Langue

(Histoire de la...)


 
 
Langue (Histoire de la...) / 1.


J’avançais à pas de tortues. J’étais sous l’impression, très forte, très présente, d’être suivi d'une grande écurie et que celle-ci foulait la suite de mes avancements; de très très près. Tout juste derrière moi. Tout autour, c’est l’écho, immense, des bruits produits par les animaux qui soumettait l’univers plus physique et matériel à son joug. Les échos avaient une densité qui me rappelait la lourdeur de certains membres lorsque les muscles sont épuisés. Des sons qui évoquaient un inconfort grandissant, sous un soleil plombant. Tout autour, rien n'était pourtant bien lumineux.

Dans le noir du temps, parfois - assez souvent je dois dire - on trouve un moyeu central qui agit sur nous comme un puissant rappel qu’on a été enlevé, soufflé, emporté, par un manège de l’esprit. Ici, l’espace était vide si ce n’est qu’une fenêtre, faite de plâtre, me semblait-il, meublait, seule, mon horizon.

Du mucus rose et très épais gouttait depuis le dessus de cette fenêtre; les larges coulis de couleurs suivaient les grosses gouttes qui irréparablement arriveraient un jour à la base du carreau.

Comme la couleur rose, le temps était lui aussi continu.

L'angoisse avait la forme d'une enveloppe aux quatre côtés collants et étanches, rendant toutes velléités de fuir futiles et inutiles. Les petits jeux d’ombres qu'il m'aurait plu d'imaginer sur les sols pour deviner un peu mieux ce qui se passait derrière moi et les autres purs produits de mon imagination n'autorisaient aucune fuite, aucune fugue - même pas par le rêve. La lourdeur et l’arrêt en continu caractérisaient tant l’atmosphère que l’air et mes idées. Tout, tout était moribond; un moribond qui venait à peine commencer, semble-t-il, son inévitablement bien trop longue agonie. Il n’y avait ni action, ni drame, ni même la possibilité de quelques aléas impromptus venus, on ne sait trop comment... on ne sait trop d'où, pour brouiller un tant soit peu on ne sait pas non plus trop quoi.

Plusieurs choses s’étaient arrêtées; je m’amusais un peu à m’imaginer essayer tout de même de les décrire. Je me sentis rapidement ennuyé par l'idée même d'avoir entrevu autant d'ambitions. J’étais certain que l’ennui m’aurait assommé, d’un coup, à la manière d’une lambourde de bois exotique qui se laisserait tomber sur la tête de quelqu’un si j'avais follement persévéré.

La tranquillité ressentie dès lors que je levai les yeux pour relever l’absence totale de telles lambourdes, au plafond, attisait en mon corps une force d’attraction certaine. Tellement que j’avais l’impression que l’écurie qui me suivait s’était plus ou moins instantanément transformée en régiment de petits nuages en forme de petites ouates blanches, à peine effilées sur leurs contours. L’atmosphère était tombée, d’un coup, si doux que sans que j'intervienne, les nuages se mirent à danser autour de ma tête, comme pour m’accompagner sur le court chemin que je suivais… et qui, inévitablement, me mènerait à la fenêtre de plâtre.

« Il pleut des os par-dessus ton épaule; derrière toi, »
me dit une belle bouche, toute fabriquée de fraises mûres, depuis le milieu de la fenêtre.

J’entendais effectivement des os tombés lourdement derrière moi, et je jetai un œil pour prendre plus pleinement connaissance de ce qui se passait. Aussitôt, moi de même, convaincu qu’il s’agissait bel et bien d’une pluie d’os, je ramenai le haut de mon corps - et ma tête - dans la direction j'avais abandonné, à l'instant, sans plus y penser.

La belle bouche en fraises avait disparu.

Les nombreuses aventures auxquelles je m'étais livré m'avaient accoutumé aux charbons ardents. Sans vraiment que j'aie de doutes, sans aucune surprise non plus, je m'aperçus que le souvenir tout récent de la bouche avait eu un effet incendiaire sur mes rétines. Effectivement, des petites broussailles, touffues, prenaient flamme et offraient l’illusion de piétinement sur la toile de fond de mon œil.

Aurais-je été plus attentif, il est presque certain que j’aurais su déceler le son unique d’un tel grésillement et que l’audition seule d’un tel signal m’aurait transporté complètement. J’aurais peut-être même joui ! me dis-je, tout spirituellement, avant de retourner m’enquérir de la disparition de la bouche de la fenêtre qui se trouvait toujours à quelques bonnes dizaines d’enjambées de moi.

 
 
Langue (Histoire de la...) / 2.


