La maison-potence


 
 
La maison-potence / 1.


J’en arrivais à avoir 65 secondes de débrouillage. Il y avait deux types de débrouillage, mais dans les deux cas la quantité magique, calculée en temps horaire, est de 65 secondes. J’aurais sans doute l’occasion de vous expliquer, prochainement, les différentes expériences que procurent ces deux types de débrouillage.

Pour le moment - et, relever le doute, preuve que nous sommes bel et bien dans l’ordre du vivant -, je ne savais pas si je devais m’asseoir ou bien s’il valait mieux que je reste debout...

Et, bien avant que l’expérience démarre, j’avais décidé de profiter de celle-ci pleinement: j’étais celui qui jouait au borgne et à qui l'on avait finalement décidé de lever l’interdiction de voir pleinement, des deux yeux - largement, de loin, de voir tout, tout, tout. Voir abondamment: voir à dévierger une pucelle dans les plus pures indécences morales et physiques. Tout ce qu’il y avait à voir, à goûter du regard, à avaler avec les yeux… mes pupilles étaient maintenant des épidémies d'ampoules de Lorenzini; mes yeux, de véritables et grosses papilles gustatives sans doute arrachées à la gueule d'un ogre.

Mon masque, ses cuirs, mais aussi ses microattributs organiques s'étaient contorsionnés pour revêtir l'armure de je ne sais quel Christ ou de quels démons ? Peu importait maintenant de savoir ce qui m'attendait ou ce que j'attendais: il devenait de plus en plus improbable que je bouge de l'endroit, de ce point fragile, sans doute, dans l'espace ou dans le temps, où je m'étais figé, - et d'où, à l'instant à peine finissant, je me troublais encore de ne pas savoir s'il valait mieux m'asseoir ou rester debout.

Les gestes que j’entreprenais étaient lents, méthodiquement petit peu à petit peu - chacun de ces gestes, mêmes lorsque je souffrais seulement d’entretenir l’intention de les entreprendre, forçait une répercussion sur mon visage - contractions, plis, agacements, sursauts, enfin, une panoplie complète de remuements qui n’avaient plus rien de discret tellement ils étaient abrupts dans leurs manifestations.

Je continuais à éviter à tout prix de me sentir précipité d’une quelconque manière - je me refusais d’être agacé par quoi que ce soit. Mon coffre intérieur s’était entièrement bombé d’air - air qui, sans qu’il me semble particulièrement pur, parce qu’il portait une sorte de lourdeur qui rappelait les endroits trop sombres, trop isolés, avait une température agréable et une qualité d’expansion tout à fait appropriée à ma constitution et aux plus ou moins légers inconforts et inconvénient que provoquaient mes tics nerveux et la sensationnelle, bien qu'imaginaire, amure dont j'étais maintenant fort.

Si fort, que j'étais épris de l'entière certitude que, de par le monde, et les cieux, et les renforts de vents et les marées qui les rendent tangibles tout aussi bien au toucher qu'à l'esprit qu'on me percevait, qu'on me voyait. Non pas comme un phare ou une tour qui aurait poussé par là pour s’y planter mécaniquement tout droit, mais comme une entité émanant dans l’univers physique depuis des abysses, depuis le plus profond souterrain ou de l’espace même ! Quelque chose de grand, de reconnaissable, peut-être même bien, à la grande lumière du grand jour ! Un gigantesque et immense pain de vie à la conquête de l'astre de miel ! Et du continent merveilleux.

La physicalité des choses avait cessé d’être finale et arrêtée: des souvenirs épisodiques prenaient leurs places sans grands heurts - tout ou plus de courtes escarmouches avec certains biens, plus matériels, empêchaient mes souvenirs de meubler et d’habiter complètement les lieux. J’étais en sécurité et fort de ma propre présence. J’étais une forteresse - sans doute imprenable - à qui il ne restait qu’à s’assurer qu’il y ait suffisamment de vivres et autres victuailles afin de garantir éternellement sa pérennisation dans le temps.

Puis, les 65 secondes de débrouillage arrivèrent à leur fin.

 
 
La maison-potence / 2.


