Manor Studio


 
 
Manor Studio / 1.


Parce qu’il y avait trop de couleurs, pas assez de nuances, pour qu’elle soit une création de la nature, je me suis reconnu sans trop de peines comme le support duquel elle avait été botanisée comme une folie du crâne. Elle était frappée depuis mon atelier: elle déboulait depuis la crèche originale, c’était peut-être trop certain - le vivant est fait de ces détestables incertitudes -, trop coloré, donc, trop impossible à prendre d’un coup comme une inspiration qui tomberait, déboulerait s’il le fallait, pour tomber finalement sur son socle.

Et puis, aussi, j’avais des fidélités et la première page devait être aussi pure que la dernière. Je croyais toutefois que le manège était trop bon pour être ignoré: enfin, je savais qu’il me devait de m’interdire de l’ignorer. Il existe des manèges qui entrainent votre regard parce qu’ils sont beaux à regarder et que c’est une dette que vous devrez trainer avec vous d’avoir vu une belle chose en ce bas monde.

Je devais d’abord me protéger.

Parce que j’avais parlé des couleurs de cette pousse, je fus surpris de me précipiter sur son contraire et de n’être pas enveloppé de la noirceur. Au contraire: il y avait, bien sûr, des doutes, de la tristesse, mais aussi une forme d’arrogance, plaisante, qui prenaient chair sur ce jardin. Je savais mon atelier tout près, mais je ne savais pas me résoudre à céder à la tentation de ramener ce souffle jusqu’au lieu que je souhaitais sacraliser plus que tout, avant tout.

De toute manière, je n’y étais plus: ce qui m’avait semblé être un jardin, paisible, triste, mais stimulant m’avait entrainé d’un coup pour ne rien laisser de moi derrière. Que j’aurais pensé à protéger le tourbillon de mes fidélités que j’en aurais été incapable: soufflé de terre pour me retrouver au beau milieu d’une ile et de son phare dont le faisceau de lumière semblait s’installer comme une couche parsemée de nuages; les cieux, pour ainsi dire, étaient donc parsemés d’un tissu de filaments nuageux. À l’abri du temps, l’éclairage se lisait tel un manuscrit: pour peu, j’eus pu avoir l’air d'un fou et vouloir prendre de la main une partie du tissu. Mais je me refusai absolument à m'envelopper ainsi, de cette matière, même si cela devait me priver du très grand plaisir que j'aurais eu à le faire.

Tout sérieux, au contraire, je perçus un grand et vieux manoir, à distance de l'ile: je sus que c’était moi qui l’avais trouvé, maintenant que je ne percevais que sa construction et que tout ce qui m’entourait s’était désincarné. C’est dans ce manoir que j’irais m’étendre et replacerais, comme il se doit, mon atelier: depuis le tourbillon des violences jusqu’aux plus petits éléments de décor en pacotilles. Le manoir, ancestral, me servirait de sarcophage où je pourrais défier le temps si le cœur m’en prenait et, en son lieu, je n’aurais pas à me poser trop de questions sur l’artéfact qui meublait mon ciel, ni sur les origines de ce phare et de ces lumières.

 
 
Manor Studio / 2.


J’ai crevé d’échecs lorsque je réalisai que ce qui m’avait soufflé jusqu’ici n’avait pu faire venir la tête qui devait me pousser à devenir un héros: il m’a semblé très clair que mon tourbillon de fidélités avait dû rester en plan comme un buste privé de son socle et soumis aux forces de la nature et à ses imprévisibles éléments.

Fermé, mais faible, j’agissais comme s’il m’était interdit d’offrir mon être pour incarner le héros, que j’étais pourtant, déjà, appelé à être; voilà, que comme une fête de regrets, foisonnait à quelques lieux de mon esprit, sans que cela me tourmente trop - j’étais, façon de dire, en terrain connu et le tourbillon de mes loyautés m’offrait une nouvelle perspective sur mon atelier. Ce qui ne me déplaisait pas: toutefois, le sentiment, déjà très présent, que je devais me sécuriser et qu’il était nécessaire que je me protège ne fit que croître. Je refusai de m’en agacer, comme si j’avais atteint le fond d’un baril, bien particulier: le baril qui n’avait de raison d’être que pour me rappeler que pour exister vraiment, je nécessitais que mon destin héroïque et moi ne fassions plus qu’un.

Que des sacrifices dussent être faits, cela ne laissait pas de doutes. Que, s’il m’incombait de les souffrir, je n’en serais qu’un héros plus digne, plus grand! Aussi longtemps pouvais-je faire de la mine de charbon un manège de l’esprit, aussi longtemps je pouvais traîner celle-ci comme un bas-ventre dans le creux de ma main la plus faible. Imaginez, avoir la mine de charbon tout entière, dans le creux de ma main la plus faible.

Sous l’impulsion d’un cyclone qui m’enterrait dans les sables des sans-défenses, j’eus l’impression de pouvoir m’élever jusqu’à être le socle qui devait manquer au buste, laissé, oublié quelque part. Surpris, je remerciai Dieu; tout soudain, je fus pris immédiatement de rendre grâce au Seigneur pour le don qu’il m’avait donné. Car c’était, nul doute, le produit d’un don que d’avoir pu voir ce manège avant d’être soufflé.

