Milan


 
 
Milan / 1.


J’étais le gousset d’un bas-culotte qui permettait à la vie de continuer à avancer de part et d’autre, d’avancer de ce côté et de ce côté aussi.

J’étais, pourtant, semble-t-il, inutile.

Et mon esprit ne pouvait se résoudre à croire qu’il pouvait en être autrement. Du moins avec un minimum de conviction. Je posais, bien sûr, quelques questions, mais toutes aboutissaient sur la même certitude: j’étais, semble-t-il, inutile. Or il devait en être tout autre: Au contraire! j’aurais voulu m’exclamer, comme dans mon jeune temps. Il devait en être tout autre, et ce tout autre, l'autre chose, la chose cachée, pour ainsi dire, devait être une vérité si grande qu’elle aveuglerait et le monde et les astres du monde.

Mais j’avais aussi peur.

Pas de moi, pas de la vérité, non. Mais d’eux.

J’avais peur d’eux, mais pas pour moi, pour vous.

Comprenez-moi bien: je ne cherche pas à vous convaincre qu’un héros ne peut pas se permettre d’éprouver des inquiétudes ou de ressentir des peurs, mais vous qui voyagez depuis le futur jusqu’à moi, comprenez dès maintenant qu’ils n’hésiteront jamais à faire passer la scie ronde sur vous. Même qu’ils assiéraient la scie ronde sur chacun de vous.

Et pourquoi feraient-ils ça, me demanderez-vous peut-être? Ou, encore, qui sont-ils, eux?

Ils ne sont pas de ceux qui vous empêcheraient de venir jusqu’à moi - mais tout au long du chemin, vous sentirez leur présence ennemie: ennemis du destin, du grand, du grandiose.

Vous ne remarquerez rien au départ. Quelques anecdotes de l’esprit tout au plus. Mais plus vous avancerez vers moi, plus il me sera impossible de vous offrir le grandiose destin auquel vous êtes pourtant convié, auquel pourtant nous sommes tous conviés, vous et moi. Il ne restera de vous que des miettes, et vous m’aurez perdu, car je ne pourrai sans votre soutien, me distinguer ni d’eux ni de vous.

Ceux qui perchent, hameçonnent vos esprits à croire que je suis exposé dans la fracture afin que vous ne puissiez pas l’ignorer, et que vous tabliez dessus, comme toujours, depuis toujours, auront hameçonner votre voyage vers moi dans un tel tourbillon de doutes que vous vous précipiterai sur des miettes de destin comme s’il s’agissait là d’un festin de viandes rouges. Et lorsque vous n’aurez que les miettes, vous saurez que ces doutes, ces noyades organisées, n’émanaient ni du gousset ni d’une quelconque marionnette prise en étau dans la fracture. Que ferons-nous lorsqu’il sera trop tard, je vous le demande?

Ensuite, vous, comme eux, disparaitrez. Alors, qui sont-ils? Je sais qu’avec votre soutien, il ne sera pas nécessaire d’attendre une autre vague de visiteurs du futur - sans s’inquiéter de votre sort à vous... Voilà ce qui me distingue d’eux: Voilà pourquoi moi je suis un héros et qu’eux en sont incapables! Eux, ne s’inquiètent pas de votre sort, eux sont motivés à l’idée qu’encore et encore d’autres vagues de visiteurs du futur viendront se buter sur le gousset, s’en rien pouvoir en tirer, puisqu’à quoi bon ignorer la fracture, il n’y aura toujours, pour eux, que la fracture. Mais vous et moi?

Tous, vous disparaitrez comme des miettes poussées par le vent jusqu’à la poussière infime, dispersée et sans nom. Mais moi, je resterai.

Je sais parce que d’autres visiteurs du futur viendront, et d’autres encore par la suite.

Ils choisiront Milan, pour son climat, pour son asile, peut-être, les auteurs, critiques et autres femmes à barbe qui ne jurent que par les scies rondes et les perches qu’ils tendent. Les ennemis, eux, choisiront Milan parce que je ne bougerai pas d’ici et que des visiteurs du futur viendront, un jour, contrecarrer l’emprise que Balasa a sur vous, comme sur moi.

 
 
Milan / 2.


J’avais besoin de me reposer. Je posai la tête, le cou cassé, sur une pierre rectangulaire que j’arrachai de l’un des murs après avoir déchiré le capitonnage avec mes dents. Je m’imposai de ne pas tourner ni la tête ni le corps, ni d’un côté ni de l’autre afin d’être à mon mieux pour la guette. Je n’ai pas eu à attendre très longtemps.

Comme des carrousels portant de belles papules, des aréoles avec leurs mamelons en leurs centres firent leur apparition devant moi. Je m’abreuvais à la fontaine de la vie, mais du mauvais côté des ombres. J’ai vu, en lieu du pharynx d’une femme, une de ces aréoles tournoyer jusqu’à l’obsession. Elle devait avoir trois seins, réalisais-je, soudain.