J’étais en mesure de m’imaginer encore pendant un jour ou deux - parfois, peut-être, même trois - l’immensité du champ de maïs, resté plus vrai que vrai, plus vivant que jamais, devant moi… et même les brises d’air qui ne perdaient leurs bleus qu’en arrivant à mon masque. Je revoyais en images et en émotions l'entièreté de l’expérience que j’avais vécue - risquant, parfois, ici et là, de petits ajouts à cette réalité… des ajouts qui me semblaient, pour la plupart, sans trop de conséquences ou qui, dans tous les cas, ne travestissaient pas trop les magnifiques relents qui continuaient de me parvenir. Les bleus des brises, mais aussi la saveur visuellement cornue des épis et les apparentes grandes sécheresses qui semblaient émerveiller, plutôt qu’accabler leurs feuillages... Comme s'ils avaient été les ornements sur une pièce d'art-nouveau.

Au fur et à mesure que les heures passaient, je prenais conscience de la croissance de la culture à laquelle j’étais pleinement exposée. Je savais qu’un certain nombre de jours - sans doute deux, peut-être trois - était révolu quand, sans que j'eusse à changer ma perspective sur l'agriculture, je commençais à voir celle-ci plutôt comme un gigantesque épi, un tronc, réunissant chacun des plants jusqu'à ne former qu’une seule et majestueuse colonne. Cette colonne était si grande, et si grosse, qu’elle occupait sans peine tout mon horizon. Un peu à la manière d'un mur matériel dont nous pourrions voir la tridimensionnalité, mais sans pour autant que l'on puisse apercevoir ce qu'il y a derrière ou même sur ses côtés. Je me sentais redevenir borgne à la minute près. Plus terrible, encore, je me savais incapable de freiner la glissade dans laquelle mes humeurs plongeaient mon état d'esprit: sous peu, je ne pourrais faire beaucoup mieux que de regarder à mes pieds et jouer, un peu, avec les ombres que ceux-ci laisseraient trainer ça et là, sans trop de précisions ni d'intentions, sur les sols adjacents.

Étonnamment, même après m’être assis un peu plus lâchement, je n’arrivais pas à retrouver les jeux d’ombres attendus. Je m'étais résigné, avec une certaine hardiesse, à trouver un tant soit peu d'amusement à entretenir ces jeux en bougeant les pieds, et seulement les pieds; et, comble de l'amusement, en forçant - à l'extrême - tout le reste de mon corps, y compris mes chevilles, dans la rigidité artificielle qu'imposait à mon corps la posture dans laquelle j'avais glissé.

Je savais être sur le point de me rendormir dès lors que je n’avais plus d’images ou de souvenirs à déballer sur le fond de mes rétines et que la caisse arrière de ma boîte crânienne émettait, tour à tour, les échos du vide, et du rien, jusqu’à ce que je rassemble les autres parties de mon corps dans une forme squelettique à peu près cohérente. Une flamme blanche, invisible - spirituelle ? - s'adonnait, le long de ma colonne vertébrale, à ainsi me rassembler dans un seul sac afin que l'univers puisse se pouvoir continuer.

Je savais avoir fait de ma maison, encore un peu plus, ma potence. Le confort est une envie, un désir qui refuse obstinément de se manifester sous la forme d'un problème. C'est ce qui fait agir la convoitise aussi puissamment, aux plus tremblants de nos êtres. Il n'y aura jamais de preuve plus matérielle qui puissent être que l'existence de telles convoitises toujours plus grandes, plus aggravées, plus mortifères, sont toujours présente, dans l'immédiat et à notre portée. Et, aussi, qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, trouver des raisons pour se livrer à elle jusqu'à y laisser l'âme.

Je ne cherchais pas de balises où aurait pu loger mon âme; je choisissais de visiter le cimetière de mes souvenirs morts. Je craignais, je dois l'admettre, devoir me voir comme un destrier fait d'os avec un cadavre de sherpa sur ma droite, et de devoir questionner mes agissements et décisions dans le trouble plutôt que la quiétude. Ce sherpa, ce guide, n'avait mené avant moi que des âmes destinées aux jardins sauvages des passions et des buffets à émotions vives. Il n'avait aucune chance. Pour ce qui est du destrier...