Surpris, contre toute attente... Bien que je n’eusse aucune attente - même que je dois admettre que j’aurai été incapable de nourrir une attente, rendu fermé, faible, impuissant, comme je l’étais - l’idée que mon corps puisse être pioché sous les décombres de la masse terrestre me sembla être digne d’une élévation spirituelle tout à fait remarquable. J’aurais pu, à la limite, sans doute, solliciter la pitié qu’un humain peut ressentir pour la meurtrissure d’autrui ou espérer qu’on éprouve une sorte d’empathie pour un animal blessé, dans l’état où je me trouvais. En lieu de quoi, elle me dit:

Puisque c’est si important pour toi, je ne te castrerai pas.

Je sus, dès lors, que je pourrais faire corps avec la tête qui me poussait, pour ainsi dire, à devenir un héros.

J’approchai du buste et je fus pris de lui souffler, comme si c’était à mon tour, d’avoir des mots justes à dicter à son esprit. Mais mon courage céda, pour ainsi dire, bien que cela me fut regrettable dans une certaine mesure. Dans le menton idéalisé du buste - je détectai un peu Hegel, surtout Alban Berg -, ou dans son allure générale, sa physionomie qui devait bien laisser deviner quelques psychologies intérieures, je ne décryptais plus l’arrogance que j’avais relevée au sein de l’atmosphère juste avant qu’elle ne me souffle.

Pas que l’arrogance soit un défaut, non - ou quelque chose qu’il faudrait taire, non plus -...

De la déception, voilà!

L’atmosphère qui entourait le buste, la grille de lecture qui s’imposait à mes yeux me dictait la déception. La déception, je crois, que le véritable héros ne pouvait qu’éprouver en me voyant revenir bredouille - bredouille d’avoir été ainsi soufflé, sans que puisse être mise en place mon intention. Comme si ma volonté n’avait pas à être sollicitée dans ce que le destin me réservait; bien que j’étais prêt à faire corps avec lui, parce que j’avais la ferme conviction d’avoir sacrifié au moins un peu de bonheur le temps de mon absence, sinon parce que j'avais été ainsi soufflé sans pouvoir mot dire, je crus bon de taire ma propre déception, comme pour exercer sur moi un sacrifice de plus, en guise d’assurance peut-être, quant au très fort sentiment que j’éprouvais d’avoir été à ma place, fût-ce impuissant tant durant l’acte qu’au moment d’être soufflé.

Parce que j’avais pu avoir une utilité au sein de ce manège et que, de plus, je ramenais comme un bas-ventre une mine de charbon dans le creux de ma main la plus faible, j’imaginai sans peine que ce manège pouvait cohabiter avec le tourbillon de mes fidélités. Je ne soufflai rien de mon intention, par contre, avant d’avoir la certitude d’être seul: le manoir, ce sarcophage planté là comme pour m’y attendre m’offrirait le cadre idéal pour tout ce que je nécessitais et tout ce qui me faisait envie.

 
 
Manor Studio / 3.


Né un mardi, à la mi-juillet 1950, le milliardaire britannique Sir Richard Branson avait acheté “le Manoir” au début des années 1970, avant de le transformer en studio-résidence pour artistes-musiciens. L’édifice était vieux de quelques centaines d’années, mais, en entrant sur les lieux, je ne pus que regretter que d’autres aient pu me précéder de si peu.

Aussi, j’entrepris de sacraliser les lieux au plus tôt. Les vieux murs du Manoir devaient me protéger des aléas de la vie, des aléas de la création aussi. Et cette protection, ces murs donc, devaient m’aider à substituer les violences impures, déroutantes, infidèles, vagabondes, débridées par des violences bien plus pures. Des murs aussi vieux que Sophocle, me dis-je, en m’imaginant repousser, à bout de bras, deux des quatre murs qui fermaient une des pièces du Manoir sur moi-même. Ces murs ne devaient pas devenir des ennemis.

Je me motivais à décorer mon atelier de sorte qu’un éventuel visiteur puisse s’interroger: s’agit-il d’un tragédien, ou plus sinistre encore? Je me surpris à assez mal cacher mon sourire à cette idée. La joie que j’éprouvai fut aussi tôt assombrie: les murs étaient sombres, et ils étaient seuls à pouvoir me voir, m’observer. J’étais réaliste et savais très bien que je pourrais arriver à me faire peur.

Aussi, d’un court élan, je plongeai ma main la plus forte assez loin devant moi pour délimiter, sur le sol, lui aussi sombre, l’endroit où le socle du manège des tourbillons sans fin pourrait se cultiver. Trop rempli de doute, j’hésitai avant de me raviser et m'interrogeai: et si, comme dans les films d’horreur, le manoir avait une sorte de donjon caverneux où je pourrais être libre d’enterrer le tourbillon, plutôt que de cohabiter avec lui?

L’ennui me frapperait-il mortellement?

Le manoir et ses murs devaient me protéger de la violence ou bien me laisser habiter celle-ci. Bien que tous les doutes n’étaient pas dissipés, je me sentis tout heureux au moment où je fus envahi par le souvenir de mes fidélités et autres allégeances. Sans bouger, je tournoyai, pour ainsi dire, jusqu’à m’imaginer face à moi. De ma main la plus faible, je laissai les germes de la mine de charbon s’échapper, comme s’ils étaient semés à la volée…

Parce que j’avais la certitude d’avoir eu une utilité lors de mon escapade précédente, bien que je m'y sois retrouvé bien impuissant et que mon intention aurait dû être toute autre, je m’autorisai à penser que ce manège pouvait cohabiter, jouxter, pour ainsi dire, le tourbillon de mes fidélités, de la violence qui m’était chère. Et aussi, qui m’était maintenant plus que jamais indispensable, également.

J’étais épuisé. Je m’assis près du mur qui se trouvait tout près, avec l’envie de frapper le derrière de mon crâne sur sa roche. Je ne voulais toutefois pas me faire mal.

