme si j’avais voulu tracer un chemin derrière moi. Je pensai monter sur un arbre, mais j’aurais profité de l’élévation pour regarder à nouveau ce que j’avais laissé derrière et il n’était absolument pas question que je m'éreinte à fermer les yeux à nouveau.

Au contraire, j’avais assez fermé les yeux: il me semblait devenu certain qu’un héros ne fermait jamais les yeux. J’entrepris donc, avec l’outil des âges primitifs, de m’édenter, une dent à la fois, en glissant, comme avec un scalpel, une des pointes sous les gencives, jusqu’à ce qu’une dent, puis une autre puissent se détacher de ma bouche.

Et quelle plénitude je ressentis, à user toujours plus de violence, pour détacher les dernières !

 
 
Islande / 3.


J’étais la bouche en sang. Je profitais de la plénitude et de la volupté d’un antre sur laquelle les vagues de fond n’avaient aucune emprise. Je me sentais comme une apparition éclair dans le glissement du décor tout autour de moi: un peu comme si le créateur avait posé sur la toile, avec son pinceau, un coup de vent à la fois, jusqu'à ce que le décor s'établisse comme une scène vivante. Celle-ci se remplissait soudainement de témoignages quant aux aléas qu’elle avait dû traverser. J’avais la bouche en sang, au milieu d’un marais qui s’étendait à l’infini, autour de moi, comme s’il était une douve et moi son palais.

Je tournais le dos à l’avenir et regardais devant moi le chemin que j’avais battu. J’eus l’idée de m’asseoir autrement, mais la scène souffla la paix à mon esprit: si je bougeai, ce fût peut-être un peu la bouche. Je tenais à ce qu’elle soit ouverte et que l’air qui me nourrissait se mélange aux effluves de mon sang.

J’étais tout près d’être un arbre de vie, et vous, des feuilles, des racines, piocher ou frotter selon le cas sur une toile, un marais, une formation géologique, une exubérance de différentes matières… libres, ni vivantes, ni moribondes, des matières occupées à s’effacer méticuleusement pour laisser la scène tout entière respirer précieusement dans l’unité qui l’unissait à moi. Libres, aussi, parce que son organe était dépourvu d’intentions. En fait, il y avait bien une intention: celle de souffler sur la paix pour qu’elle nous gagne tous, vous et moi. Le héros qui attendait sans attendre les voyageurs du futur.

Je vous attendais les yeux posés sur le chemin abattu, alors que vous apparaissiez de partout, à la fois. Plutôt que de rester le regard fixe sur le chemin, j’aurais pu balayer ce décor et déjà vous voir poindre. Je préférais regarder comment la tourbe s’était accrochée, mouillée, sur mes jambes, et remuer sans cesse le riblet entre mes mains comme pour me garder de me servir d’elles pour me protéger de vous; et, au contraire, vous laissez m’inonder.

Voilà la volupté, semblais-je me répéter, inlassablement, en précipitant, un peu frénétiquement, le riblet d’une main à l’autre; voilà la volupté.

J’avais été assez longtemps recroquevillé. Il était temps, pour moi, de me lever afin que vous puissiez être accueilli dignement. Maintenant que j’étais debout, je pouvais deviner à l’horizon du chemin battu la plage qui devait se trouver maintenant à mille lieux. J’imaginais, encore plus en avant, l’écume des vagues porter, sur chacune d’elles, la rage jusqu’à vous et moi. Je sus, au moment, qu’il s’agissait là de votre véritable créateur.

Je tournai les talons, afin de vous laisser embrasser la liberté pleinement; je sus que vous étiez dorénavant de l’ordre du vivant.

 
 
Islande / 4.


Cette fois-ci encore, j’avançai sans direction, mais sans toutefois savoir si je m’enfonçais ou non. J’avais résolu votre mystère, vous avais laissé embrasser la liberté et vous célébreriez votre appartenance à l’ordre du vivant pendant que je marcherais des tourbillons de brouillard.

J’étais votre mort qui vous précédait. Je le savais, car sans regarder derrière moi je vous devinais aussi loin de moi que lorsque vous n’étiez pas encore. Je savais que je n’avais qu’à tourner les talons, dans votre direction et lancer l’écho du cri que j’avais jeté sur la plage pour éteindre la rage de votre créateur.