Très fort, le coup de l’impulsion qui m’emporta dissocia de mon être physique une partie de moi-même; cette partie décida, après un court moment d’hésitation, d’ignorer la fenêtre de plâtre qui était à un bras tout au plus d’elle, pour me permettre de regarder la pleine broussaille que je devinais s’embrasser sur les rétines de mes yeux et, peut-être même sur la toile de projection arrière de mon crâne.

Plus je prenais la mesure des petites fourrées et des émanations que leurs étourdissements provoqués par les petits, mais nombreux coups de vent, plus je me réimaginais reproduire les quelques mouvements distincts qui m’avaient conduit au moment présent: regarder derrière, regarder devant, regarder en haut, de côté, puis derrière ou en haut à nouveau, et devant… Tout le haut de mon corps semblait pris dans un même pain: un pain assez lourd, si je dois préciser - mais nonobstant cette caractéristique qui faisait de l’ensemble de mon buste un participe à part entière d’un environnement tout aussi lourd, ou même l’air semblait refuser de se dissoudre avant d’avoir toujours pu manifester et traîner un peu plus longtemps son agonie et le désarroi, absolu, qu'une telle souffrance pouvait entrainer dans son sillage.

J’arrivai finalement à la fenêtre - je ne me souciai absolument pas d’identifier plus proprement les matières qui avaient servi à son édification sur ce qui semblait être, autrement, un mur sans vie. Je collai, avec une certaine précipitation, mes deux mains et une oreille sur elle - sans trop me soucier, non plus, de l’épais mucus qui devenait collant au contact des parties de mon corps que j'exposais ainsi.

Les restes de mon corps, mes membres inférieurs depuis juste dessous la ceinture, arrivèrent à moi comme s’ils avaient été des vêtements pliés soigneusement dans une malle. La malle, un caisson de bois avait été traîné, je ne saurais jamais par quelle force. J'acquiesçai de la présence du caisson, maintenant tout près de moi avec esprit: j'accompagnais mon sentiment de reconnaissance envers cette bonne fortune d’un fin mouvement de pointe du menton, cherchant avec quelques précisions à le diriger dans la direction qu’occupait la grosse caisse.

La caisse était faite de bois lourds et de larges armatures de métal durement rivetées.

Des sons se mirent à sortir de ma bouche; à mon plus grand étonnement, les mots n’avaient rien à voir avec les broussailles qui s’étaient installées sur mes rétines, mais sous le sens du bref souvenir que j’entretenais de la belle bouche qui était apparue à la fenêtre avant que je ne sois entrainé plus en avant dans ce manège de l’esprit.

« Rouge. Rouge. Coulis de framboise. Rouge. Coulis de framboise rouge… Cerise peut-être ? »
J’avais pour ainsi dire, en souvenir, le petit écart qui se trouvait entre les lèvres de la belle bouche et je cherchais à convaincre mon œil d’y déceler quelques pointes de dentition. À force d’essayer, mon souvenir se transforma et la bouche affichait maintenant presque un grand sourire blanc sur lequel mes pupilles cherchaient à se compresser, pendant que ma bouche à moi répétait en boucle:
« Rouge, coulis de framboise, rouge, coulis de framboise… Cerise, peut-être ? »


 
 
Langue (Histoire de la...) / 3.


Toujours avec mon oreille accoudée sur la toile, les pupilles écrasées sur les dents d’un sourire imaginaire, le menton encore tendu vers le caisson, je vis un loup tranquillement apparaître à quelques distances de moi; tout au plus, était-il à huit ou neuf enjambées, peut-être une douzaine de bras… peut-être quinze...

C’était probablement un jeune loup. Il n’était pas particulièrement gros. Il avait l’air malin et vif. J’eus le temps de voir sa langue, à travers son museau, suivre le rythme de son halètement avant qu’il ne bondisse vers moi et que, pris de surprise, je sois forcé hors de ma position. J’eus à peine le temps de remarquer - il m'est difficile d'en être absolument certain - qu’il avait les deux yeux rouges avant qu’il ne rebondisse à nouveau, mais cette fois-ci en direction de la fenêtre de plâtre.

Son bond le fit passer à travers la fenêtre comme si elle avait été une toile. Elle se déchira, en son centre, à la manière d'un emporte-pièce. C’était tout à fait incroyable, mais tout allait si vite. Même les torrents de questions qui émanaient de moi ou qui parvenaient à moi n'arrivaient pas à obtenir une consistance, une espèce de matérialité qui leur auraient donné un ancrage dans un univers ou un autre. La déchirure était, à première vue, béante et semblait reproduire la forme de la gueule grande ouverte du loup: en me frayant un chemin, par cette ouverture, je relevai au passage que le loup avait dû y laisser sa peau, car sa fourrure était restée entièrement prisonnière à l'extérieur du trou et qu'il n'y avait plus de trace de son corps.