Je profitai de l’occasion pour me reposer les yeux autant qu’il pût, encore qu’il m’a semblé être distrait par une allusion parvenue jusqu'à moi sans que je sache trop d'où elle venait quant à l’intérêt ou au mérite que ses autres seins pouvaient avoir conservé, maintenant que j’étais obnubilé par le carrousel du sein-pharynx.

J’étais quadrillé par la fantaisie et l’obsession, comme si ces deux éléments jouaient l’un et l’autre devant moi. Dans ce jeu, elle me laissa être chacun de ses seins ce qui me permit de découvrir trois autres seins, qu’il fallait également deviner, en quelque sorte, à partir des aréoles qui se manifestaient à mon esprit.

J’ai bien vu un visage, peut-être même deux, lorsque j’ai pensé à mon propre cou cassé sur la roche sur laquelle j’avais posé mon crâne. Je crois que j’ai compté neuf seins au total.

Je détournai, de toute manière, instantanément mon regard pour retrouver le mamelon qui m'obsédait, le carrousel incessant de ces papules et l’aréole qui faisait lieu de pharynx. J’eus très envie de dire, de déclarer plutôt: vagin! En lançant ma main la plus faible devant moi, mais un poids menaçant pesait sur mon bras et entrava mon mouvement.

Avant d’avoir pu me questionner à ce sujet, je fus rabattu au sol et dus tourner mon visage pour apercevoir le soleil de Milan ou de la folie.

Je tournai, ensuite, le reste de mon corps.

Je n’avais plus d'autre espoir: que des visiteurs du futur puissent venir et s’interposer entre moi et les scies rondes qui continuaient à avancer vers moi. J’avais confiance que mon sacrifice nourrirait en vous la force nécessaire à vous lever, battant, et d’un même trait, tirer le voile sur les vrais ennemis, les véritables ennemis du grand.

 
 
Milan / 3.


Était-ce le soleil de Milan, était-ce le soleil de la folie?

Dans tous les cas, le soleil provoqua la germination attendue. Promptement.

Du sol où je me reposais, des étrangers se mirent à pousser. L’astre primitif cassa sur eux et les ombres ainsi créées se mirent à plonger sur moi. J’usai d’une froide retenue afin de ne pas me réjouir trop vite, et subir un revers sans y être bien préparé: « lèverez-vous, enfin, ajoutais-je avec une certaine rage, le voile sur la vraie vérité? »

Les larves, les vrais ennemis devaient bien se tenir derrière eux, quelque part, derrière eux et derrière leurs ombres. Je me semblai remuer comme dans un mauvais rêve le temps de me rendre compte que les ombres se fracturaient sur moi, au rythme de mes gesticulations, et qu’elles étaient donc vraies.

Je fus soufflé du sol. D’un trait.

Je compris que les ennemis ne viendraient pas à moi tant que je ne serais pas réduit en miettes. Je détournai le regard des ombres et de leurs chairs, pour voir à mes pieds les résidus de l’astre des premiers âges qui continuait de se casser un peu plus à chacune de mes respirations. Plus jamais l’astre primitif!

Vous étiez donc venu jusqu’à moi pour m’entendre, me voir et me sauver! Je saluai mon génie d’avoir pensé à vous, visiteurs du futur. Et je trouvai que le tribut que j’avais payé était bien minime. « Et si vous ne pouvez me sauver, cette fois-ci, ouvrez quand même grands les yeux, car vous saurez me voir, ouvrez quand même grands vos esprits à l’histoire qui se parle avec un grand V, l’histoire avec le grand V du temps. »

Le jeu des ombres se brouillait tranquillement avec les relents des souvenirs que j’avais des carrousels d'aréoles qui m’avaient empreint juste avant.

« Une scie ronde est une forme cubique qui offre des ouvertures, parfois parallèles les unes aux autres. Lorsque c’est le cas, on peut voir “au travers” de la scie ronde, comme lorsqu’on regarde par une fenêtre; les fenêtres d’une scie ronde sont toujours faites de miroirs, par contre. »

Il m’arrive de passer et ma main la plus forte et ma main la plus faible sous mes yeux quand je suis devant un de ces miroirs. Comme pour me tirer les traits vers les bas. Disparaître ou réapparaître, être transparent, mais lucide.

Mieux que quiconque, vous savez qu’il n’y a pas de lignes droites dans la nature: en fait, il n’y a que des pointillés, et il n’y aura jamais que des pointillés. Vous le savez maintenant, vous pouvez le dire avec moi, tout est au script:

« Au milieu de ces pointillés, nous sommes les folies botannisées. »

« Des pépites de charbon, venu des entrailles, de la petite merde venue du ciel et des astres qu’il voile, des dents semées aux quatre vents et une gueule en sang: voilà la vraie nature! Ne vous y trompez pas. »

« Prenez garde, comme je le fais, de ne jamais être la forêt qui cache la scie ronde et toujours être prêt à dévoiler plutôt le destin grandiose - le destin qui nous protège et des miettes et des ennemis. »

 
 
Milan / 4.