L’ordre du vivant n’avait pas à être conquis: et pourtant, me voilà, visitant, à vue de nez, des tonnes d’Égyptes anciennes, toutes plus asséchées les unes que les autres, pour m’éviter un tant soit peu de la morbidité des arts chrétiens, arts avec lesquels il m'eut été sans doute aisé de cohabiter s'il avait pu en être autrement des choses et événements qui s'étaient éparpillés sur les chemins, qu'une destinée mensongère s'était souciée, sans ménagement, à rendre crédule à mes yeux, et ce depuis mon propre esprit. Invisibles, insouciants, mal élevés, mes creux passionnels et leurs cicatrices n'avaient eu aucune chance.

Je nécessitais cette culture qui m’échappait !

À tout prix ! Avec la compulsion qu'on éprouve lorsqu'on nécessite l’appropriation d’une bouche et de sa langue pour contenir l’urgence à dévorer le ventre qui donne au monde des yeux proleptiques ! Reprendre des aises, dans le misérable humain, si près de la fin du monde, dans une culture dépassée, jaunie par ces ciels bleus, pourrie par l'astre travesti et son indifférence à nos sorts. Mais qu'entendons-nous ici ? Merveilleux amis !

Est-ce là, l'appel au héros ?

Je reconnus cet appel que j'avais attendu depuis toujours, à la manière de ma face dans un miroir qui brillerait nuit et jour.

 
 
La maison-potence / 3.


Ma tête était dans une tourelle. Je voyais bien, et loin, dans toutes les directions à la fois. Et pourtant, bien sûr, je ne voyais plus rien et, bien sûr encore, plus rien ne se donnait à voir. À entendre, il y avait un bruit assez imprécis de vagues qui s'échouaient tout près de mes pieds. Je me suis dit, tranquillement, très soucieux de n'absolument rien renverser ou troubler de ce qui pouvait se trouver autour de moi, que le champ de maïs du passé était sans doute devenu l’océan rêvé du moment. J'avais laissé poindre un doute à mon esprit: peut-être le champ avait-il été noyé ? Mais, aussitôt, j'avais saisi ce doute comme s'il avait été un moucheron. Quelque part, dans un coin, je ne me souviens plus très bien où, je retenais ce doute prisonnier, car il m'était difficile, voire impossible, de ne pas être outrageusement optimiste devant ce nouveau jour. Comment pouvait-on, après tout, être aussi près d'une masse d'eau aussi immense et continuer de se croire mise en péril par les sécheresses désertiques qui recouvrent aussi bien le trauma humain et les immortelles cicatrices qui ont été laissées sur les âmes?

Je n’avais pas réussi à me convaincre que, depuis les sols où je me trouvais, il me serait possible de m’élever assez longtemps pour être un phare - un phare qu'on pourrait apercevoir de loin pour s'éviter quelques intrigues ou pour foncer tête baissée dans elles. Même inutile, sur les rivages de cette mer, probablement un océan, ce phare aurait été une proposition esthétique tout à fait appropriée: l'intérieur de ma tête me semblait fait d'une matière miellée, en plus de regorger pleinement de celle-ci. J'étais, pour ainsi dire, une sorte de lanterne lumineuse dans l'univers noir. J'arrivais, sans trop d'efforts, à plonger le regard dans le creux de ma main la plus forte et à deviner, ou à imaginer que cette lumière était en fait un puissant rappel des formes parfaites que le champ de maïs avait épousées.

Hier ? Ici, en tout cas, tout près; sur ce terrain ou peut-être sur l'autre un peu plus loin... Oui, juste avant de devenir le souvenir absolument invisible qu'il était devenu à mon esprit par la suite...

Oui, belles dames espagnoles: mon excellence m’avait mené, cette fois-ci, à enfermer, prisonnier, un souvenir que je ne pouvais même plus revisiter. Je me sentais fort, toutefois, de pouvoir l’offrir au monde: de le projeter par delà toutes les frontières connues et jusqu'ici inconnues.

« À votre santé !, » m’écriais-je avant de chanter, complètement saoulé par tout ce dont je m'imaginais m’entourer dans un futur proche:

« À la santé de chacune de vous, âmes, cœurs, peaux et même chagrins; chacune de vous qui voudrez bien faire l’écho de mes mots, car je les hurle en toute sincérité :

Bonne nuit, les belles ! Bonne nuit, belles filles ! »