Je pris un instant - comme plus tôt tout allait très très vite; il me fallait être un peu calme, un peu posé, un peu, mais instantanément. Cet instant a dû s'étendre sur six ou huit éternités. Mon membre entreprenait de sortir de ses gonds et constituait une bien étrange distraction de laquelle j'essayais de me défaire, le temps de revoir le chemin qui m'avait conduit jusqu'ici. Il me semblait urgent et impératif d'avoir en tête une idée générale de ce qui avait pu advenir de l'espace que j'avais quitté. Plus calme, j'arrivai à voir des similitudes entre mon membre et une queue de loup, avant que l'instant soudain d'après, l'analogie ne tienne plus du tout parce qu'il avait entièrement retrouvé sa constitution originelle. Avec l'autre œil, encore, je regardais par l'ouverture, comme si j'y avais cherché désespérément une distraction pour la substituer à la précédente et... avec un autre oeil encore, j'arrivais, tranquillement, à prendre minimalement conscience de ce qu'il y avait maintenant tout autour de moi.

Le bruit de pas, particulièrement lourds, réveilla mon intérêt pour ma propre présence et, sans doute un peu aussi, ma sécurité. Ces pas n'étaient pas censés être lourds... en complétant le tour que j'avais entrepris sur mon axe, je pensai avec beaucoup de certitudes mêlées, il me semble bien avec une étonnante volonté, que ces pas auraient dû être, au contraire, affinés et rappeler instantanément les talons aiguilles. Oui, il y avait bel et bien une forme de volonté très forte qui se cachait derrière toutes mes actions et, nul doute aussi, mes certitudes.

 
 
Langue (Histoire de la...) / 4.


- Paix, amour et baies des Chaleurs.
Baies des Chaleurs, amour et paix : c’est ce que ce sera dorénavant, puisque c’est ce que tu es venu chercher.
Elle me disait tous ces mots pendant que je n’écoutais rien; pas même ma voix intérieure qui, pourtant, devait bien s’être manifestée parce que je me prenais la main dans le sac à m’inventer des tonnes de souvenirs invraisemblables. Aussi, je me revoyais mordre dans son sourire, en disloquant ma mâchoire pour faire passer mes propres dents devant et derrière les siennes. Puis mordre haut, dans sa bouche, sans arrêt. Manger de la bouche en affamé.

Jusqu'à ce que j'arrive à reprendre sur moi - je n'y serais peut-être jamais arrivé si je n'avais pas remarqué que sa bouche était revenue sur un plan purement horizontal, ce qui avait conduit ma cervelle à s'entrechoquer sur l'intérieur de mon crâne.

Si sa bouche était sur le plan horizontal... alors c'était donc que mon corps à moi devait s’en trouver tout tortillé d’une dimension à l’autre… C'était certain.

Sa belle bouche redevenue l’organe d’un fruit saint plutôt qu'un simulacre de je ne sais trop quoi fait de plâtre, de mucus - ou même de matière vivante: jusqu'à quel point pouvait-elle être la maitresse de l'ouverture par laquelle le loup et moi étions passés. Le loup, lui, semblait y avoir laissé et sa peau et sa vie, puisqu’il n’y avait plus aucune trace de sa présence nulle part. Mes deux yeux, sous la sévère contraction de la ceinture qui couvre mes arcades sourcilières, plongèrent pour cadrer les mots que le magnifique organe allait prononcer - plus rien, nulle part, n'existait plus:

- Ma belle bouche pour fabriquer les promesses dont tu as tellement besoin.
« C'est par nécessité, c'était par nécé... - ? »
- Toutes les promesses… dont tu as tellement besoin.

Ces pas - enfin, le bruit qu’ils faisaient en marquant ses déplacements dans l’espace - s’affinaient - redevenaient normaux, si je puis dire. Moi, je ne bougeais pas. Mais elle avait un soudain éclat de vivacité - tout à fait remarquable - et avant peu de temps je reconnus le bruit si distinctif des talons aiguilles qui dirigent le monde.