Je décidai de replacer la pierre qui m’avait servi d’oreiller dans le mur duquel je l’avais tirée. Je fus surpris de trouver, à l’endroit où je l’avais posée, un trou. Sorte de cavité qui s’était dessinée sur le sol: avais-je pioché le derrière de mon crâne si intensément sur la pierre que celle-ci en avait forgé le sol d’une ouverture où je pourrais maintenant me réfugier ?

Plus jamais l’astre primitif, me dis-je, en étendant les bras de chaque côté du trou où j’avais déjà laissé mes jambes peser. Mon corps, ainsi en extension, me semblait trop lourd: il me semblait pourtant que mes jambes auraient dû se balancer parce que mes bras tremblaient un peu. J’étais maître de mon équilibre.

Quand mes pieds touchèrent finalement les entrailles de mon asile, je fus transporté de joie en réalisant que j’aurais à peine à soulever la mâchoire, un peu, pour avoir le crâne complètement hors du trou.

J’appréciais de plus en plus le confort de ma nouvelle camisole de force.

Je me plaisais à penser aux contraintes de mouvement que j’aurais la prochaine fois que les ouvertures d’une scie ronde ne seront pas parallèles. Il était bel et bien terminé, pour moi, le temps où je pouvais tricher, en me contorsionnant le corps d’un côté ou de l’autre, afin de me donner une perspective me permettant de voir “au travers” la scie ronde, même lorsque les ouvertures s’y refusaient; pour ainsi dire.

Mais surtout, je n’aurais plus à me casser le cou pour faire le guet: suffirait dorénavant de m’asseoir le menton sur le sol. Ce que je fis.

Mes yeux tombèrent sur la petite merde qui restait, comme un vestige, de la désintégration de l’astre des premiers âges; destruction dont j’avais été témoin et dont le souvenir gorgeait mon corps tout entier d’un sang nouveau et friand.

L’effet moulant du viscère qui me servait d’appuie-pieds n’était pas désagréable. Grâce à elle, le trou avait une profondeur parfaite: mon corps reposait à l’étage où la germination se purifie des traumas, les ostracisent, pour ainsi dire, pour que leurs feuilles puissent éclosent libres, jusqu’à ce que la folie embrasse son dû. Mon crâne, ainsi accoudé sur le sol, quant à lui, pouvait botaniser, à son gré, ce qui devait nécessairement être cultivé.

La synchronicité entre ma solitude et la justesse de ma camisole de force me sembla divine. Et, cette fois-ci, je fus totalement transporté que mon destin héroïque prenne enfin ses chairs. La vie pouvait continuer de part et d’autre et m’oublier dans un asile, quelque part, je faisais enfin corps, esprit et temps avec mon statut de héros.

Je sentis que je gagnais en puissance, en confiance. Je ne m’inquiétais pas de ne pas avoir replacé la pierre tout à fait correctement dans le mur, derrière son capitonnage. Je faillis mourir de rire en imaginant les auteurs, les critiques et les autres femmes à barbe des autres professions inventées pour inventer des problèmes, se casser la tête pour expliquer comment au lieu du jour se levait maintenant, dans les quatre failles entourant la fameuse pierre, une tempête de charbon, sombre et poudreuse.

 

2e PARTIE
Chapitres 5 à 7



 
 
Milan / 5.


Les femmes à barbe se refusaient obstinément à se casser la tête: auraient-elles cherché à me mettre dans tous mes états qu’elles n’auraient pas été empreintes d’autant d’hypocrisie. Je gardai mon calme, d’un air sombre, alors que des miettes de destin me parvenaient, ici et là, en lieu et cause d’une scène. D’une véritable scène remplie d’émotions.

Tout a été trop vite pour que je puisse douter, questionner.

Cela me rassurait, mais je ne pouvais nier complètement que ma confiance était ébranlée.

À coups de scies rondes, de permutations, je devinais les femmes à barbe essayer de prendre ma place, dans un manège de l’esprit, avec l’un ou l’autre de leurs carrousels, pour finir leurs apanages en mon lieu et fort. Pour ne me laisser derrière comme devant qu’un casse-tête qui ne m'était pas destiné. En somme, un trouble dont je n’étais même pas censé être susceptible de tomber en victime.

Je me refusai obstinément de me préparer à l’échec, comme l’aurait fait un gibier naïf.

Les femmes à barbe se casseraient la tête, qu’elles le souhaitent ou non. Et pas moi. Du moins, pas tant que je n’y serais pas contraint - et, encore, j’exigerais que certaines conditions soient rencontrées avant de me plier à une curiosité qui ne méritait certainement pas mon attention primaire.

La botanique échoue lorsqu’on agit et que les doutes continuent de pleuvoir comme de la petite merde chiée par les astres. Quelle folie peut encore animer l'un ou l’autre pour qu’il puisse continuer de croire qu’en regardant à travers le ciel, comme on le fait pour une scie ronde, ils verront des astres destinés à leurs propres destins ?

La petite merde doit venir du sol, du bas-ventre de la terre, et s’élever jusqu’au crâne: on botanise depuis les entrailles jusqu’à passer l’émail. Ensuite, on assiste à la scène sacrée ou, pour se reposer, on laisse la sacralité venir jusqu’à soi.