Et de conclure, en riant, à moitié dément : « Non ! Ceci n’est pas un accident de bateau, » alors que mon esprit se transportait, au rythme des vagues, vers le grand atlantique nord comme s’il lui était dorénavant impératif de renouer avec le reste de mon corps - sorte de déchet qui mouillait à proximité d'une plage si lointaine qu’on peinait même à croire qu'elle existait véritablement. Pourtant désespéré, sans trop bien savoir pourquoi il en était ainsi, je finis, une deuxième fois, de chanter, cette fois-ci avec un calme plus froid: « Non, belles Espagnoles, ceci n’est pas un accident de bateau, ce n’est pas un accident de bateau qui a fait ça... »

L’imaginaire étranger, si lointain déjà, m’avait projeté ainsi, un peu anonyme, sur les rivages d’un océan... que je connaissais, mais dont je ne pouvais m'empêcher d'interroger l'intégrité de son identité. Les scies rondes, les ennemis et les larves ne sont jamais trop précautionneux des belles choses et des environnements autrement parfaits: je savais ne pas exagérer le besoin d'être vigilant qui me secouait...

 
 
La maison-potence / 4.


Toute ma vie durant, j’avais voulu éviter les mâchoires de cette bête. Maintenant que j’y avais le corps à moitié posé, voilà enfin que je pouvais voir la terre inconnue: le Nouveau Monde et la culture, nouvelle également, que je me destinais à botaniser. J’aurais voulu trouver des mots et des gestes qui auraient démontré toute la vigueur avec laquelle je me transportais, déjà, à la simple idée que ce nouveau territoire ait son propre opéra. Son opéra originel, comme le péché des plus grandes tragédies de notre histoire littéraire et civilisationnelle.

Il m’était toutefois impossible de bouger. De bouger avec l’intention qui m’animait, dans tous les cas. Tant que le requin gardait la tête hors de l’eau et qu’il se refusait à scier et avaler la partie supérieure de mon corps, j’arriverais à me nourrir, avec les yeux, et grassement qui plus est, du fruit régurgité par cette terre là-bas et même à assouvir toutes les autres passions, tout aussi grassement, juste pensant si fort au jus de ce fruit comme l’imaginaire qu’en définitive, je me croyais à peine capable de rêver. Imaginez les bonds de mon sang à l'idée que je pourrais dire la matière vivante et palper la page blanche, jusqu'à ce que la première et l'autre se consument dans une forme magnifique: charnelle, vivante, émotivement sanguine.

Il m’avait été donné l’occasion, dans une aventure précédente, de m’astreindre à encore plus d’ascétisme dans la restriction des mouvements que je m'autorisais afin de pouvoir adopter et, surtout, conserver au moins un temps, le point de vue le plus pur possible sur un manège de l’esprit, un intérêt visuel ou un autre objet ou une autre proposition esthétique dont les folies botanisées.

Vu du ciel ou de loin, la grosse tête du requin devait avoir les apparences d’une grosse roche, peut-être même d’une petite épave, et mes bras, ma tête, probablement d’un petit arbre qui y aurait poussé là et qui par miracle, depuis, résisterait à tout les ténèbres et tout le chaos dont les vagues le menaceraient.

J’étais absolument incrédule devant ma fortune.

Encore, je n’avais rien vu pour ainsi dire.

Comme s’il avait voulu consciemment me scier en s'astreignant à user de la mauvaise partie de son anatomie, le requin précipita son ventre dans une direction et ses nageoires pectorales et les immenses lobes de sa nageoire caudale, dans la direction tout à fait opposée; un ressort océanique qui a dû lui donner les apparences d’un gigantesque serpentin. Mouvement, bref, vite, fort, mais qui me permit de rester la tête hors de l’eau. Le coup de queue suivant, plus incisif et décisif, m'entraîna, dans la direction de la nouvelle terre: je m’endormis en noyant ce qui me semblait être quelques vieux relents de souvenirs de champs de maïs. Peut-être, quelques visages informes apparaissaient-ils au milieu de ce champ, ou d'une autre: des visages laineux, laiteux, quelques fantasmes, quelques fantômes qu'ils étaient impossibles de différencier les uns des autres.

Mon cerveau, par habitude, s’était ouvert à la possession dont la gueule du requin m'avait rendu victime et au transport dans lequel, cette fois-ci, j'étais entraîné. Aussi naturellement que l’on respire, j’attendais un débrouillage: dans 60 et quelques secondes, tout au plus, me disais-je sans même avoir à y penser, en définitive, j’aurai été mis sur pieds, chairs et sangs, sur le nouveau continent.