 
 
Manor Studio / 4.


Parce que parfois je regardais une fenêtre sur ma gauche, il me sembla facile de valider que le nouveau manège soit de ce côté: ne dit-on pas que le Fils de l’homme est à la droite de notre Créateur? Aussi, valait-il mieux que la droite soit réservée à mon tourbillon de fidélités. Je me sentis soulagé à l’idée qu’ainsi, je déclarais, à haute voix, pour ainsi dire, qu’il ne s’agissait pas de ma création.

Il me semblait important de ne pas m’approprier l’œuvre d’une autre. Au contraire, même: fallait-il absolument que je me souvienne de rendre crédit à cette autre puissance. Éventuellement.

Je trouvai élémentaire, à ma surprise, de planter ce manège, ce tourbillon infidèle. Je ne pouvais nier que je trichais mon tourbillon de violences par cette fenêtre que je m’offrais, mais je me suis déculpabilisé aussitôt, convaincu que j’étais qu’un point de vue extérieur me serait bénéfique, éventuellement.

Plein de confiance, cette fois-ci, j’entrai d’un souffle dans le socle que j’avais dessiné du bout des doigts sur le sol et me laissa engloutir sous cette violence. J’eus l’impression de tournoyer tranquillement, sur mon axe, mais j’ai dû faire plus vite qu’il me semblait, parce que je m’étourdis rapidement. Mais pas avant d’avoir remarqué la présence du tourbillon infidèle, sur ma droite: je dus pointer un de mes doigts sur mon propre nez pour m’assurer de ne pas voir mon visage et, cesser, pour de bon, de sculpter dans le noir du temps mon propre faciès.

Étourdi et encore un peu sous le coup de l’élan que je m’étais donné au départ, je résistai à la tentation de prendre mon buste et de tournoyer pour le faire éclater en mille pièces, à l’endroit précis où je me retrouverais lorsque je ne serais plus capable de me tenir droit.

J’étais maintenant en somme: mais je ne savais pas comment profiter de l’occasion. J’étais maintenant en somme de me corriger, finis-je par me raisonner, avant d’entreprendre de me justifier d’avoir été entrainé dans le tourbillon étranger. Je ne sus me mentir bien longtemps: j’avais été trop ravi de mon expérience, sur le phare, comme j’y faisais maintenant référence, pour que je puisse regretter ce qui s’y était déroulé.

De toute manière, à quoi bon regretter les expériences qui avaient su me mener là où je devais être?

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Manor Studio / 5.


Je fus frappé d’impatience, ne sachant plus très bien combien de temps s’était écoulé. Peut-être un siècle, peut-être deux. Peut-être moins.

Dans tous les cas, je perdis confiance dans le temps.

Je justifiai mon impatience en me ragaillardissant, physiquement, certain que j’étais qu’il manquait un préalable incontournable en cet endroit, en ce moment même: moi.

Je ne me sentais plus assez fort, assez grand, pour me convaincre que je ferais venir à moi la sacralité. Du moins, pas sans bouger, sans intervenir. Je savais, bien entendu, que cette sacralité était elle-même un préalable incontournable à la culture des manèges, à la germination des pouces, voire aux exercices de contrôle de la mine de charbon.

Voilà, tant de raisons qui ne pouvaient qu’expliquer mon impatience du moment: des préalables incontournables devaient être rencontrés si le souhait était qu’ils puissent se rencontrer, voire se violencer les uns et les autres, dans une forme ou une autre, inhérentes à leur propre nature. La violence est organique: elle croît. Elle pousse.

Pour l’occasion, je décidai de me transformer en créature, plutôt démoniaque, sur quatre pattes, le dos particulièrement arc-bouté. Je n’eus aucune difficulté à m’imaginer de petites oreilles, pointues, percer le dessus de mon crâne, de même que deux crocs depuis ma mâchoire du haut.

Je tournais le dos, pour ainsi dire, parce que je demeurais fermement arc-bouté. Peut-être avais-je les apparences d’une gargouille de cathédrale au bon milieu de la pièce.

Il m’était impossible de voir si l’animal que j’étais devenu avait une queue. Je ne croyais pas utile ou nécessaire de détendre mon dos, ou de cesser de me tourner le corps vers moi-même, pour ainsi dire, pour valider ou non la présence de quelque chose sur ou autour de mon postérieur.

Par contre, quand je tournai le dos, d’un rebond félin, je remarquai venu du sol - et de mon pelage, me semble-t-il - une poudre sombre, charbonneuse qui ne me laissa d’autre choix que de m’avoir donné raison d’agir. La poudrière charbonneuse me semblait la véritable preuve que je n’étais plus suffisamment dans mon élément pour attendre, patiemment, que la sacralité vienne à moi. J’avais eu raison d’intervenir, me dis-je, tout satisfait ou peu s’en faut.

Je précipitai les griffes de mes pattes avant pour meurtrir et déchirer: je fis preuve d’un tel empressement et d’une telle agilité que je ne saurais toujours pas dire si j’ai défiguré le buste que mon esprit avait choisie comme cible ou son ombre.

J’étais debout. En contrôle. Je regardais à mes pieds ce que j’avais fait.

 
 
Manor Studio / 6.


« Mais qu’as-tu fait, » l’un de vous me demanda-t-il?

Le visiteur du futur qui s’était adressé à moi semblait pris de l’intention de s’avancer vers moi afin de pouvoir regarder par-dessus mon épaule les pépites de charbons qui dansaient, pour ainsi dire, sur le sol. J’arcboutai, pour ainsi dire, mon dos dans sa direction en guise de réponse.