C’est comme ça qu’on botanise la germination des pouces des manèges de l’esprit en jardins, en jardins sacrés. En jardins qui font peur.

Ni anglais, sauvages, ni français, cartésiens: des jardins qui font peur à la vie comme les océans glacés à l’amour.

 
 
Milan / 6.


Je me suis dit que si je grattais les murs qui formaient le trou dans le sol, de la terre et d’autres matières minérales et poudreuses pourraient se mélanger à l’entraille qui m’avait servi de piédestal. Un coup incorporé, ces matières et l’entraille pourraient être malléables. J’avais très envie de glisser mon corps sur l’entraille, mais seulement à la condition que cela ne me donne pas l’impression de me trémousser.

La sensualité des gestes que je m’imaginais poser éminemment ne me dérangeait pas, mais je devais rester maître.

En me risquant un peu plus dans le trou, je réalisai que je craignais plus que les femmes à barbe décident de ce moment pour s’élancer en chœur que “j’étais beau comme un cœur” qu’avoir l’air de l’espèce d’insecte, mi-gratteur, mi-rongeur que je me donnais l’impression de devoir devenir pour arriver à mes fins.

Aussi, plus je diminuais les murs de leurs matières poudreuses, plus il me semblait aller de soi que l’entraille devait saigner afin que ce sang puisse teinter le produit final: l’immortalité fragile, infinie, mais fragile.

     - Enfant de la terre qui s’en retourne en découdre avec le trauma. Si grand!

Je savais que vous aviez raison: aussi, je répondis « balivernes ! » en ressortant complètement du trou pour faire face aux visiteurs du futur présents.

J’étais encore trop animé par la sensualité, me semblait-il: preuve s’il en fallait, celle-ci se promenait sur ma peau comme un halo perceptible tant les yeux ouverts que fermés. Et je ne nécessitais pas d’amour, pas en ce moment: l’acte devait être sexuel ou conflictuel et cette concupiscence que je regardais, pour ainsi dire, sur mon propre corps, n’était pas à sa place.

S’ensuivait que j’étais plus déterminé que jamais et mes doutes s’envolèrent comme des attaches bousculées par un coup de vent de trop. Je me foutais carrément que le résultat puisse être médiocre, mais il devait être beau: j’avais besoin que le produit puisse séduire, puisse charmer. Puisse envouter, au besoin.

Enfin complètement libre de l’idée de l’insecte, ou du ver qui se serait dandiné le cul, je pris mon corps comme s’il était fait d’une main - d’une seule main de visiteur du futur et replongeai, une fois pour toutes, dans le trou, tête première. Durant ma chute, je me démenais comme un diable, les membres, chacun, occupé à se battre contre une noyade artificielle. Les murs s’effilochèrent; le son que provoquait leur effritement me fit crever d’érotisme.

Je plantai, comme une bonne fois pour toutes, mon membre sur l’entraille jusqu’à ce qu’elle prenne vie, en reproduisant, dans sa forme, la noyade que j’avais faite dans le sein du trou.

La terre rendit un long et lourd souffle, alors que la matière m’enterrait sous elle. Elle prit une teinte rose sable. Puis d’un vrai Sahara.

J’ai su que j’avais réussi.

 
 
Milan / 7.


Mais il m’était impossible de célébrer ma victoire: la matière continuait de remplir le trou dans lequel j’avais plongé, et il ne semblait plus y avoir de viscère pour qu’un jour je puisse reprendre pied. L’idée d’immortalité fragile, infinie mais fragile, me fit sortir la langue comme si j’avais pu la plonger pour goûter, sculpter, détruire et créer inlassablement, pour toujours. Avec ma langue, comme avec un scalpel, dans les chairs, pour toujours.

Je tirai la langue vers le Sahara, comme une couverte vieille, chaude et épaisse qui réchaufferait tout le corps à coup sûr, instantanément, quand il fait si froid. Le Sahara, sorte de glaise, continuait d’approcher de moi, de descendre sur moi, sans que je craigne d'être étouffé ni d’être enterré vivant.

Je sentis mon corps empreint d’une certaine légèreté, susceptible de partir au vent - comme s’il avait enfin gagné un cocon. Et je laissai le vagin se frotter encore un long moment sur moi.

Je n’eus pas besoin de fermer les yeux pour que mon esprit s’emballe complètement. Dans le noir du temps, je trouvai l’équilibre entre destruction perpétuelle et création intentionnelle. Si j’avais atteint l’immortalité fragile, je pouvais peut-être la donner en retour - voire, vous l’offrir dans quelques détours de cette histoire ?

Pas seulement pour n’être plus jamais seul, jamais.

Je devais profiter de l’occasion: le temps était si lent que je ne m’inquiétais pas le moins du monde de mon manque de confiance ou d’empressement. J’avais foi.

Cette création naîtrait de mes mains.

Je crois que nous aurions dû, tous les deux, être terrifiés. Mais mes mains ne tremblaient pas et le sourire qu’elle m’offrait était dément, mais rassurant. Je crus comprendre qu’elle amenait jusqu’à moi, comme pour une bonne fois pour toutes, la fatigue, mais qu’elle m’interdisait d’y succomber.