Pour ne pas admettre mon trouble, je ne pouvais m’astreindre à cesser un seul instant de craindre Dieu. Je marchai, marchai, marchai. Je marchai, sous son regard, un peu en dépit de mieux. Je finis par me ressaisir jusqu’à en être soufflé par la laimargue et le souvenir que la scène m’avait donné avant de me laisser prendre ce que j’étais venu chercher.

Je me dis qu’il avait dû vivre un demi-millénaire et que j’avais sans doute mis un autre demi-millénaire avant de trouver sa carcasse. Je ne savais toutefois pas quelle distance je devais parcourir pour vous offrir ce spectacle que maintenant j’avais en tête de partager avec vous: pour ainsi dire, il me semblait devoir y avoir une corrélation entre l’espace que je parcourais afin de me distancier de vous, et l’existence de la laimargue dont je tenais, précieusement, le riblet dans ma main la plus forte. La matérialité du riblet ne rendait toutefois pas plus concrets les souvenirs que j’avais de mon expérience: mon esprit, était de toute manière, déjà accaparé par la scène qui m’avait empreint lors de ma rencontre avec le squale.

Je chérissais mon divertissement qui consistait à imaginer la tête de la laimargue toujours plonger plus en avant vers les fonds marins: comme s’il s’agissait là d’un parergon qui mettait encore plus en valeur tant la splendide scène à laquelle j’avais aussi bien assistée que vécue, et qui enrichissait d’autant mon expérience.

Je chérissais cette image mentale que j’avais de vous, tout affairés à germer sur le pas des dents que j’avais laissées tomber de ma bouche sans me soucier de la nature des sols qui leur redonneraient, éventuellement, la vitalité. Je voulais chérir, encore plus peut-être, la chance ou le génie dont j'avais fait preuve et qui m'amenait à être édenté, dans le moment présent, alors que la vision qui sollicitait avec ardeur mon esprit me renvoyait l’image du flanc découvert du cadavre marin.

J’obnubilais, pour ainsi dire, la distance qui me séparait de ce morceau de chair qui avait dû se retourner sous l’effet de mes pioches. Je désirais, pour ainsi dire, cet espace, cette distance; je voulais me l’approprier, mais je voulais également m’en empêcher à tout prix. Combien j’aurais souffert si je n’avais eu le génie de m’édenter ?

Eus-je eu encore une mâchoire que je me serais précipité pour mordre dans la délicatesse sainte et sublime qui s’offrait béante à moi.

Comme si j’avais voulu me déculpabiliser, je balbutiai entre mes lèvres quelques sons. Avec ces sons, je validais ou extériorisais, à mon sens, que si j'avais été encore en possession de ma mâchoire, je me serais approprié toute cette chair - toute cette chair, donc, avant même que d'autres aient pu même y penser. Avant, aussi, que le sort ou je ne sais quelle folie, pour ainsi dire, décide que cette scène, trop belle, trop bien, pour moi, ne m'était, après tout, pas destinée.

Ma plénitude me regagnait, sans qu’il n’ait été possible que je m’y oppose. Je gagnai ma vision aussi facilement que si je n'avais eu qu'à le souhaiter. Une fois dans le halo, je m’empressai de caresser doucement la chair où, autrement, j’aurais planté mes dents. J’usai de ma main la plus forte, avec délicatesse, comme si elle était un serpent amadoué à se tortiller hors d’un panier de bambou et, avec le bout de mes doigts, j’offris de mon mieux des attouchements de papillons monarques au baiser de chair que j’avais devant les yeux.

Mon tourbillon avait pris des couleurs de Sahara ensanglanté sous l’effet d’un vent qui venait jusqu’à moi. J’étais maintenant prêt à tourner les talons.

Je plaçai le riblet sur ma langue, tournai les talons. Je levai les bras très haut en cassant mon cou vers l’arrière; finalement, je lançai l’écho de mon premier cri en avalant le denticule émaillé qui trainait sur ma langue.

J’avais éteint l’écume de la rage que votre créateur vous avait insufflée. J’étais la vie, je ne marchais plus et je vous attendais.

Depuis au moins cinq siècles.

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Islande / 5.


     - Qui êtes-vous? Où suis-je? Et pourquoi y a-t-il la mort partout autour de moi?
     - Il a éteint la rage de notre Créateur.
     - Qui ça?
     - L’arbre de vie qui était ici.
     - Voulait-il m’enrager?
     - Je ne crois pas, non.