Les petits bons de certaines pépites les entrainaient sur d’autres. D’autres encore semblaient se repousser les unes et les autres, sans véritablement qu’une ou l’autre, puisse réussir à prendre un envol qui aurait permis les contacts par chevauchement que d’autres réalisaient comme naturellement.

Si elles avaient été faites de matières organiques, chacune des pépites aurait pu faire penser à un insecte, gros comme la moitié d’un de mes poings. Mais elles étaient mortes de toute façon. Les petites lueurs qui s’animaient sur certaines de leurs arêtes ne me bernaient pas: si ces charbons avaient été ardents, je sais que j’aurais lancé mes deux pieds sur eux. Pour être encore plus fort, j’aurais levé les bras au ciel et peut-être même crié ma pitié pour le genre humain tout entier.

Comprenez-moi bien. Je sais que la germination des pousses des manèges de l’esprit vient des exercices de contrôle sur la mine de charbon. Mais les deux manèges, celui de ma gauche, et l'autre, que j’avais pourtant installé n’arriveraient à rien avec ces pépites - surtout si je devais laisser leurs mouvements à des concours de hasards; bien que certains de ces concours pouvaient évoquer une grande valse du Danube ou, encore, des enchevêtrements de saute-moutons d’une très certaine élégance - capables d’un intérêt visuel, d’une certaine esthétique du beau, de l’attrayant, de la nécessité de posséder par appropriation..

Comprenez-moi bien, vous qui êtes après tout venu du futur joindre l’histoire coulée dans le grand V du temps: mon atelier ne pouvait avoir ni pondu ni chier ce manège. Il ne méritait même pas que j’y impose une de mes mains pour aider sa botanique, dans un sens ou l’autre, fût-ce avec ma main la plus faible. Sans hésiter, cette fois, je montai mes bras vers les cieux de peur qu’un malhabile trébuchement de ma part entraine une de mes mains dans cette violence putride.

Je faisais naître une telle souffrance en moi - me refusant à crier ma pitié pour le genre humain et sachant que ce même monde, comme il fait bon de les appeler quand on joue aux gibiers naïfs, chercherait à me convaincre en chœur d’accepter mon sort. Que le manège qui se prélassait le cul à mes pieds, pour ainsi dire, devait nécessairement me satisfaire parce qu’il en était ainsi, parce qu’il n’en était pas autrement.

Je me refusai de crier ma pitié du monde, à nouveau.

Je m’appliquais plutôt à disloquer autant que je le pouvais ma mâchoire, comme si j’avais dû mimer l’horreur de mon seul visage.

J’imaginai ma mâchoire être déboitée, au point où elle était maintenant à une certaine distance de moi. En fait, ma luette, pour ainsi dire, s’en serait trouvée à la hauteur de mes mains qui continuaient de pointer vers les plus hauts sommets, au-dessus de mon crâne.

Pour l’effet dramatique que cela provoquait, nul doute, je profitai de ce moment pour faire un tourniquet sur moi-même jusqu’à ce que mes dents en arrivent à déchirer mes doigts ou à taillader mes mains. Je continuai mes tourniquets et mes coupures ainsi, jusqu’à ce que j’aie pleinement l’impression qu’il m’était maintenant possible de recouvrir le charbon mis en manège d’une matière vivante.

À mon plus grand étonnement, des stalactites glacées se mirent à fendre et pourfendre le plafond de la vaste pièce où je me trouvais. À travers les ouvertures qui se multipliaient au-dessus de ma tête, je voyais la nuit et sa couche mince de nuages s’effilocher sous l’effet d’un vent décidé.

J’imaginai d’abord des jarretelles de bas longs féminins.

Puis, un fil d'Ariane.

La perspective qu’il puisse s’agir du fil d’Ariane me fit craindre que mes dents puissent l’accrocher et que mon destin héroïque puisse être ainsi mis en péril. Aussi, je ramenai, comme si j’avais dû l’avaler, ma mâchoire dans son coffre et étourdie, mais prudemment, j’entrepris de laisser les diamants diriger mes pas, intercaler le chemin que je suivais pour ainsi dire, dans les tracés que leurs masses pointues dessinaient devant moi.

J’étais au sein de la violence. Même que j’étais son sein, à ce moment précis; vous comprenez?

     - Si grand!

J’incarnais un magnifique manège de l’esprit. L’oracle que derrière la nuit, peut-être une âme - la vôtre, qui sait ? - cherchait comme écho.

Je m’extasiais que chacun de ces diamants ait tous de multiples arêtes aussi tranchantes: je voyais maintenant la matière vivante comme infinie. Si grand!

     - Si grand!

Je pus baisser les bras. Je me promis de partager avec le monde l’intime contact que j’avais eu avec l’oracle. Déjà je n’étais plus le sein du tourbillon: mais je savais qu’il existait et cela me suffisait pour être transporté par la gratitude que j’éprouvais dorénavant pleinement pour le Manoir.

J’avais été la violence la plus folle, l’aléa le plus pur, sans médiation aucune.

J’étais prêt à incarner le temps pour que l’humanité puisse enfin grandir et s’éloigner du trauma profond, de la fracture, et gagner son ciel. Fut-ce le ciel d’une mine de charbon dans laquelle elle était appelée à descendre. « Nous serons si grands! »

     - Si grands!

 
 
Manor Studio / 7.