Les larves devaient maintenant bien être à quelques distances… à défaut, d’avoir été dévoilées ou battues, il y avait bien eu une forme de dénonciation. Et puis, l’astre primitif juste bon à assécher l’espoir, à assécher le cœur avait bien succombé aux coups que je lui avais assénés. Je savais que, de toute manière, je ne pouvais compter sur cette merde pour assécher en miettes les ennemis.

« Le Sahara est une glaise, » me répétais-je en boucle dans mon crâne, comme pour l’assoupir de l’intérieur; « la cervelle est un geyser, » semblais-je me souvenir d’un rêve lointain. Puis, sans trop que je sache comment, je me retrouvai vis-à-vis elle, nos quatre jambes jetées dans l’ouverture, sombre et mouillée, du sol de la pièce capitonnée.

Je crus sur l’instant qu’elle était un fantôme, mais décida de ne guère m’en soucier. J’ai cru que la tristesse la regagnait, mais c’était peut-être plutôt l’ennui. J’ai maudit le soleil de Milan et la chaleur qu’il faisait fondre sur nous pendant que des montagnes de dunes continuaient d’avancer sur nous. Je me suis assis hors du trou: elle s’est levée et, debout, m'a retourné un sourire.

Une garantie de sécurité devant le vent orange qui se levait. Le vent avait tourné au rose, puis à nouveau à l’orangé.

Ma nouvelle amie sembla inclinée à m’offrir de l’accompagner quelque part en m’offrant de prendre son avant-bras avec l’une de mes mains. Je pris poing entre son poignet et son coude puis, pour me relever, je me servis de ses os comme appui. Je jetai un regard sur ses fesses sans que je puisse en décider autrement, mu par l’instinct primitif de vouloir voir ce que je pourrais faire de mes mains, avec son corps, si je les posais sur ses reins. Si elle me laissait appuyer mes pouces tout le long de son ossature, jusqu’au sommet de son crâne.

Dans une zone liminale de mon esprit, j’imaginais la possibilité de protéger ma création des tâches qu’aurait laissée l’astre sur elle si je n’avais pas été là. Je la voulais libre, bien sûr. Je voulais qu’elle soit libre, mais je devais peser sans trop de remords les éventuels sacrifices et autres meurtrissures qui seraient, nul doute, le tribut que j’aurais à rendre pour l’avoir purement libre.

Les pointillés de l’asile continuaient de pleuvoir comme des grains de sable sur nos peaux: nous étions vivants. Chacune des dunes allumait une flammèche de soudure entre nous deux au contact intime de nos pas. Les ennemis étaient loin: nous étions bien.

 

3e PARTIE
Chapitres 8.1, 8.2 et 9



 
 
Milan / 8.1


Je regardais ses reins comme s’ils étaient de grands yeux désorbités: ronds, grands, intrigants, peut-être même truqués de la sucrerie qui donne l’apparence de cils plus longs. Je balayais l’espace qui séparait ses deux hanches, comme si ses reins étaient pris dans un aparté, mis entre parenthèses dans un paragraphe qui autrement aurait été trop dense. Mieux encore, un aparté mis entre accolades: et puis, non, les parenthèses sont très bien, et sont mieux même pour évoquer les princesses archétypales de la fertilité, de porter vers l'avant, pour ainsi dire, la gnose de matière vivante, même si elles peuvent paraître moins ouvrées que leurs pendants plotées.

J’étais toutefois incapable de raisonner mon esprit à s’arrêter sur une conclusion: faisait-elle partie du décor, de l'environnement, ou comme moi, questionnait-elle les transformations qui s’opéraient tout autour?

Auquel cas, peut-être se sentait-elle, elle aussi, un peu troublée d’être frappée d'autant de passivité.

J’aurais eu peine à expliquer quel manège de l’esprit pouvait m’avoir entrainé à me retrouver, à nouveau, entièrement recroquevillé sur moi-même. Malgré les doutes qui parsemaient mon esprit, je la regardais, elle, debout et forte. Me semblait-il, du moins, à l’instant.

Forte et debout, peut-être ne pensait-elle à rien, ne questionnait-elle, rien. Peut-être qu’en forçant son regard dans la direction contraire à la mienne, elle cherchait, en quelque sorte, l’assurance de ne pas croiser mon regard et de s’épargner d’être en transformation, ou de se voir transformée, ou encore, que je l’entraine avec moi, dans un manège ou l’autre de l’esprit.

Peut-être que cette assurance avait déjà porté ses fruits et qu’elle exerçait maintenant un certain contrôle sur l’environnement, sur la scène qui nous entourait de toute part. Ce que j’aurais été incapable d’entreprendre, sur le moment.

J’avais utilisé ce qu’il me restait d’ambition pour évaluer qu’il me restait uniquement assez de forces et de pouvoirs pour la protéger si quelques secousses ou troubles devaient se produire à l’improviste. Soufflé par l’idée qu’elle était bel et bien affairée à botaniser, je décidai, sur le champ, de feindre de dormir, comme gelé d’ennuis au milieu des dunes et incapable de quelques mouvements que ce soit.