- Ce n’est pas en cachette que tu pourras me créer les traumatismes nécessaires à un nouveau circuit de la satisfaction. Cerises, framboises et coulis-balivernes n'amusent plus personne - ce n'est pas avec des guenilles et de telles pacotilles qu'on peut marquer le début ou la fin d'une gamme d'émotions vivantes, vibrantes à donner du souffle à celui qui a mangé du loup jusqu'à s'en exténuer.
Les rouges qu'elle mentionnait, avec presque dédain, continuaient de provoquer en moi de très fortes et présentes déglutitions et je me sentis trembler; elle m'avait sans doute au moins un peu déchiré en prononçant ces mots, mais je l'aimais :
« Je pensais y arriver par la peur ? J’avais prévu que des peurs proliféreraient du caisson, de la malle que j'ai laissée - »
- Des peurs que j’éprouverais que trop tu ne m’aimes ?
« Trop, mais en plus aussi pour vrai - Le fruit gras est une bouche qu'il faut séduire. Tu te dois de rester stigmatisé par l'effet d'appropriation, mais aussi de te souvenir que c'était par nécessité. »
Elle se déplaça avec élégance, d'un pas vif, jusqu'à un petit lapin blanc qui trainait par là.
- Tous les sucres, de tous les fruits gras, tous les miels et tous les laits du monde sans que personne, ni même tes pires avaries de courage, ne puisse jamais ni réduire ni vider de son sens toutes les matières qui parviennent jusqu'à ton œuvre.
Elle précipita avec un certain doigté et une précision certaine le montant de son talon sur le haut du cou du lapin et chercha à l'écraser complètement :
- Mon sexe sur ta bouche, mon ventre dans ta tête.
« Que reste-t-il du Héros que donc tu m'avais convaincu qu'il avait une valeur à tes yeux ? »
- Un loup blanc exténué par une guerre sous ma jupe.
À force de se tortiller, le lapin trouva le moyen de s'échapper de l'étau que formait l'escarpin sur son corps : mais sa fuite le dépiauta complètement. Je le regardais, tout rose, extraordinairement encore capable de respirer lorsqu'elle conclut:
- Un tragédien... ou plus sinistre encore... et son opéra.


 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Langue (Histoire de la...) / 5.


Je ne pouvais me croire résolu à l’idée que je souffrais d’une anxiété de me retrouver seul; quelqu’un, quelque chose, ici, devait tant avoir peur de la solitude que tout l’air avait été aspiré puis, timidement, relâché dans une même et uniforme teinte grise d’angoisse.

Je tournais le dos à la scène. Des instants qui précédaient, je n'arrivais pas à identifier des actions qui se distingueraient en bravoure, ou autrement, de celles qu'avaient entrepris le petit lapin. Et voilà, maintenant, que j'imaginais qu'on puisse me nécessiter ! De quelle bravade pouvais-je parfois me jouer: derrière ma nuque, rien ni personne ne devait s'attendre à quoi que ce soit de moi, finissais-je par me raisonner.

Le fond de mon crâne, tout noir, était, vide, tout vide. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le siège où continuaient de se dépouiller les quelques images et souvenirs de cet étrange lapin, pris dans les griffes d'un escarpin. J'entrepris d'imposer - tant à mon esprit qu'à l'environnement tout entier autour de moi - le derrière de mon corps, mon dos pour être plus précis, comme quelque chose de dur, qui ne pouvait être pénétré, franchi, vaincu. Je me souvenais d'aventures où j'étais appelé à me ragaillardir avec une certaine régularité et une première émotion vint s'engager dans ma tête - et nulle part ailleurs dans mon corps.

Quelle prémonition pouvait bien m'avoir saisie, ainsi, qu'instinctivement je me ragaillardisse ? Sur quelle maladresse ma cervelle-geyser, pourtant nul doute asséchée par l'ennui, pouvait-elle avoir trébuché pour se trouver la force et la présence de semer en moi un quelconque doute afin que mes prochains pas, mes prochaines actions puissent s'inscrire résolument dans l'ordre du vivant ? Étais-je devenu intrépide au point de ne pas avoir à clarifier, au moins un peu, cette ribambelle qui se déroulait, autour d'un moyeu invisible dans ma boîte, avant de me lancer dans une nouvelle aventure ?

Je devais me trouver à un demi-bras - pas beaucoup plus, le cas échéant - du mur par lequel j'étais arrivé jusqu'ici. En fait, de la fenêtre plâtrée qui m'avait servi de point d'entrée jusqu'ici: de ce côté de l'univers, par contre, il était très difficile d'imaginer une quelconque fenêtre ou toile si ce n'était d'une ouverture un peu battante, à la manière de rideaux, suffisait à me rappeler ce dont j'avais à me souvenir quant au chemin que j'avais emprunté.

En voulant capturer, dans un seul bloc, mon intrépidité, l'extrême droiture de ma dorsale et l'apparente festivité qui animait la ribambelle dans ma tête, je m'autorisais à quelques concentrations prudentes sur la biomécanique de mes bras. Comme pour m'aider à passer à l'action, je balançais avec toujours un peu plus d'élans les bras le long de mon corps. Tout devient cristallin, après peu de temps: je me devais de plonger mes deux mains dans le pan de mur qui se trouvait devant moi.