Je savais que si je devais laisser quelque chose derrière moi, ce ne serait qu’une partie de moi, le souvenir de ce que j’avais expérimenté, pour ainsi dire; et que donc, personne n’aurait à souffrir des pas que j’entreprendrais dans une direction ou une autre. Les diamants devaient bien être millénaires, après tout, et m’absenter ne semblait pas susceptible d’être interprété comme une trahison: on ne peut passer tant de temps sans quelqu’un pour, dès qu’il manque, appeler trahison l’état des lieux. Ce qui calma grandement mon esprit.

Pour mon compte, je me devais d’être fidèle et, pour m’en assurer, je me devais de faire garde à ne pas trop m’égarer.

Direction: le caléchier!

En avant tout, donc.

Que sait-on? Il lui sera impossible de prétendre que les chevaux déballent sans direction; que dans tous les sens ils se livrent à des concours de hasards, qu’ils se débrident aux quatre vents dans un délire ou dans un autre, qu’ils laissent des tourbillons dans leurs tourbillons qu’il faut par la suite marché, marché, marché, marché, puis marché. Que sait-on? Que le caléchier ne nous rendra pas fous cette fois-ci !

Qu’est-ce que je laisse derrière? Je me posai la question comme s’il avait fallu que je me convainque, à nouveau, que je ne m’engageais pas dans la trahison. J'étais un héros, ou destiné à l'héroïsme, après tout. Libre de cette crainte, transporté, je compris ce que devant je devais chercher: la folie botanisée, tout en couleur, que j’avais dû ignorer précédemment.

     - « Je n’ai plus à me protéger de toi, tu peux me revenir. »
     - « Tu m'appelleras Amérique insouciante. »
     - « En es-tu certaine ? »
     - « Il manque les rainures, maître ! »
          - (Rends-moi mon dû !)
     - « Il n’y a pas d’accidents. »
     - « Non, il n’y en a plus. Appelle-moi Amérique insouciante. »
     - « Appelle-moi le Héros ! »
     - « Je m’y refuse ! »
     - « Appelle-moi le Héros ! »
     - « Je m’y refuse ! »
     - « Et s’il y avait les rainures, tu m’appellerais le héros ? Laisse-moi voir ce que tu caches derrière toi. »
     - « Regarde à travers moi comme si j’étais une scie ronde. »
     - « Jamais ! »
     - « Projette ta haine sur mon visage du haut de quelque chose, que je sois une proie facile pour ta souffrance. »
     - « Jamais ! »
     - « Il manque les rainures, maître ! »
          - (Rends-moi mon dû !)
     - « Qui c'est ? »
     - « Ne t’en soucis guère, maître - »
     - « Je ne peux tout de même pas lui faire ça - elle ne voudrait pas, j’en suis certain. »
     - « Toi ! C’est toi qui la manipulerais à ne pas vouloir de ta propre trahison - »
     - « Je l’ai créé libre ! Ne comprends-tu donc pas ? »
     - « Non, maître. C’est moi qui suis libre. »
          - (Moi, je t’appellerai le Héros ! Moi, je serai la nouvelle étoile, ta nouvelle étoile à toi ! Moi, je serai plus primitive que tous les astres des premiers âges réunis. Va vite trouver l’oracle que tu cherchais ! Car moi, je t’attends, seule, ici… Derrière toi.)

 

3e PARTIE
Chapitres 8.1, 8.2 et 9



 
 
Manor Studio / 8.1


La nouvelle étoile brillait sur moi comme si j’avais été un firmament à moi seul: un faisceau, plus fort, se cassait sur moi dans un ombre qui me devançait d’un instant, peut-être quelques poussières de plus. Je pris l’idée de plonger dans celle-ci, comme si elle était un étang de minerais, pour en arriver à pouvoir tenir toutes les miettes dans mes mains que je placerais, tout de go, bien au-dessus de ma tête. Mon plongeon n’eut évidemment rien de gracieux. Tant et aussi bien qu’une série d’actions et de mouvements tous plus mécaniques les uns que les autres fut nécessaire à l’adoption de la posture que je m'étais imaginée réaliser d'un seul élan. À brûle-pourpoint à la manière d'un plongeur olympique.

Malgré tout, j’étais satisfait: dans le creux de chacune de mes mains, et de leurs vallons et de leurs sillons et de leurs crevasses, j’avais les miettes en ma pleine possession. J’aurais pu les souffler, les jeter par-dessus bord, les serrer dans mes poings à l’infini ou m’en masquerader le visage comme on se beurre quand on va à la guerre dans la jungle.

Mon organe cardiaque avait pris la place de mon œil gauche.

J’utilisais les parties centrales du masque de mon visage pour respirer: aussi, je soufflai, sans trop de peine, en direction de la cavité maintenant vidée de son organe, dans ma poitrine. Je crois que j’ai dû donner l’impression d’être un plongeur qui cherchait à toujours récupérer ou étirer le même air, exploiter le plus possible son oxygène, sans même penser un instant, que cet oxygène aurait tout aussi bien pu être économisé.

     - « Est-ce que tu me vois ? »
     - « Je ne crois pas - non. Tu n'es pas un oracle: trouve vite le caléchier, car moi je t’attends, ici, seule ! »

Nous pensions le long silence qui s'ensuivit, tous les deux, comme s'il s'agissait d’un espace complètement vide qui s’offrait, à nous deux, le temps d’entrer pour toujours, s’il le fallait, en reconfiguration constante. Ou peut-être le temps de réunir les éléments et les outils nécessaires à notre rencontre.