Amérique insouciante s’était présentée à vous sans plus de formalités; j’ai tellement été reconnaissant que vous preniez le temps de lui dire que mon intention n’était pas de l’enrager. Je ne sais pas si j’aurais préféré que vous me présentiez comme le Héros, plutôt que l’arbre de vie. C’est toutefois le moins que je puisse faire, pour vous, que de vous rendre la confiance que vous m’avez témoignée.

     - Certainement, a-t-il mandaté l’un d’entre vous, d’alimenter la rage et de lui faire reprendre là où elle avait laissé? Certainement, ne m’a-t-il pas abandonné ici, sans rien -
     - Si j’en crois ce que je pense, tu as pris sa place.

Je ne devais pas l’influencer. Tout allait pour le mieux, me dis-je.

     - Suis-je supposée me tirer d’un souffle pour rallumer ce qu’il a éteint?
     - C’est une histoire qui doit être parlée, pas écoutée, selon lui.
     - N’a-t-il pas pensé un peu à moi, avant de me laisser seule ici?
     - Il a marché beaucoup de tourbillons. Je sais qu’il a lâché un grand cri, aussi.

« Nous devons retourner sur la plage, » dit Amérique insouciante, en regardant droit devant elle.

     - Là-bas, nous pourrons ranimer la rage tout autour de nous. Quitte à devoir la fuir après coup.

Elle courait déjà quand l’un d’entre vous chercha à la saisir par l’avant-bras; comme par dépit, sans qu’aucun vent ne vous en souffle un mot, vous avez formé une procession en forme d’arc. Vous étiez beaux comme une vague de fond, sombre. Elle était déjà si loin qu’elle n’a sûrement pas entendu les dernières syllabes de votre message. Tout était parfait.

     - Sais-tu au moins qu’il n’a jamais été demandé?

Elle arriva sur la place. Vous la suiviez d’un pas tranquille, toujours en formation d’arc, à travers le marais. « Maintenant!, » vous soufflais-je de toutes mes forces.

     - Ton gigantisme, si grand! Nos gigantismes si grands!

M’avez-vous répondu, non sans entrainer Amérique insouciante à ralentir un peu son pas et regardez derrière elle combien vous étiez beau. C’est plein de confiance qu’elle regarda à nouveau dans ma direction, avançant d’un pas ferme sur la plage, puis dans les eaux glacées juste avant que les vagues se mettent à se casser les unes sur les autres, à nouveau. Elle était belle, les vagues se balançant sous ses genoux.

     - Que tombe l’arbre -
     (pourtant si grand!)
     - Et qu’il fende l’océan
     - Qu’il souffle
     (si fort!)
     - L’héroïsme, le destin si grand!

« Aïe! Aïe! » eut-elle le temps de s’extasier, depuis la plage, alors qu’au loin il ne restait plus qu’un immense crâne pour me représenter.

 
 
Islande / 6.


     - « Sais-tu au moins que sans toi, il n’y aurait pas de riblet ? »
     - « Je ne nécessite pas l’amour - je te prie de me croire. »
     - « Mais tu as le riblet, mais tu seras le librettiste pourtant - comment t'est-il si difficile de croire que je t’aime et que je te veux ? »
     - « J’ai le riblet et il est pur - je te prie de me croire. »
     - « Montre-le-moi ! »
     - « J’ai besoin de confiance. De foi, presque. Rien d’aveugle, rien d’étrange. J’ai besoin d’un rêve qui émane de toi et qui me soufflera vers l’avant. Qui soufflera de derrière jusqu’à ce que j’embrasse mon destin héroïque. »

Elle tendit son bras vers moi, de sorte qu’il était attendu que je saisisse son avant-bras. Ce que je fis avec une souplesse qui m’étonna et qui me sembla, sur le coup, étrangère. Ma main était maintenant posée sur les os qui s’accouplaient au-dessus de son poignet, bien en dessous de son coude: mes doigts longeaient la fissure qui séparait le couple osseux. Nous avancions d’un pas affirmé, presque violent, incisif - mais je ne ressentis pas le besoin de serrer ma main en poing, le bout de mes doigts suffisait à me garantir un contact autrement plus sécurisant, par la connivence qui s’installait entre Amérique insouciante et moi.