Je rencontrai immédiatement une force, étrangère, peu commune, extraordinaire même: pour peu, j'eus l'impression d'être possédé. J'étais de cette trempe de héros qui parfois peuvent être soufflés ou transportés, mais être ainsi possédé me semblait tout à fait être une nouveauté. Un flux de matière se faisait entendre et, me semble-t-il, passait rigoureusement entre les pans du mur qui eux, me semble-t-il, sans pouvoir en être certains, s'éloignaient l'un de l'autre. Les réminiscences d'une rivière bleue-pisse-de-paysanne gagnèrent mon esprit plus vite qu'une fournée de mille-pattes énervés.

Je balançai mes yeux pour qu'ils gagnent la dextérité voulue dans mes globes oculaires et forçai, par la suite, mon regard dans l'entre-mur. La matière était rose: peut-être s'agissait-il d'une rivière composée du mucus un peu écœurant, un peu gommant qui avait suinté abondamment sur la toile que j'avais plus tôt empruntée comme fenêtre... De la barbe à papa ? Non, des canneberges peut-être ? Des cerises, encore moins !

- « Baies de chaleurs. »

Une voix vint interrompre le flux de mes pensées; des "baies des Chaleurs", répétais-je, le masque aussi rond que le trou à paroles. Qu'il faisait bon d'être ainsi rassuré ! Personne n'avait besoin de moi, au contraire c'était bel et bien moi qui nécessitais quelqu'un, quelque chose; dans ce cas-ci une réponse à laquelle je serais sans doute parvenu, mais après combien d'efforts ! Bizarrerie de la nature s'il en était une, cela voulait donc dire que j'avais été bel et bien l'âme qui, avec une mollesse extrême, avait accueilli la perspective d'être seul... au point où l'air elle-même s'était faite toute grise et triste. Étrange perspective.

Étrange perspective dont je fus soufflé - voilà, un héros ne perd jamais totalement ses repères - des souvenirs que j'entretenais et caressaient de la rivière bleue-pisse... et de l'apparente noyade dans laquelle elle m'avait entrainé. De même, mes yeux cessèrent complètement de se soucier du flux de matière rose qui coulait dans le pan de mur, pour concentrer le regard dans un recoin précis de ma boîte: j'avais été, sans le savoir, totalement accaparé par un détail. Et, bien que celui-ci était tout à fait anecdotique, il avait suffi à lancer dans mon âme et dans mon esprit un régime complet de raisonnements et de constructions conceptuelles.

Ce pouvait-il, semblais-je avoir passé toute ma vie, si ce n'est des cinquantaines d'éternités, à me demander, que mon dos puisse s'être élevé à la manière d'une grande montagne absolument escarpée de toutes parts ? Se pouvait-il que, sous l'effet de la force de concentration que j'avais exercée sur la biomécanique de mes bras et, par extension, sur la répartition des efforts de chaque côté de ma dorsale, mon dos soit devenu un obstacle naturel éminemment infranchissable ? Ou, encore, qu'à vouloir imposer ma présence à tout l'environnement, j'eus pu créer un cataclysme souterrain entrainant des plaques tectoniques dans une telle subduction que la planète elle-même s'en était à jamais géotransformée ?

Le circuit de raisonnements qui était toujours en branle semblait sans fin et éternel: les considérations que je posai sur cette construction, pourtant bien calmement, avaient suffi à m'essouffler complètement. Il ne me restait à peine plus qu'un souffle de vie que je devais entretenir ou économiser le mieux possible afin de pouvoir survivre.

Plus j'abandonnais - par souci d'économie de mes forces - l'idée de plonger hautainement mes mains dans le versant du mur qui me faisait face - plus je ressentais une excitation certaine, sexuelle sans doute, à travers tout mon corps: ma cervelle-geyser et mon os crânien dans l'ensemble étaient toutefois gelés, frigorifiés et complètement paralysés. Je dissipai avec assez d'aisance les inquiétudes nouvelles que ce handicap fit naitre à mon esprit pour mieux vivre l'excitation et les plaisirs du moment.

Depuis la plante de mes pieds, jusqu'en haut de ma nuque, j'avais l'impression d'être à nouveau entièrement possédé. Cette fois-ci, les desseins de la possession étaient imaginables: j'incarnais, oui, l'incarnation d'une cervelle-geyser - assez gaillarde, je dois dire. Mais était-ce la mienne ou celle de quelqu'un d'autre ?

