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Sur les ruines du théâtre antique / 5.
Je ne trouvais pas que la tombe que j’occupais était particulièrement déplaisante, à l’esprit du moins: mon crâne s’était refait une beauté en os-carapace et ma cervelle-geyser s’animait aussi bien qu’elle l’aurait fait dans un climat plus tempéré. « Un solitaire qui a dû mesurer bien que trop longtemps ce qu’il pouvait lui rester de vie avant de partir pour de bon son chemin, » me dis-je, tout à coup et soudainement bien éveillé intellectuellement.
- « J’ai pioché, et pioché, des chemins. Marché, et marché des tourbillons… »
C’est ce qu’il me dit alors que je cherchais quelques indices autour de lui qui me permettrait de mieux anticiper sur la suite; puis, il ajouta: « matière vivante, » en retenant ou feignant un rire démentiel, il m’était difficile d’en être certain. J’avais en tête les oiseaux; je ne savais pas pourquoi. Peut-être ai-je pensé qu’il s’agissait d’un glaucome un instant. Le luron solitaire également:
- « Les oiseaux… ces horribles bêtes ! Ils m’annoncent terre, regarde-les ! »
Cette fois-ci, j’en étais certain: son visage, son rire étaient tous les deux frappés par le sceau unique de la démence. Son masque craquait de partout et je me déplaçais un peu sur ma gauche, puis sur ma droite pour prendre la mesure de son os: son crâne devait être fracturé et je devais poser mon regard, ne serait-ce que bien furtivement, sur cette fracture. Le tout m’était rendu nécessaire au point où tout le reste de ce qui pouvait m’animer s'éteignit. J’étais privé de m’amuser, j’étais privé de m’énerver, j’étais privé de m’apeurer.
- « Comment ça va, mon ami ? »
Au contraire de ce que j’avais soutenu l’instant précédent, je voulais maintenant m’approcher de lui et même entrer physiquement en contact avec sa masse - à bout de bras, mais tout de même. Sa physionomie me semblait avoir été posée vulgairement sur des sols où il aurait été tout à fait possible de simplement se reposer.
- « Pas si vite, tête de requin ! » Un court halo de vents se dessina en traits vifs et successifs, sur quelques étages d'empâtements successifs, évoquant à la fois vagues et vents, un par-dessus l’autre, avec de petits vides en creux épargnés de toutes colorations, à grande vitesse, avec adresse et précision comme s’ils avaient été dessinés au scalpel pour que les autres traits se démarquent bien les uns des autres. Pour ainsi dire.
Je regrettais, sur le coup, immédiatement, sans filtre, mon immaturité. Aussi je m'offris une brève, mais cinglante critique intérieure. Il m’était tout à fait difficile d’expliquer mon empressement et l’enflure verbale qui s’en était suivie. Je ne savais pas d’où je pouvais ainsi venir; de quelles côtes, ou de quels cancres, je pouvais bien être issu et être ainsi projeté, expulsé. Et, à vrai dire, il n’y avait trop rien qui rimait dans tout ce qui avait été dit. Mais voilà. Voilà que je pouvais de nouveau m’amuser.
Ma cervelle-geyser se tortilla hors de son puits comme si une barre verticale de danseuses nues avait été plantée droit au centre de mon os: - « De même l’océan est la vie, de même la tête du requin cherche à pousser hors sa demeure pour s’extirper d’une prison et vivre par passion la passion. » Dans ma boîte aussi bien qu’à l’extérieur de celle-ci un agréable et grand silence s’était installé. Pourtant, mes yeux, et avec eux tout le haut de mon masque s’étaient renfrognés pour bouger avec idiotie de gauche à droite en attendant de trouver le calme qui partout ailleurs, en définitive, s'était installé avec une grande force.
- « Cône entonnoir, boîte de cartilage, dôme… antre, prison ! »
Un bain ingrat d’eau salé; d'eaux usées, de gouttières. Ces mots, tous ces mots prononcés, semblaient avoir été gravés sur un dé à jouer qui refusait obstinément de s'arrêter de tournoyer, déprimé ou à bout de souffle sur la piste de danse.