Le marais que nous traversions était fait de mousses, qui rappelaient des amas de ouates tout vert-de-gris et comme pétrifiés en construction par les aléas des vents et de leurs rencontres avec les éléments.

Soudain, Amérique insouciante se tourna pour voir l’un de vous: un des visiteurs du futur s’était défait du reste de la procession et intriguait dans notre sillon. Passionnément, je regardais le visage d’Amérique insouciante. Au point où je n’eus pas véritablement connaissance de la présence superflue qui nous suivait. Son visage avait comme gelé, devant mes yeux, entre la surprise et quelque chose que je ne saurais identifier.

     - « Tu vois, maintenant quelqu’un est à ta suite. »

J’entendis le visiteur du futur prononcer ces mots, mais après une très courte hésitation je décidai de ne pas regarder dans sa direction. Une fois mon visage et le reste de mon corps revenu décisivement vers ma destination, je m’autorisai à imaginer une physionomie au visiteur du futur, ce que du remarquer Amérique insouciante.

Sans me convaincre qu’elle avait peur de quelque chose ou qu’il y avait une urgence dont il fallait se prémunir, elle m'entraîna dans une cadence encore plus rapide, encore plus incisive que celle qui nous avait menées jusqu’ici. « Aller, viens, » me dit-elle.

     - « Nous serons bientôt seuls, » ajouta-t-elle dès après que nous ayons franchi quelques distances à grandes enjambées.

Je ne savais comment réagir à cette perspective.

Je cessai mes pas.

     - « Ici, » pointais-je à une honnête distance d’où nous étions; comme s’il en avait été du cœur de quelque chose ou de quelques lieux.

Elle désista son bras du contact que mes doigts exerçaient sur elle et continua à avancer de quelques pas, doucement, comme s’il était impératif de ne pas réveiller le décor fait entièrement de mousses vert-de-gris. Un petit étang se laissait deviner au son que l’eau confinée émettait à défaut de pouvoir se troubler.

     - « Nous approchons, » me dit-elle, se tournant légèrement dans ma direction, coquette.

Je ne fis même pas un pas de plus:

     - « C’est une bouche en sang, » lui répondis-je, en plantant mes deux pieds si fermement sur le sol que j’avais signifié, dans l’absolu, que j’étais parvenu à ma destination ultime.

Je ne savais pas comment lui demander - mon problème dépassait largement la question de la politesse: il n’y avait qu’une chose qui pouvait être faite.

     - « Essais avec des mots, » me répondit-elle sans que j’eusse à lui demander quoi que ce soit. Je me sentis de glace, mais plus bienséant qu’autoritaire, je lui intimai:
     - « Va ouvrir les cuisses, je t’ai dit que c’était une bouche en sang qui nous attendait. »
     - « Parce que tu ne serais pas satisfait. »
     - « Au contraire; les doutes sont une bonne chose, ils font partie de la vie. »
     - « Et de l’art, qu’en fais-tu? Si tu poinçonnes ma bouche avec la tienne, elle saignera. Peut-être même qu’elle saignera juste pour toi. Pointille ma bouche, pointille ma bouche rouge, dans un sens et dans l’autre, ne comprends-tu pas ? »
     - « Mais j’ai le riblet, mais je l’ai. »
     - « Mais j’ai confiance, mais je te crois. »

Je saisis sa mâchoire de ma main la plus faible. Je fermai mon poing, doucement, en approchant de son corps. Avant qu’il ne reste plus que ma bouche à approcher de la sienne, je saisis ma mâchoire édentée de ma main la plus forte et fermai mon poing sur celle-ci comme si elle avait été un citron que j’aurais eu à pétrir au péril de ma vie.

Lorsque je sentis le riblet revenir à ma gueule, j’utilisai ma langue du mieux que je pus pour placer sa pointe la plus tranchante de sorte que je puisse complètement écorcher sa bouche, avec la mienne, et qu’elle saigne de matière vivante, amplement.