Je décidai de purger la scène, jusqu’à ce que celle-ci fasse l’unité avec moi et le souffle - enfin, ce que j’imaginais être le souffle qui donnait la vie à cet espace autrement absolument vide. Je devais faire gaffe de ne toutefois pas m’inventer des ennemis ou d’autres formes d’antagonismes: après tout, il y avait de cela peut-être un instant, peut-être deux, j’étais un firmament tout entier, avec une toute nouvelle étoile pour me faire briller jusqu’à dans des au-delàs difficilement imaginables. Impénétrables, peut-être même.

Aussi, je savais que dans vos ombres se cachaient toujours les larves, les ennemis du grand - toujours à tenter le diable que des miettes de destin valent mieux que rien, que les miettes suffisent à rassasier. Vous qui venez du futur, vous savez que c’est une pensée étrangère qui doit être réfutée, qui doit être rejetée. Vous n’étiez certainement pas venu du futur et jusqu’à moi ainsi, pour vous contenter de miettes - ni, j’en suis certain, pour me voir briller contre des chimères inventées pour vous distraire de ce que nous sommes tous venus accomplir. Aussi, je vous demandai, incisivement:

     - « Qu’est-ce que nous savons ? »
     - « Cette fois-ci, le caléchier ne pourra nous prendre pour fou. Cette fois-ci, le caléchier ne pourra nous rendre fous ! »
     - « Il n’y a pas d’accidents, les accidents n’existent pas ! »
     - « Les tourbillons ne sont pas le résultat de chevaux qui se seraient débridés pour concourir à rendre fou ! »
     - « J’ai été, vous le savez, l’oracle; à la violence, comme à la violence. »
          - « Si grand ! »

« Vous, de ce côté, et vous, de ce côté, » vous intimais-je en vous séparant en deux groupes à peu près égaux. Je pris un instant pour regarder en direction de la nouvelle étoile, à travers ce qui devait avoir été un nouveau firmament durant un temps; ensemble, c’est au script, vous pouvez le dire avec moi:

« Les chaînes ont cessé d’exister. »

« Oui, les chaînes ont été brisées ! Les chaînes du temps et les boulets de souffrance s'égrainent, s’émiettent: piétinez-les ! Avec vos pieds, vos jambes, piétinez-les ! Sentez toute cette chaleur sous le plat de vos pieds, et exorcisez une bonne fois pour toutes les miettes que d’autres - … Les ennemis ! Oui, les ennemis, les larves ! Les auteurs, les critiques et autres femmes à barbe ! Exorciser les miettes - elles ne sont pas votre destin, elles ne l’ont jamais été: ce sont les ennemis, nos ennemis, qui ont tant chercher et chercher à nous convaincre qu’elles nous étaient destinées comme destin - à nous ! Je vous en conjure, maintenant, amusez-vous ! Oui, amusez-vous du petit sable de crottin qui s’amasse sous vos pieds, entre vos orteils, vous en célébrerez avec d’autant plus de joie d’en retrouver, bientôt, dans les creux et les crevasses de vos mains: petits, et prêts à être soufflés à tout moment, selon votre volonté, plutôt qu’enterrés, encore une fois, pour que frivole nous oublions leurs existences, et honteux nous nous soumettions au gré des vents qui les emportent - toujours, c’est un secret, chut!, il ne faut pas le dire - au gré des vents qui emportent ce crottin soi-disant par concours de circonstances; aussi bien dire par magie, mes amis ! »

Ne vous avais-je pas annoncé et dis que c’était une histoire qui se jouait avec le grand V du temps !

     - « Vous, de ce côté - vous, de l’autre côté: allez maintenant, allez maintenant vers votre rencontre, vers votre rencontre mutuelle. Visiteurs du futur! Direction: le destin héroïque ! »
          - « Si grand ! »

 
 
Manor Studio / 8.2


     - « Je crois que je vois l’oracle ! »
     - « Es-tu certaine, je crois m’être enterré ? »
     - « Je vois de gros monolithes avancés vers nous ! »
     - « Ne t’inquiète pas ! Je serai l’oracle ! »
     - « Fais gaffe à ce que les monolithes ne t'écrasent sur leur chemin ! »
     - « Bientôt tu ne verras plus terre à l’horizon ! Les larves ne peuvent rien contre nous ! »
     - « Les oiseaux qui chantent, c’est le soleil qui se lève au milieu de l’hiver nordique; et ce qu’ils souhaitent, c’est que nous prenions leurs places, que nous volions, voltigions, tournoyons à l’abri des cieux, sous le regard des vents et nuages. Toi! toi; c’est la place du soleil que tu veux prendre ! »
     - « Mais pas le soleil de tous, juste pour nous ! Juste le nôtre ! »
     - « Toi; toi ! Tu veux être le soleil qui nous souhaite plonger dans les étangs d’ombres que nous fracturerons sur les sols sous ton effet, sous ton imposition. »
     - « Vous aurez chacun un étang ! À vous: un seul ciel, véritable celui-là, celui de la mine de charbon ! »
     - « Tu dis toi même que les oiseaux qui chantent annoncent terre. »
     - « Alors ils mentent ! Alors ils sont des héritiers de l’astre innommable ! Qu’ils s’érodent comme nous sur les protubérances asséchées jusqu’au trauma. Ensuite, qu’ils botanisent. Enfin, on verra s’ils en sont capables ! Permets-moi de douter - tu verras bien que tu es entre bonnes mains avec moi. »
     - « Tu dis que nous sommes plus grands que les oiseaux qui chantent ? »
     - « Je dis la matière vivante ! »

Je fus déboussolé que vous ne fassiez pas mon écho: qu’attendiez-vous donc ? Qui attendiez-vous donc ?