J’avais peur de me déranger, pour ainsi dire.

Et c’était aussi bien ainsi, puisque si j’avais raison, et qu’elle botanisait, je lui laisserais le soin d’établir la folie qui allait seoir, pour les prochains temps de notre vie. Gelé au milieu des dunes qui avançaient sur moi, je me disais qu’elle devait également voir se lever la sécheresse d'un désert devant elle.

Je fus donc un peu surpris de deviner une humidité nouvelle et naissante derrière moi; au contraire de la forme fixe et équilibrée des reins de mon amie qui continuait de m’obnubiler, je sentais l’humidité mouillée croître, comme s’il avait s’agit d’un ou de plusieurs feuillus qui devaient impérativement prendre terre dans une serre, avec urgence, parce qu’à défaut de quoi, ils se désintégreraient jusqu’à devenir le néant, vide, seul, pauvre et triste.

Je décrochai, enfin, de ses reins et du bassin dans lequel ils étaient suspendus pour me regarder, recroquevillé et gelé sur moi-même.

En me tournant, je vis le marais qui durant tout ce temps avait couvé dans mon dos. Je n’osais plus regarder derrière moi, en direction de ma nouvelle amie, debout, grande et forte, mais lorsque je pris une grande inspiration je relevai de très fortes odeurs rappelant la tourbe, le sable et la salinité océanique: malgré la présence du sable, dont je pouvais encore sentir jusqu’à la couleur, il me semblait certain que le désert, derrière moi, se transformait également. Je fus transporté par l’idée et eus à prendre une deuxième grande inspiration.

Le bruit des vagues qui se déversaient de plus en plus près de moi, depuis l’arrière, me fit craindre la noyade.

Je cherchais, du regard, devant moi, si je pouvais déceler l’ombre de mon amie: debout, grande et forte, un peu comme un phare, peut-être s’était-elle, comme plantée, au milieu des vagues. J’hésitai. Puis, j’hésitai à nouveau, une deuxième fois. Je décidai qu’il valait mieux que je ne regarde pas derrière moi.

Sans succès, j’avais cherché une ombre devant moi et je craignais, sans doute au moins un peu, qu’en me retournant je découvre que j’étais maintenant seul, abandonné - je n’étais pas prêt à vivre cette scène et les émotions qui viendraient m’emporter si tel était le cas. Je m’empressai d’emmurer l’idée dans une sorte de fenêtre-guillotine dans un coin de mon esprit où il me semblait que j’étais assez en force pour tenir en respect la malveillance.

Dans tous les cas, il n’était pas question que je vive la solitude de manière immature: je nécessitais des mots, des formes, des idées soufflés par l’immortalité fragile, infinie, mais fragile.

Vous qui venez du futur, dites-moi, le savez-vous ? Cet astre qui est au ciel, par exemple, à combien de coups fatals peut-il survivre ?

Ce que je savais, moi, c’est que j’étais un héros: malgré les incertitudes qui m’effrayaient, je me savais destiné à l’héroïsme.

Aussi, j’hésitai. Puis, j’hésitai à nouveau (une quatrième fois) au lieu de prendre connaissance, à l’instant, de ce qui se développait derrière moi. Je crois m’être dit, peut-être - je ne veux pas vous faire avaler une couleuvre comme s’il s’agissait d’une confidence intime, vous pardonnerez, je l’espère, les nuances superflues - je crois m’être dit, donc, que peut-être, qu’après un certain temps dans l’ignorance, j’aurais dans le meilleur comme dans le pire des cas bravé un danger qui se trouvait, peut-être ou pas, derrière moi. Mon refus de retourner les yeux et la nuque de l’autre côté me fit gagner en force - ce qui m’enthousiasma beaucoup.

Transporté, je me fis plus fort, plus fort et plus fort. Et chacun de ces transports me révélait comme un héros, comme destiné, dans tous les cas de figure, à l’héroïsme.

L’océan, avec ce qu’il avait de salin, de sableux et, me semble-t-il, de tourbeux, soufflait sur la base de mon cou: à l’endroit où parfois, devant une terreur noire, les poils se hérissent. Devant mes yeux, le marais continuait de croître:

     - « C’est donc d’aussi belles verdures que le jardin des morts est constitué ? »
     - « L’organe. »

Le mot, le timbre employé, m’a épouvanté.

 
 
Milan / 8.2


Au point où je me sentis comme un de ces arbres qui poussaient de partout à la fois, autour de moi. Je m’étais, façon de dire, substitué au phare que j’imaginais mon amie devenue - sauf qu’une partie de mon corps était sur le point d’être submergé dans des marécages. Je n’étais toujours pas prêt à regarder d’où soufflait cette forme d’imposition des mains qui s’accomplissait, depuis mon dos, sur mon être tout entier: j’ai cru pendant un instant m’en remettre à Dieu, comme s’il avait s’agit là de ma dernière chance. Heureusement, la force que j’avais acquise un instant auparavant m'a permis de continuer à affronter ce que je ne voyais pas.