Elle me prit pour un arbre, comme pour se cacher de ma vue, et fit un bon derrière moi; j’étais la rage, la colère pourpre, la glace mauve. Si j’avais été un arbre, l’écorce aurait probablement éraflé l’intérieur d’une de ses cuisses à son passage. Je dus éminemment me refroidir avant de poser les yeux sur les siens. Je fus surpris de voir qu’elle avait porté ses bras au ciel et mes yeux se posèrent dans l’instant sur son bassin. Si j’avais eu une plume dans ma bouche plutôt qu’un riblet, j’aurais écrit, sur le champ, l’opéra “ton bas-ventre, mes branchies”.

     - « Sacrifie-toi ! » me dit-elle, en regardant presque droit au-dessus d’elle-même. « Sacrifie-toi, » me relança-t-elle. Je sentis mes gencives s’amonceler dans une série de mouvements latéraux; « sacrifie-toi ! » me dit-elle, encore.

Je me précipitai sur son bas-ventre et usa de mes gencives comme d’une lime. Ma tête bougeait dans un sens et dans l’autre et faisait corps avec mon esprit afin que je ne cesse ce carnage tant que le bain de sang ne ferait pas passer le scandale de la croix pour petit et pauvre.

     - « Sacrifie-toi ! »

Je me délectais de tout ce qui se trouvait sous son nombril et au-dessus de son sexe. Je n’avais plus conscience d’où en étaient mes mains, comme si je m’étais contraint à n’utiliser que ma bouche, que ma gueule. Je n’avais que très peu de contrôle sur la manière dont je performais les incisions, mais j’étais tout de même très soucieux que la forme soit esthétique. La matière vivante envahissait de plus en plus mon visage, mais son ventre, son sexe, ses cuisses restaient apparemment vierges. Jamais une gueule ne s’était approprié d’incisions carnassières aussi sauvagement.

Elle, comme un sexe en chiffon mort, tomba d’un coup, sur le sol, sur le vert-de-gris, ma bouche encore clouée sur son bas-ventre. Ma gueule continua de s’approprier tout ce sexe jusqu’à ce que je tombe mort.

 
 
Islande / 7.


Je vis que son bas-ventre était intact et éprouvai une très grande satisfaction qui se manifesta par quelques mouvements latéraux de mes gencives. Le contact de celles-ci, entre elles-mêmes, m'entraîna dans une forme de convulsion: j’avais l’impression d’avoir retenu un dégoût trop longtemps, sans que je sache exactement ce qui pouvait alimenter cette idée à mon esprit.

Je m'interrogeais au même rythme où le riblet me transperçait quelque chose, à l’intérieur de moi; je ne savais plus trop quelle partie de mon corps aurait dû souffrir de la chose. Allait-il accoucher de mon ventre ou de ma gueule, me demandais-je même pendant un instant. Je précipitai mes mains sur elle, comme pour me prosterner à ses pieds, puis à ses genoux, en prenant bien soin, toutefois, cette fois-ci, de laisser ma bouche à bonne distance et d’elle et de son bas ventre.

     - « Il serait mieux protégé par toi, » ai-je eu le temps de lui dire avant d’entendre le ciel et la paix, tous deux, se coucher sur nous, comme une couette en duvet.
     - « Regarde: des oiseaux qui chantent. »
     - « Je ne souffre plus. »
     - « Regarde, les rainures ont disparu. »

Je vis son bas-ventre intact.

Je priais sur elle comme si elle avait été la cristallisation d’un roc. Pour renouer avec le contrôle de mon esprit, j'ai choisi d’orienter patiemment le revers d’une de mes mains - je ne me souviens plus très bien laquelle - vers son ventre. Elle gémit un bruit d’oiseau ou d’agacement, peut-être de rongeur… un son évoquant l'écureuil aussi peut-être bien.

De toute façon, je devais me relever si je voulais profiter des vagues du ciel qui continuaient de se bercer sur le sol, plutôt qu’être entraîné dans une noyade - ce qui ne tarderait pas si je continuais à me prosterner ainsi dans l'ombre d'Amérique insouciante.

     - « Regarde, des oiseaux qui chantent » me répéta-t-elle. Je regardai à la volée dans toutes les directions, ne sachant pas très bien où elle percevait des oiseaux. J’ai cru voir quelques formes se dessiner - pour tout vous dire, il me semblait poindre au-dessus du ciel qui couvait sur les sols du marais des têtes aux allures reptiliennes, dépourvues de corps. Dépourvu de chairs, également.