Le mucus rose semblait prendre des teintes couleur pétrole - comme une suie, peut-être une nappe qui refuserait de se stabiliser un tant soit peu dans l'environnement afin que je puisse au moins être tenté d'y plonger ? De m'échapper ? De quoi ? Ni rien ni personne n'oserait dorénavant me suivre: les manœuvres nécessaires pour franchir ma montagne étaient bien trop périlleuses et, certainement, mortelles à tout coup. Je me préparais donc, bien raisonnablement, à être seul sans doute un temps, souvent, sûrement longtemps. Peut-être pour toujours, toujours ?

Mais j'étais effrayant !

Et... jamais mon destin héroïque ne s'était confirmé avant autant d'assurance : je serais héros, ou bien sûr, je serais le librettiste de l'œuvre, ça va de soi, je serais tragédien, voilà pour me rendre heureux, et peut-être même plus sinistre encore ! Voilà qui pouvait être effrayant !

 
 
Langue (Histoire de la...) / 6.


J’avais en tête, plein la tête, ras le crâne, des souvenirs qui s’accumulaient, qui déboulaient chaotiquement: des dédales de matières roses, rose gomme à papa, rose muqueuse d’intérieur de bouche, le rose d'une langue, le rose un peu plus violacé qui se trouve immédiatement derrière des lèvres lorsqu'on les tourne sens dessus dessous; rose rivière-bleue de pisse de paysanne ! Baie, baie des Chaleurs ! J’étais essoufflé. J’étais exténué. Mais j’avais réussi à franchir le pan de mur et, à laisser derrière moi, je ne savais plus trop bien quoi pour être honnête...

Une montagne ?

Une montagne de muscles ? Une montagne escarpée ? Jamais je n’avais été aussi terrifiant. Serais-je dorénavant, tout simplement, incapable d'éprouver la peur pour quoi que ce soit ? J'éprouvai une joie maniaque de pouvoir profiter d'un si important confort sur le trône des prédateurs connus et inconnus jusqu'ici.

Vents, mers, marées, tourbillons, poudreuses... fractures du crâne, même, n'avaient plus rien d'effrayant. J'étais passé - en quelques secondes ? - de ma peur d'exposer mes yeux une fois de trop à ce que je n'aurais jamais du voir, même une seule fois, à ce monstre dont on ne pouvait véritablement se faire une idée sans craindre que la cervelle tout entière nous fonde d'un coup et que le déverrouillage en osselets du reste de la boîte crânienne rende toute tentative de tenir en place une idée, une seule idée quelconque, absolument futile. J'étais devenu d'une telle monstruosité qu'il était même impossible de savoir s'il fallait me fuir ou me combattre.

J'avais l'impression que j'étais mon corps, ma force, n'était pas surnaturelle: juste absolument exceptionnel. J'étais capable de soulever des montagnes, je pouvais trainer Gizeh sur mes épaules mieux que n'importe quel animal mythologique issu de la dernière centaine de millénaires. J'avais en moi des visions où les trois gigantesques ouvrages de l'Égypte ancienne me servaient de petits cailloux à faire bondir sur les bords d'un étang pour ensuite revenir dans le creux de ma main. Paraissait-il même que j'avais en moi - en mon corps, mon sang, mon esprit, mon âme, mes cuirs, mon os, je ne saurais dire exactement - le siège vivant d'un dessein sinistre: j'étais épeurant.

J'étais figé et seul.

Rien ne pouvait m'atteindre.... même à mon insu: la force de concentration que j'exerçais afin que ma présence puisse être ressentie aux quatre coins de l'univers était-elle qu'elle irradiait de mon crâne; j'aurais pu jurer que tout mon corps était sanglé, emprisonné et interdit de tout mouvement pendant qu'il accumulait une charge énergétique suffisante pour entreprendre la réalisation magistrale de mon destin immédiat. Malgré ce sentiment de retenue, j'arrivais déjà à imposer ma toute forte présence comme l'on procède parfois à l'imposition des mains. Puisque je devais attendre, j'aurais aimé qu'il puisse y avoir des yeux ou des témoins pour concourir avec mon état d'esprit. Je me serais avancé plus loin dans l'observation de mes schèmes mentaux, le cas échéant et sans doute même, aurais-je risqué quelques embellissements esthétiques ou quelques mises au point fortifiantes sur toutes les nouvelles constructions apparues dans mon intimité.

Je choisis plutôt de célébrer ma solitude dans une sorte de repli sur moi-même: héros, librettiste, tragédien et... plus sinistre encore et... son opéra - voilà qui faisait de moi un monstre pertinent sur le plan culturel. Il ne m'était certainement pas nécessaire de m'encombrer de plus d'hubris et faire de moi un support à gling-gling pour un peu de reconnaissance et qui ne ferait que, par la suite, m'encombrer de soucis et de questionnements inutiles.