Le marais suintait, coulait, perlait de sueurs couleur pisse. Je cherchai la teinte ocre du Sahara comme on peut chercher le sexe qui se trouve entre le nombril et le sexe, dans l’art qui se laisse bercer par le bassin, de par devant les reins, qu’il protège comme un sarcophage fait de briques, de mortier et de grosses pierres d’une tonne chacune. Et bien d’autres matières magiques et vivantes, il ne me fait aucun doute dans tous les cas.

Au nez, le marais suintait les beaux seins parfaits.

Aux yeux, on aurait aimé que cette sueur puisse s’épaissir comme une glaise qu’avec le bout des doigts on aurait pu ouvrer comme un chiffon mou qui traîne et dont on ne peut résister à l’envie de donner une forme, en le prélassant d’un mouvement de la main - jusqu’à ce qu’il prenne une forme plaisante pour les yeux. Pour le plaisir de travailler de la main, pour le plaisir de faire travailler la main, aussi. Jouir du chiffon. Jouir du chiffon avec les doigts comme on aurait fait avec une bouche édentée, toujours prête à avaler la matière tout entière, avec ses chairs, et puis ravaler, encore, toute la matière.

Au palais, on aurait souhaité percer le mystère de cette onction qui rappelait trop les matières vivantes à l’état brut et pas assez, le minerai tiré de la nature et à des lieux de se retrouver prostitué.

Je sentis comme les serres d’un grand rapace mordre de chaque côté de mon cou: je tremblais toutefois moins de cette perspective que j’avais tremblé d’entendre l’évocation de l’organe un peu plus tôt. Tenais-je tant à mon cœur que le souffle de vie, qui maintenant pénétrait les incisions qu’avaient laissées les serres, me semblait par comparaison anodin ?

Le bruit des ailes et le son des croassements prenaient, maintenant, quelques distances avec moi.

Ma cervelle-geyser semblait mieux souffler, depuis sa base, pour ainsi dire, par le vent qui se glissait dans les marques de cisailles laissées tout autour de ma nuque. J’avais l’impression qu’un grand corbeau, les ailes ouvertes à leur pleine envergure, par-dessus moi, me permettait de baigner entièrement mon corps et la scène qui aurait dû occuper mon attention immédiate, dans son ombre.

Les oiseaux, à mon esprit, étaient étrangers.

Leurs corps me rappellent un glaucome agaçant, agressif qui dérange. Leur envolée, un mensonge au visage, leurs flottaisons au-dessus de nos crânes, les pires noyades qu’on puisse imaginer.

Je soufflai depuis mes entrailles au même rythme que l’air se faufilait dans les ouvertures laissées autour de ma nuque après s’être battues avec les petits pendants de chairs et les bulles de sang qui avaient déjà commencé à sécher. Ces indices laissaient deviner que bientôt d’éventuelles cicatrices apparaîtraient sur chaque côté de ma nuque. Les oiseaux me sont, depuis toujours, étrangers: j’étais planté, pour ainsi dire, dans l’ombre de l’inconnu, mais je sus que j’avais laissé ma nouvelle amie botaniser une folie sans que je n’intervienne, sans que je n’intervienne trop, sans que je ne m’impose par un souci ou un autre. Je partageais sa folie; une folie bien a-t-elle, me suis-je satisfait de répéter quelques fois jusqu’à être empreint, tout entier, d’un beau sentiment.

Elle devait être belle; purement libre - pas mensongère comme les oiseaux qui partent et reviennent sans jamais trouver la liberté qu’ils nous suggèrent de leur emprunter.

Je subissais maintenant les heureuses affres de courage et de confiance que seule l’esthétique de la nécessité de posséder par appropriation peut faire véritablement naître: l’intérêt visuel était maintenant si fort, qu’il n’y avait tout simplement plus de détours qui pouvaient être empruntés par un héros - je décidai donc d’être bref dans mon appréciation du sentiment.

« Les doutes sont bons, ils font partie de l’ordre du vivant, » me dis-je en silence avant de tourner mon corps lourdement de 180 degrés et affronter, sans plus attendre, les âmes, leurs esprits, les lieux, leurs chairs ou les temps qui s'étaient ainsi forcés sur moi jusqu’à m’imposer sur cette scène.

 
 
Milan / 9.


Les oiseaux, à mon esprit, étaient étrangers. Je ne les connaissais pas. Je les détestais, aussi. Je m’enrageai tout entier, non pas qu’elle ne fut pas belle, ni libre, ni même que je savais que je ne pourrais la prendre, mais qu’elle me laissait croire qu’un son, un croassement, peut-être, était sur le point de poindre hormis ces entrailles; peut-être pas un croassement, mais au moins le son d’une meurtrissure qui me laisserait chercher de l’esprit un sentiment ou un souvenir de déjà vu.

Une certaine connaissance de la matière que je pouvais posséder au milieu de cet univers d’inconnus.