Je me sentais seul, loin de tout. J’étais incapable de m’imaginer deux secondes, deux instants où des oiseaux - ou je ne sais quoi - auraient matérialisé la paix et satisfait mon envie de dépendance. Je ne voulus pas souffrir, je choisis au contraire, de me faire peur: de suite, je craignis qu’elle soit un fantôme et épouvanté-je de ne pas l’avoir approprié avec ma bouche, lorsque l’occasion s'était présentée. Je devais avoir la bouche en sang, en matière vivante, je n’avais plus le choix, maintenant.

Me semblait-il du moins. La magie ou le manège de l’esprit a fait que devant le grand trouble qui m’animait, elle fracassa avec calme les mots suivants à mon endroit:

     - « Viens, allons nous fracasser le crâne sur ces grosses pierres, là-bas. »

C’est juste à ce moment que je vous reconnus et, maintenant que je vous le dis ainsi, il m’est impossible de cacher ma grande joie. Quel immense soulagement que de voir que votre procession de visiteurs du futur s’était substituée aux formes plus ou moins reptiliennes qui hantaient le décor, me semble-t-il, il y a un instant encore !

     - « C’est un cimetière vivant, » lui demandais-je ?

Elle me répondit avec un vif « hum, hum, » un acquiescement rapide, mais complètement révolu avant, que dans l’absolu vous ayez le temps de m’envahir, et moi, et les cieux qui nous couchaient sur le sol, et la paix qu’ils traînaient avec eux:

          - « Si grand! »

Le reste du décor s’était presque entièrement effacé au souffle de vos mots, si grands! « Veux-tu que je plonge, » lui demandais-je avec amusement, entraîné - si grand! J’avais les deux mains plongées dans la dentelle des nuages qui parvenaient jusqu’à nos tailles. Elle gémit d’agacement, comme un oiseau pendu sur un fil avec un de ces semblables. Coquette, puis chouette et soudaine, elle feint d’être amusée pour m’amuser:

     - « Les rainures ont disparu! Librettiste ! »
     - « Héros, enfin ! »
          - « Si grand ! Si grand ! »
     - « Laisse-moi avoir la gueule en sang, pour être encore plus fort ! »

Elle refusa que j’avale sur le champ son bas-ventre et se mit plutôt à cueillir mes dents par terre, par delà la couche nuageuse, comme si elles avaient été des fleurs. Nous nous donnions l’un l’autre des sourires teintés de béatitude. Je profitai de ce que nous étions en amour pour lui demander :

     - « Veux-tu m’enrager ? »

Elle dissémina les dents qu’elle tenait dans une de ses mains au loin, devant nous. Dès qu’elles refranchirent le seuil que leur imposaient les nuages sur la ouate du sol, chacune d’elles se transforma sous mes yeux en immenses et gigantesques monolithes.

     - « Regarde ! Des oiseaux qui chantent ! C’est signe que nous approchons terre ! »
          - « Si grands ! »

Depuis les quelques distances qui me séparaient de vous, je vous vis reprendre la chorégraphie de votre procession. Le coryphée d’entre vous qui, plutôt, devait m’avoir suivi, semblait, maintenant, en retrait sur le reste de la procession. Je le regardai un peu plus longuement sans me questionner: il y avait, après tout, la paix pour nous faire jouir tous et le ciel pour nous bercer d’amour et des autres attentions précieuses, tous.

 

3e PARTIE
Chapitres 8.1 et 8.2
bientôt chapitre final (9)



 
 
Islande / 8.1


Je savais le riblet maître du jeu: maître de toute l’histoire, de toutes les fables qui pouvaient y concourir. Je n’avais jamais été maître des tourbillons: bien que je les eut marchai et combien marchai, ils ne m’avaient jamais laissé prendre contrôle de leurs destinés - au point où cette destiné, la plupart du temps, ressemblait à un déraillement d’une nature ou d’une autre. C’est dire à quel point la puissance du riblet réveillait en moi un sentiment de fortitude quant à l’avenir: il suffisait d'imaginer sa force-puissance pour être magiquement transformé en plus fort que soi, en plus fort que tout.

Je comprenais toutefois mal le sens d’accomplissement que j’éprouvais à fracasser mon crâne sur un monolithe.