Le loup n'étant plus sur place, je pus constater avec calme tout le chemin que j'avais parcouru pour me rendre, dans un premier temps, à la fenêtre de plâtre - et, ensuite, passer à travers celle-ci, j'imagine, par la magnifique bouche qui était exposée entièrement nue, au monde entier pour, enfin, me retrouver acteur ou témoin d'un phénomène parallèle à ce que je vivais ici avec le loup et le coffre... cette malle qui s'était déplacée jusqu'à moi, mue par une force obscure, mystérieuse et qu'il m'était toujours impossible de m'expliquer avec quelques satisfactions... Mystère, mystère.

La malle, au milieu de l'espace - je dirais... à vue de nez, mais sans vouloir vous mentir non plus - devait être à dix ou vingt enjambés de ma carcasse,chairs et sangs mis sur pieds. Semble-t-il que j'avais cessé toute action et tout mouvement le temps de fomenter l'énergie ou le carburant que nécessiterait ma présence. Déjà exceptionnelle, celle-ci maintenant s'offrait nue au monde entier, radiant comme des feux d'éclairs, nucléaire à la manière d'un orage soudain qui frappe au cœur la nuit dans son ciel pour qu'il tombe d'un trait sur mers et terres, dans un fracas absolument macabre.

À elle seule, ma présence devait envahir ou, du moins, empiéter sur tous les espaces qui m'étaient immédiats: j'occupais facilement entre trois et trente fois plus de volume que ma masse.

Étant donné qu'à l'instant, encore, j'avais tous les ressorts d'une entité barricadée dans une camisole de contention, mes enjambés me parurent particulièrement longues - et dégourdies. En arrivant près du coffre, je réalisai avoir bien mal évalué à quel point j'étais surdimensionné et fis trébucher un calice qui trainait sur la malle. Je n'avais pas remarqué la présence de cette coupe à vin - également surdimensionnée - mais je me pardonnai sans trop d'efforts cette distraction.

Et pour cause ! J'avançais rapidement, tel un solide poids cubique pris dans un torrent de vivaces vers ce qui s'élevait à mon horizon: une immense palissade sur laquelle se trouvaient tendues à la verticale, les têtes vers le bas, des dizaines ou des centaines de peaux de lapin !

 
 
Langue (Histoire de la...) / 7.


Je précipitai mes deux mains à l’avant comme le dernier des ivrognes entêté à ne pas lâcher sa prise sur une grisette, pas avant que celle-ci n’ait feint de gémir jusqu’à ne plus croire du tout qu’elle feignait. Elle gémit:

« Meow, mi-eowwwwww ! MI-EOWWWWWW ! »

Elle gémissait si fort que mes ahanements débridés s’en trouvaient complètement mis en sourdine. Je l'éternisais dans le silence - elle qui gémissait. Cette fois-ci, elle gémissait comme depuis une citadelle la plus sacrée, qu'elle m'interdisait pour le plaisir, puis encore, comme un concentré suffocant de désirs sexuels privé de son droit d'offrir tous ses organes à l'abus, à la consommation et à la douceur d'un seul trait. Dans le silence que j'imposais partout autour, avec ma bouche pour inspirer tout l'air et les flaveurs que je pouvais, elle gémit à nouveau.

Cette fois-ci, elle était obnubilée par tout ce sexe qui était le sien et dont elle se refusait de ne pas être affairée à offrir. Elle n'était plus un désir, elle était de la pulpe dentaire grossièrement en fornication avec une crème glacée molle qu'on doit continuer de mordre et de manger pour prouver sa valeur quant à l'insupportable, l'inhumain et l'absence de règles, de frontières, de moralités.

Je lâchai prise. Dans le creux de mes mains, deux oranges de la Floride: pleines de jus, pleines de sucres, pleines de sexes-gras, pleine de saveurs. Gigantesques comme Rita Hayworth, fermes comme Bettie Page, douces comme Jayne Mansfield... et chaude, chaude comme Mae West plongée, plein pied dans la marmite aux soleils couleur orange, enfants bénits de cet astre qui fait "flash, bam, alakazam" avant, pendant et après sa manifeste agression.

J'appliquai la pelure des deux oranges sur mon visage, les pressant sur mes cuirs comme s'il s'agissait d'un produit de beauté miracle. Avant que je n'aie pu m'inquiéter de mon haleine - il me semblait absolument être indissociable d'une figure d'ivrognerie - des flaveurs paradisiaques, d'une extraordinaire beauté se mirent à croître tout autour de moi. Des fleurs cultivées non pas par la main de l'homme, mais par des vents aussi magiques que magnifiques: des vents venus de derrière moi, peut-être même de la fenêtre, oui sûrement de la fenêtre de plâtre, peut-être même le produit d'une lascive exhalation de la magnifique bouche qui m'avait fait toutes ces promesses auxquelles, maintenant, je tenais plus qu'à l'air que je respirais.