Elle était de glace, à la manière d’une stalactite. Sorte de dent canine, bleutée, ayant poussé des sols pour s’offrir tranchante au monde comme un de ces objets innés; comme une pousse qui serait née dans la foulée du monde, pour ainsi dire.

Sa gueule semblait continuellement s'affaisser un peu plus, comme si un poids avait pesé sur elle et que les forces venaient à manquer pour la soutenir dans une posture plus humaine. Elle était ouvrée - son corps tout entier, pas seulement son visage: c’était donc de glaces bleues, me dis-je, que les pétrifiés des cimetières vivants sont faits.

Chaque fois que sa bouche me semblait irrésistiblement attirée par les sols où nous avions été abandonnés, je retenais un mouvement qui m’aurait approché d’elle et permit d’entendre la sorte de croassement que je continuais, après tout ce temps, de penser être sur le point de poindre depuis sa poitrine ou sous celle-ci. Un son qui se serait fait entendre jusqu'à couper le souffle. Dans le silence, froid, et noir des étranges broussailles qui circonscrivaient notre scène, je me dis que l’organe auquel il m’avait semblé être tellement attaché était sans doute les sols où nous nous établissions, où nous avions été semés, plutôt que mon cœur, comme j'avais cru au départ. Je voulus ouvrer cette terre d’au moins une de mes mains, mais pris peur qu’un geste fou m’entraine à garrocher la motte que je tiendrais dans la direction de ma nouvelle amie.

Le croassement que j’imaginais avec certitude sur le point de briller du fond de son être n’est jamais venu. Non plus un autre indice sur lequel je pouvais m’appuyer pour construire un raisonnement, voire échafauder une béate folie si ce raisonnement venait à achopper. Bref, ressentir le besoin de s'évader si puissamment que l'idée-même suffit à mettre en branles les travaux qui seront nécessaires à réaliser pour retrouver la liberté, véritable mère-nature du monde.

Est-ce possible que son âme n’ait pas de meurtrissures, aucune meurtrissure ?

Je ne me faisais pas vieux au point de douter de mon ouïe, aussi je plongeai ma main la plus forte avec autorité sous sa poitrine. Je ne pus résister à l’attrait que son corps exerçait sur moi et approchai l’oreille de sa bouche: je m’étais convaincu que si ce n'était pas un croassement qui se faisait entendre ni une des plaintes si distinctes des souffrances morales que les meurtrissures laissent échapper au bénéfice de la médiocrité humaine des sujets qui entourent l'objet souffrant du mal abyssal, j'arriverais à convaincre l'étreignant silence, par la seule force de mon esprit, à se rompre, à se casser. Après tout, nous étions à Milan, sous son climat, sous sa folie, et elle, elle était de glace, bleue, améthyste. Le silence est la pire des caisses de résonance: les véritables maux profonds sont animés des contacts qui s'établissent perpétuellement entre les plaques de traumatismes ou autres sols vides remplis de la misère dont on se sert pour attirer le gibier avant de le dévorer et de le régurgiter dans sa forme travestie de silences incassables. Ne vous laissez pas berner jamais: ces silences sont les tranchants qu'utilisent les ennemis, les collaborateurs qui veulent étreindre du gibier pour déjeuner.

Je cessai d’engager mon point de focalisation sur elle, comme si elle était un obstacle m’empêchant de voir plus loin. Assez rapidement, je me rendis compte qu’elle m’avait avalé tout entier parce que j’observais, dans le silence, encore froid, la scène d’où je venais nécessairement d'être tiré. Je vis, exactement à la place où je devais me tenir à l’instant, un ou deux cadavres de moineaux.

Il m’était impossible de discerner s’il s'agissait d’une bête, coupée en son centre, symétriquement ou presque, ou bien deux bêtes collées, presque écrasées l’une sur l’autre, immobiles et laissées pour mortes sur les sols. Je n’éprouvais plus aucun sentiment pour les oiseaux: le doute que j’avais quant au nombre de cadavres me laissait également complètement indifférent. Je ne craignais donc absolument pas d’être ainsi pétrifié par ce doute pendant les prochains siècles s’il le fallait.

« Une gueule en sang était pourtant annoncée au script, » me dit-elle dans un coin de mon esprit où j’aurais pu l’imaginer sur une balançoire de parc d’amusement. Un peu moins amusé qu’elle, mais dégourdi tout de même, j’allai la rejoindre dans ce coin de l’esprit comme si mon corps, pour ainsi dire, voulait compléter esthétiquement l’effet pendule d’une balance destinée à pendre à mon esprit, pour le moins, un certain temps.

Comme soumis à une valse, lorsque je fus encore plus près d’elle, nous nous éprîmes l’un de l’autre et je reconnus que ce pointillé était plutôt « un arbre de vie torturé depuis les racines jusqu’à la cime, » que sa botanisation avait créée. Malheureusement, j’avais les deux mains liées, pour ainsi dire, par notre empreinte et je ne pus, comme je l’aurais souhaité, tourner et retourner ma main, de côté et de bas en haut, pour illustrer que les tortures avaient fait croître cet arbre organiquement, depuis les sols insondables.

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