Si l’océan devait se lever, et je savais qu’il se lèverait, il soufflerait la liberté et mon destin héroïque vers le rivage qui devait donner sur le crâne géant resté témoin et acteur de mon passage dans ce noir du temps: devais-je y amener, y rapporter une fracture? Ou chercher à le dépasser, physiquement, spatialement, je veux dire? Et pourquoi? Surtout, avais-je besoin d’une raison? Surtout, je savais le riblet maître du jeu.

     - (Un arbre qui tombe,
     un arbre qui fend l’océan - Si grand!)

Si grand le destin héroïque que souffle l’océan que je ne pouvais qu’être transporté, et avec moi, le riblet.

Qu’est-ce que je devais faire d’Amérique insouciante: la laisser à vos soins, l’entrainer dans mon aventure, l’entrainer vers une nouvelle destination, la raisonner, l’aimer? Dans tous les cas, je lui dis tout de go:

     - « Je ne nécessite pas l’amour. »
     - « Oh, mais je te crois, j’ai foi. »
     - « Librettiste ? »
     - « Fracassons nos crânes ! »

Ce que je fis, piteusement, en regardant son corps devenir extatique en crescendo. Comme si elle avait anticipé que les pioches que je ferais sur le monolithe étaient susceptibles de remplir l’espace, d’un rythme tribal qui prend du souffle comme un feu qu’on nourrit méticuleusement avec des branches de différentes tailles.

« Librettiste, » déclara-t-elle, en roulant une consonne ici et là, en accentuant une voyelle ici ou là, tout en continuant sa danse. Je devais me retenir pour ne pas devenir extatique, moi aussi, du mieux que je le pus. J’entendis le silence: que c’était beau. “Quelle belle scène,” me suis-je dit dans ce silence.

     - « Souffle les monolithes qu’ils puissent briser les boulets qui demeurent - les fracasser ! »

Je savais trop bien qu’elle parlait de la mine de charbon - et de ces pépites qui gangrènent toujours des profondeurs jusqu’aux sols pour en faire des cieux qui jamais ne se ravivent que pour mieux nous enterrer. Nous rendre aveugles au trauma, nous rendre sourds à notre misère, piteux des quelques passions qui pourraient encore nous traverser.

Dans mon silence j’en conclus que j’aurais dû crier: “quelle belle scène !” En lieu de quoi, s'étouffa le silence, malheureux au moins un peu sans doute, avec ces mots que je trouvais rassurants:

     - « Votre destin héroïque, mon destin héroïque, notre destin héroïque… »

Ce à quoi vous m’avez répondu, à plusieurs reprises, au point que vous continuiez de le répéter bien après que j’eus fini de le dire une énième fois:

     - « Si grands ! »

Amérique insouciante ne s’était pas jointe à nous: j’ai cru un instant vous relancer, vous et elle, en évoquant avec passion “nos destins héroïques,” comme s’il avait pu être encore plus beau de finir notre incantation par cet ajout, pourtant bien simpliste.

Elle était toujours extatique: en faisant rarement des tours complets sur elle-même, ses mouvements la portaient parfois devant moi, parfois un peu plus à l’écart d’où elle semblait avoir campé la chandelle qui la tenait vivante au milieu de la scène.

Je sus, lorsqu’elle me regarda de haut, dans un geste qui rappelait chez moi le flamenco, qu’elle m’imaginait à quatre pattes, affairé à piocher des chaines et des boulets partout sur mon chemin, avec mon crâne comme pioche. Ce que je ne savais pas, c’est si m’engager dans cette voie amenait le crescendo de son corps dans une extase encore plus belle: “librettiste,” je cherchais à forcer dans son esprit le mot, comme un sort, sans bouger les lèvres, et en laissant mon regard fixé sur le sien.

 
 
Islande / 8.2


J’avais besoin de vous regarder, de détourner mon regard d’elle: n’était-elle donc pas épuisée de bouger ainsi - de ces mouvements incessants qui l'amenaient d’un côté et de l’autre ? Avec elle, c’est tout le marais qui reluisit de moiteurs. Son visage était de glace, comme pour donner à la scène la présence majestueuse de l’océan, son corps, un volcan ou quelques plaques tectoniques sous-marines mettant à l’épreuve leurs soudures intemporelles. Si j’avais vu le crâne témoin derrière, j’eus cru que j’avais été transporté jusqu’au rivage où les charbons ardents s’étaient glissés sous la plante de mes pieds. Jusqu’au rivage où je l’avais vu, elle, s’extasier.