     - « Les oiseaux, eux, nous offrent pourtant la liberté, l’évasion de tourner en rond de haut, et d’être si légers qu’à tout moment on peut s’envoler. »
     - « Eux vous mentent ! Eux vous subjuguent ! Ils vous subjuguent à l’astre maudit; votre servitude m’est intolérable. »

Je rageai d’intolérance envers tout, envers tous. Impuissant devant la crise qui me secouait. Je n’étais pas la haine, comme vous avez déjà pu l’expérimenter lors d’un moment: non, l’impatience à outrance et exacerbée. L’ennui mortel, aussi. Les expressions de servitude devant l’astre fantoche me rendaient maintenant dans cet état dont je n’étais jamais vraiment certain de pouvoir me tirer. Si j’avais pu parler, j’eus dit: souffrez, souffrez donc: en lieu de quoi, j’ai, moi, saigné pour vous:

     - « À la violence, comme à la violence: j’ai été l’oracle ! J’ai, oui, moi, j’ai arraché un riblet à une laimargue de plus d’une tonne, et devant mes yeux, sous l’action de mon esprit seul, il s’est purifié même de ses rainures pour nous laisser botaniser l’histoire avec le grand V du temps, nous laisser métallurger aussi, si nous en ressentions le besoin, le forger, l’ouvrer jusqu’au trauma le plus profond, et depuis ce même trauma. J’ai, oui, moi, j’ai eu comme socle pour tenir en place la tête qui m'insuffle le destin héroïque, le destin si grand auquel vous avez droit, oui, vous mes amis, pas juste moi, eh bien ce socle, mes amis, j’ai du le faire, le fabriquer et pour se faire, pour le fabriquer, j’ai, oui, moi, j’ai dû arraché de ce qu’il y avait dans les cieux toute la dentelle de jarretelle: des lustres de temps de longueur de dentelles de jarretelle ! J’ai, oui, moi, j’ai accusé, si fort les auteurs, les critiques et les femmes à barbe d’inventer des problèmes, des chimères petites et pauvres, que les larves en ont craint de m’approcher: les ennemis sont restés à distance, parce qu’ils avaient peur, oui, mes amis, il s’agit là d’un autre signe que le destin, grand, si grand, qui nous attend nous appartient d’or et déjà. J’ai, oui, moi, j’ai été l’oracle ! À la violence, comme à la violence: oublie maintenant les étangs d’ombres, pense plutôt aux jambes longues des géantes de la 23e rue ! Pensent plutôt le jardin des morts, le cimetière vivant, la fontaine de la vie, et non plus le jeu des ombres: pense, rêve, aime le minerai pur, forgé, ouvré - et tous, tous, entendons maintenant, entendons... Entendez, dites là, “la matière vivante.”

Oui, souffrons pour la matière vivante, souffrons pour elle: que ceux ou celles qui prient pour moi, que ceux et celles qui souhaitent véritablement voir jaillir la matière vivante une fois pour toutes, une fois pour de bon se manifestent au sein d’une telle fracture que les femmes à barbe ne sauront plus sur qui se monter et sur qui asseoir leurs scies rondes. Qu’auteurs, critiques et autres femmes à barbe s'étouffent des miettes de destin; qu’ils et elles se déclarent “mensonges !”

     - « Qu’ils se déclarent “mensonges !” »
          - « Qu’ils se déclarent “mensonges !” »
               - « (Qu’ils se déclarent “mensonges !”) »

 
 
Manor Studio / 9.


Je la regardais par-dessus mon épaule; enfin calme. Je n’étais pas naïf: les doutes sont une bonne chose, la matière vivante aime, chérie, pond des doutes, revomirait jusqu’à ces dernières entrailles pour qu’un doute subsiste. Je n’étais pas naïf: quelqu’un, quelque part, serait trahi. J’étais un héros: je me devais d’aller dans un sens ou l’autre. Je marchai, donc, je marchai. Ne faites pas votre camp parmi les gibiers naïfs.

Comprenez-moi bien, il est essentiel, je nécessite, à bien dire, que les ombres ou les fragments ou les parcelles ou les étangs, appelés les comme bon il vous semblera aient eux-mêmes une ombre. Et que cette ombre, ce spectre, si vous voulez, puisse lui-même projeter une ombre afin que cette dernière puisse laisser les larves croire que nous sommes naïfs, naïves; que nous sommes du gibier ! Nous, mes amis !

Les ennemis doivent croire que nous nous croyons dans un manège de l’esprit: or, dans un manège de l’esprit, il y a des lustres qu’ils auraient fait de chacun de nous des scies rondes, bonnes à s’entre-déchirer en miettes, en plus d'asseoir une autre scie ronde sur nous, collectivement. Jusqu’à miettes s’en suive !

     - « C’est en étant plus fort que les ennemis que nous vaincrons: c’est en se refusant à la fracture que nous gagnerons le véritable destin qui nous est destiné ! »
     - « Hourra ! Hourra ! »

Mes amis.

Certains parlent de parallaxe, d'intelligence tridimensionnelle, des rapports qui existent entre les spatialités: moi, je vais vous parler de faisceaux, aux couleurs améthystes, qui percent à travers la nuit pour venir se buter sexuellement sur des seins dont les ombres donnent l’impression de frire jusqu’à tout près du bas-ventre, sur un bassin si beau et tendre, qu’on devine comme ils sont beaux et tendres les cieux d’une mine de charbon à ciel ouvert, comme couvert de dentelles et de jarretelles, belles, tendres, paisibles. Délicates.