- « Quand pourrons-nous crier "bas-ventre", à l’astre-travesti ? Et s’expurger, nous, de la rage sauvage qu’il nous colle comme si elle ne faisait qu'un avec les brûlures de notre cuir ? Quand pourrons-nous, ôter à la rage sauvage ce masque idiot, fait de crème grasse, dont même les clowns ne veulent plus se mascarader le visage ? »
Les nuages sur Gizeh sont des feux de broussailles qui n’ont pas de ciel à obscurcir de leurs suies. On dit “Gizeh à ciel ouvert”, alors qu’on devrait plutôt dire “cervelles-geysers à découvert” : là-bas, les cervelles-geysers sont remplies de la lave de la terre, et attendent que parmi les étoiles, certaines, s’effondrent et viennent geler de glace leurs états - des états paraient-ils, toujours plus ou moins apparentés à une flamme mouvante, à des irruptions spontanées qui n'ont de cesse, jamais. Parmi ces désespérés il y en aura toujours pour soutenir avec une foi inébranlable qu’il suffirait qu’un lac d’eau et de glace, une mare plus ou moins géante, mais glacée, glacée bleue nuit - tout au contraire du Sahara vivant, rouge sang - se forme à partir des cendres qui résulteraient de la combustion pour que s'enclenche un phénomène d’expurgation totale. Absolument, une purge de cet acabit lèverait le voile sur le trauma profond par delà les sables et autres sols de la scène, réfléchissent-ils constamment, en chœur, à l’unisson dans le silence, avec l’esprit de communauté qui les anime, personne ne sait très bien depuis quand.
Pas nous. Nous, nous sommes du moule à trainer cette scène, ces sables et ces pyramides sur nos épaules... Minéraux, matières, constructions et autres élixirs, mêmes, peuvent tous et toutes grésiller sur notre os, s'il le faut, même, sans interruption, en permanence, s'il le faut, même, dans la plus infâme cacophonie qu'il puisse être humainement soutenu d'entendre, ou d'écouter sans arrêt, inlassablement à mort. En permanence, s'il le faut, encor. La scène, ses décors, mais aussi ses environnements à témoins, des lourdes loges aux balcons qui regardent sans souffler mot, jusqu'aux plus itinérants badauds qui respirent les périphéries sonores, climatiques ou dimensionnelles doivent être enchevalés sur le garrot de nos épaules, et pouvoir librement croitre depuis la base de notre cou, comme n'importe quelle folie. Tous les éléments confondus doivent, en effet, entrer en contact avec les vallons et sillons osseux de notre boîte, s'enchâsser dans nos fêlures et cuire le bain-catastrophe que forment ces mêmes vallons, ces mêmes sillons, ces mêmes fêlures, au sein des fractures de notre os. Mais aussi tout autour de celles-ci. - « Jusqu'au fait ossement du squelette ! » Pyramides, élixir, matériaux, scènes et tous leurs poids doivent être ainsi tirés, mais aussi soutenus par nos encolures à cervelles; - « Tous leurs poids ! Depuis l'antiquité de toutes les antiquités. » Tant de pousses, tant de tourbillons qui en poussant sur nos os s'épargneront de prendre pied sur terre; épargneront, ainsi, la planète et ses sols et ses terres, et nos amis aussi, et, le monde, le monde finalement, connaitra enfin et finalement le vrai jour de sa naissance dans une grande célébration de son appartenance à l'ordre du vivant ! Dès la toute première déchirure de ce jour hors du noir du temps, il cessera pour de bon et à jamais ce temps où avec nos pieds nous foulons les sols et les terres pour enterrer un peu plus profondément le trauma, comme un cadavre abandonné, qui finira bien par pourrir ou être oublié. De tous. Disparaitre. Disparaitre du jour, disparaitre du monde. - « Ce sera la fin des ennemis ! La disparition des mensonges ! » Nous, pendant au moins un temps, savons nos amis vouloir en finir avec ce trauma plutôt que de l’ensevelir perpétuellement dans l'aveuglément béat qui depuis toujours caractérise les gibiers naïfs lorsqu’ils sont pris à partie par les auteurs, les critiques, les femmes à barbe; et les larves, les ennemis, les ennemis du grand ! Parce que le Héros nous a promis qu’on tiendrait un jour pendant des éternités entières, dans le creux de notre main la plus faible, cette poussière de merde, lui comme moi, disons aux cracheurs de feu, de boucane qui regardent vers Gizeh :
- « Je la soufflerai (de ma main) aux yeux des auteurs ! (cette merde) »
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Sur les ruines du théâtre antique / 6.
Maintenant qu’il s’éloignait, je laissais la solitude prendre possession de moi et ne portais pas beaucoup de foi au sentiment de dépit qui semblait destiné à me faire perdre mon énergie en réactions émotionnelles futiles.
Il n’était pas question que je le suive. Pour autant, j’en étais certain; c’était donc avec grande facilité que je m’abandonnais à la réclusion qui refermait ses pinces sur moi sans éprouver le moindrement du monde de quelconques considérations que ce soit pour mon appartenance à l’ordre du vivant ou, à défaut de quoi, à ma place dans le décor de cette scène qui était imprégnée du vivant; pour autant, j'en étais presque absolument certain.