Elle dansait pour des pépites de charbons, comme je vous parlais pour vous voir.

Elle voyait les pépites de charbons hors de la mine, dans des manèges de l’esprit qui parfois vous ignorent et qui, d’autres fois, ignorent le riblet. Je ne savais plus très bien où j’en étais: je ne savais plus très bien quel sens donner aux éléments qui frappaient sur moi. Je vous savais capable de me pardonner, s’il s’agissait là d’un mensonge, alors je vous dis, empêtré:

     - « Mais je ne regrette toutefois pas, pourtant, d’avoir cessé de fracasser mon crâne sur ces monolithes ! »
     - « Soit honnête avec toi-même, Héros: le riblet n’occupera jamais ton attention comme sa fébrile pureté le fait. Jamais: avoue-toi vaincu ! »
     - « Je crains toujours que les vagues m’enlisent dans les fables d’autrui - »

« Soit, » s’exclama Amérique insouciante. Le silence qu’elle provoqua ainsi ou l’arrêt de sa danse, me rappela l’ensemble des rythmes tribaux, nomades, désertiques et vierges de contaminations qui animaient les lieux et probablement nos âmes depuis les derniers temps: des verges et des verges de temps vierges de contamination… Plus je m’avouais vaincu devant elle, plus j’avais l’impression de lire “librettiste” sur son âme. Comme si ses yeux, son corps et sa bouche, surtout, étant susceptible de trahir toujours, j’avais décidé de chercher l’écho de mon souhait dans une force-puissance qu’elle devait cacher quelque part en elle.

     - « Ton esprit s’y refuse: les héros ne marchent pas à quatre pattes, n’ont pas à se dandiner le cul. Aussi, tu me laisseras torpiller les boulets que je trouve sur ton chemin, sur toi. Je pèserai leurs poids sur ton front, puis sur le reste de ton os: plus leurs poids t’enfonceront et plus le livret s’enrichira jusqu’à faire naître une grande œuvre, un legs pour l’humanité toute entière. Et plus tu sentiras ma légèreté te porter et plus elle te soufflera comme un océan vers l’héroïsme auquel tu tiens tant ! Au même rythme que l’œuvre et la matière vivante ! »
     - « Ta légèreté ? »
     - « Mon souffle, tel un océan lourd qui se refuse à te noyer précipitamment: ton destin héroïque, librettiste ! Ton souhait le plus riche, librettiste ! »
     - « Mon sacrifice - mon sacrifice n’oublie pas que je vais aussi me sacrifier -, » lui dis-je, déçu que le mot ne l’entraine pas à être extatique, à nouveau, sur le coup, alors qu’il était jeté de ma bouche édentée.
     - « Ma pureté. »
     - « J’en ai besoin, tu le sais. »
     - « Personne ne sera sauvé, personne ne sera sauvé: ta foi t’a mené à croire que d'abandonner l’espoir était un sacrifice, il n’en est rien. »
     - « As-tu crié ces mots ? »
     - « T’ont-ils semblé vivants ? »
     - « C’est moi, moi, qui t'ai choisi ! Mais j’ai pourtant des doutes - pourquoi je doute ? »

« Les doutes sont bons, ils sont de l’ordre du vivant, librettiste: » cette fois-ci, je ne rêvais pas, sa belle bouche avait dit tous ces mots, dans cet ordre. Je lui aurais demandé de répéter, juste pour satisfaire mon esprit qui craignait qu’elle s’imagine que je me jouais d’elle et avait en tête de taire ce qu’elle avait dit afin de récupérer ses dires, au moment qui me semblerait plus opportun, pour la piéger ou pour me sortir d’une faiblesse, d’une maladresse, voire d’un mauvais sort. “La bouche en sang” me semblait pouvoir être évoquée, comme des mots sécurisants; mais, en lieu de quoi, je décidai de prononcer:

     - « Est-ce le jardin des morts ou la fontaine de la vie ? »
     - « As-tu trouvé la bonne foi, maintenant ? »

Si seulement elle avait été extatique ou si elle avait, comme plus tôt, levé les bras au ciel, j’aurais pu voir son ventre et probablement déceler, deviner, imaginer, faire apparaître du bout de mes doigts les rainures originales du riblet. J’avais vaincu.