     - « À la violence, comme à la violence ! »
     - « À la matière vivante ! Hourra ! »

Certains vous parleront encore et encore de parallaxes, pour justifier ombres et manèges, moi, moi, je continuerai à vous parler de beaux seins parfaits, comme ceux que l’on peut voir dans les films. Comme ceux oints, auxquels nous rêvons qu’ils s'appliquent à nous enivrer, tout le visage, pour toujours, toutes émotions ou sentiments confondus dans ce que le corps peut avoir de cordes.

C’est par eux que nous gagnerons la matière vivante…

C’est cette voix que vous devez suivre. Certains vous parleront encore, encore et encore de parallaxes, pour vous faire glisser ici dans une fracture et là vous offrir la fracture à considérer encore et encore. Ils vous soumettront à la violence des scies rondes et que des miettes de destins… pour nourrir vos esprits affamés. Et nous savons nos esprits être affamés.

Et si ici n’est pas le lieu, si ce n’est pas en ce sein que je puisse renouveler l’incarnation de l’oracle, me rétablir comme l’axe du fait violent au sein de la violence, et puisqu’il faut pourtant bien que je puisse renouveler cette incarnation, alors j’irai ma route dans cette direction: je serai poussé par l’héroïsme, ne craignez rien, amis.

     - « Hourra ! »

J’irai gagner la matière vivante ou bien les sols d’où celle-ci pousse à coup sûr.

Je précipitai donc des pas plus rapides devant moi, avec l’intention de ne pas regarder ce que je laissais derrière. Comme si je voulais me protéger, un tant soit peu, de l’éventuelle trahison que j’appréhendais dès avant d’avoir commencée ma route. Je me dirigeais ainsi, le front guerrier, les épaules grandes ouvertes, les poumons hauts comme l'atlas vers une protubérance géologique qui semblait poindre au-delà de l’horizon. Plus j'avançais vers celui-ci, plus je me convainquais que je parcourrais le juste chemin: les sols regorgeaient d’une tourbe boueuse qui devait remonter à une époque très ancienne. Plus l’horizon me semblait mouvant, plus je me sentais, au contraire, imprégné de confiance dans les pas que je marchais, dans l’air que je respirais et dans la poésie que m’inspirait l’environnement qui me séparait de ma destination.

Je m’imaginais, un court moment, au sommet de la protubérance, m’offrir comme un rédempteur dans les directions que j’avais empruntées pour me rendre jusque là: paralléliser, en quelque sorte, le phare et être le sarcophage de la foi envers la culture des manèges, la germination des pousses et aux exercices de contrôle de la mine de charbon et de sont précieux minerais.

La protubérance géologique était noire, ou recouverte d’une matière noire, lustrée - et un tourbillon gris-de-poudre-argentée semblait la circonscrire entièrement, parfois avec des bandes légèrement plus larges que d’autres. À la limite, on pouvait imaginer une sorte de coupe glacée géante, mais la texture rappelait véritablement une bille à jouer. Peut-être était-ce un monticule de marbre ?

Plus j'avançais et plus je gagnais une perspective sur la protubérance: elle continuait de croître depuis des sous-sols anciens, à coup sûr, il en était certain. Plus j’approchais de celle-ci, plus j’avais l’impression d’avoir une emprise sur elle: comme si j’avais pu lui faire la prise de l’ours n’eut été qu’elle était gigantesque comparée à moi. 30 000 fois plus grosse que mon corps, je dirais à vue de nez.

Plutôt qu’être transporté émotionnellement à l’idée de faire corps avec ma destination en entrant de plein-pied dans un halo ou autrement, je fus brièvement éveillé par la présence, furtive, d’autrui: en effet, il y avait bel et bien une ombre qui quittait le lieu où ainsi je me destinais. Le déjà-vu me rappelait cette pousse que j’avais d’abord écartée, puis rappelée à moi par la suite. Avais-je passé tout ce temps dans mon atelier, ou si près de celui-ci ?

Pendant un temps, j’ai souffert de la terreur de me retourner, pour suivre des yeux celui qui semblait aller là d'où je venais. Puis, je me suis calmé, dès qu'il m’est revenu à l’esprit que, de toute façon, j’allais vers la protubérance géologique: direction le caléchier, trouver, incarner, l’oracle. Mes souvenirs récents se tissaient les uns auprès des autres derrière ma nuque: le firmament nouveau, l’espace vierge en reconfiguration constante, l’étoile préhistorique nouvelle, Amérique insouciante… et maintenant, cette autre pousse, cette nouvelle germination sur les chemins de mon esprit.

Je m’imaginai m’en prendre à la protubérance géologique avec mes quatre membres, à la manière d’un alpiniste, ou d’un lion des montagnes. Je m’imaginai arrivé à son sommet, vainqueur, sans doute, et peut-être ensuite me retourner, pour fronder, pour défier. Les doutes sont de l’ordre du vivant: mon imagination était maintenant fébrile, et je ne craignais pas que seule la détresse puisse dorénavant me déranger de la solitude dans laquelle je m’enfermais à coup sûr. J'étais heureux, comme il est si rare qu'on puisse l'être.

J’imaginai, comme pour me faire mal, que loin derrière, la pousse que j’avais croisée sur mon chemin mangeait la bouche de l’étoile qui disait m’attendre seule. Je visualisai, comme pour être certain de me faire souffrir, avant de jouir de la montagne, que la matière vivante s’écoulait de son organe: que de sa belle bouche coulait, pour ainsi dire, la matière vivante qui recouvrirait les lieux, les sols qu’un jour un héros ou un autre pensera comme les sous-sols anciens d’où ne peuvent qu’émaner les réponses saintes.

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