Je fermai les yeux à moitié, espérant voir les magnifiques fleurs prendre corps, chairs et sangs. J'imaginais des organes de chairs, de vie et de sexe escalader leurs squelettes et prendre possession des parties clés de leurs anatomies: une allégorie, non ! Plutôt le hiéroglyphe d'une langue d'océan, comme on dit d'un quartier d'orange qu'on arrache à sa mère.

Le ciel était orange, pleinement orange !

Flash, bam, alakazam !

- « Ma belle bouche, » « les promesses, » « toutes les promesses, » « ma belle bouche...»
Depuis quelque part, sur ma droite :
- « Ma belle bouche, » « les promesses, » « toutes les promesses, » « ma belle bouche...»
Puis, d'une stratosphère inconnue jusqu'ici :
- « Toutes les promesses, » « ma belle bouche,» « les promesses... » « toutes les promesses... »
Ces sons me parvenaient aussi bien du mur que j'avais traversé que depuis la palissade à lapins - bref, pour peu, les mots venaient de partout autour de moi et me sonnaient totalement dans une ivresse indescriptible.

Je crains durant un court instant de relever les yeux de mes deux oranges: j'anticipais pouvoir être frappé de cécité si j'exposais trop directement mon crâne à l'absence de toute forme de grisette dans ce monde. Les fleurs, même immatérielles, protégeraient bien mes pupilles de l'éclatement en mille morceaux que provoquerait, nul doute, un tel éblouissement. À cet égard, je sus me raisonner rapidement.

Mais, encore fallait-il que je puisse me libérer de l'envoutement intégral que les deux magnifiques sphères de jus avaient sur moi. Ces deux oranges que je palpais maintenant comme si elle avait été les papillons les plus doux, les plus fragiles et les plus sophistiqués de l'univers. Une d'elles me reposait les pupilles d'un danger qui n'existait probablement pas et l'autre, m'offrait le repos du guerrier d'une grisette qui n'existait probablement pas non plus.

Cette fois-ci, j'entendis la suite de mots, comme une belle phrase qui valsait, symphoniquement, dans l'air de l'espace:

- « Ma belle bouche pour fabriquer toutes les promesses
toutes les promesses
dont tu as besoin. »
Les oranges, elles, continuaient de flotter à proximité de mes mains, comme si elles avaient été retenues par de faibles charges électromagnétiques invisibles.

Des mots, des mots en particulier étaient sans cesse répéter dans un renouveau de volupté créant une forme qui se remplissait constamment de regains de lascivités humides, chacun d'eux laissant sans gêne planer tous les risques de suffocations qu'on pouvait associé à de tels phénomènes : "ma belle bouche", "toutes les promesses", "belle bouche", "fabriquer", "toutes les promesses..."

Ces mots étaient, à ne pas en douter, du sexe à faire suinter depuis le bassin de la terre le ventre du monde lui-même ! Enfin ! Que ça puisse être exposé une fois pour toutes ! Que se cachait-il tout ce temps ? Les encens étaient à rêver - magnifiques ! La suinte de peau qui glissait en se trémoussant le long des parois autrement invisibles de l'espace étaient, elles aussi, tout simplement magnifiques. La volupté devenait de plus en plus incendiaire et les feux étaient tous sous le coup de joyeuses et effrénées expansions : de grâce, puis-je mourir plutôt que de risquer de dévorer ce paysage en simple mortel ?

Les oranges flottaient.

Les murs et autres obstacles mentaux tremblaient !

Et, la suinte pissait !

Librettiste, tragédien... et plus sinistre encore - elle me l'avait promis, un héros, un librettiste et son opéra voilà qui serait assez digne pour décider de cultiver le Nouveau Monde ou de le dévorer charnellement ! Une nouvelle culture à fabriquer, à faire croître, depuis rien, à la gloire d'un nouveau firmament et de la bouche qui exhale le divin comme on dit de l'eau qu'elle est bleue. Magnifique !

Les oranges flottaient, les murs tremblaient !

Et, la suinte, elle, pissait ! Pissait de partout !

Les suintements des suintes corporelles - toutes venus du haut de corps de femmes absolument dominantes - venaient en pluie sur tous mes cuirs: friandises à gueule, à oeil et à sexe gras.

Exténué et prêt à mourir, je couchai ce qui restait de moi près de la malle.