En prenant possession de moi, la solitude avait, bien entendu, exercé une forme de pression sur mes épaules. En particulier, mon col qui, semblait-il, soutenait les tonnes de matériaux qui s'incarcéraient assez précipitamment dans mon os. Mais au-delà de ce rabattement physiologique, j’étais persuadé qu’il n’était pas encore temps d’user de mes mains en les lançant vers l’avant ou pour planter ici ou là un manège de l’esprit ou je ne sais quoi. Je m’idéalisais au centre d’une scène où, si je puis dire, le segment circulaire de la terre qui se trouvait sous mes pieds tournait à la manière des tictacs des aiguilles d’une grande horloge. Je m’idéalisais, prenant possession d’une espace mentale où se brouillerait une frontière liminale entre somnolence et hypervigilance et qui serait située, précisément, à l’endroit où les coups de la montre se faisaient entendre.
La bataille que me forçait à livrer le léger déséquilibre provoqué par ce mouvement du sol me semblait être tout à fait appropriée pour créer un tourbillon que je pourrais marcher, et marcher à souhait, sans avoir à faire d'effort. Pendant un très bref instant, j’ai rêvé de Christ et de sa tentation; puis, j’ai ouvert les yeux et, devant moi, s’étalaient sur le paysage, ruines et vestiges du théâtre que j’avais laissés, encore plus que marché, lorsque je poursuivais un huis clos avec la silhouette. Mais aussi, par la suite, ce tête-à-tête avec le luron.
Du point de vue que j’entretenais, les ruines se confondaient si bien avec le climat paysagé qu’elles entretenaient, à la fois, le doute et l’espoir qu’elles s’étendraient pour toujours, à perte de vue. Au fur et à mesure que de nouveaux témoignages du temps se dévoileraient. Je ne pus m’empêcher de me soucier de la pétrification de ma vue, ainsi privé, pour une rare fois, d’un horizon sur lequel frapper. Aussi, j’avais peur de faire un pas, un pas de trop, et de me retrouver bredouille, déçu. Il en allait de même pour ce que je regardais, avec les pas que je risquais de mes yeux : je tournais la tête pour découvrir, relever et accepter l’absence absolue de la silhouette. Elle avait disparu. Et pourtant, je voyais à perte de vue. Tout ce qui aurait pu être vu.
De ce côté, déjà, sans que je me trouble trop en avant, le cri sifflant et suraigu de ma réclusion se précipita sur mon oreille gauche comme une bouche pleine de dents en chaleur. Agacé, mais pouvant prétendre être encore un peu au-dessus de cette mêlée, j'ai forcé mon bras entre ce qui se trouvait sur la gauche et mon cerveau; mais pas avant d’avoir fermé la main en poing, afin de ne pas l’utiliser sans qu'une intention intime et exprimer par mes soins n’en constitue le principe premier.
Le temps m’avait manqué, pour ainsi dire : déjà la meurtrissure avait commencé à se strier sur tout le côté gauche de mon os, et bientôt, en vagues successives, je n’entendais plus qu’elle et ses plaintes. Je m’étais abandonné à ce sort, laissant la meurtrissure se casser à la manière d’un pic sur un bloc de glace. Ma boîte était toujours absolument froide, mais elle était maintenant forcée, percée, d’un côté à l’autre, d’un bout à l’autre, d'une oreille à l'autre.
Fixement, je posais les ruines et le théâtre qui étaient devant moi.
« J’ai besoin d’une scène, » me dit mon créateur.
J’enjambais un pas, puis un autre, avec détermination. Serein d’être à nouveau animé d’un rationnel. De plus, enveloppé et même envouté par mes souffles et la possession qu’ils prenaient de ma chair et de mon être, j'avançais vers le théâtre et j'y projetais, avec une fougue maîtresse, une image de moi, ragaillardi au milieu de toutes les ruines.
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Sur les ruines du théâtre antique / 7.
Dans les fins de la tragédie sur lesquelles je me trouvais, il m’était facile d’abandonner les relents qui continuaient d’occuper mon esprit sur Gizeh, les cracheurs de feu et de boucane. Aussi, je retrouvais une forme apparentée à la bonne humeur en prévoyant pouvoir me concentrer un peu mieux sur la sacralité, celle des scènes en particulier, afin de pouvoir peut-être concevoir quelques éléments qu’il me serait utile de partager avec mon créateur; lui, qui n’avait pu s'empêcher de dire abruptement, avec fracas, qu’il nécessitait une scène. Lui, aussi, qui m'avait induit dans ce souffle imparable de volition et de rationnels qui continuait, comme pour toujours, de me posséder.
En fait, j’étais dans une telle complétude qu’il m’était impossible de m’imaginer que, par l’imposition de mes mains, je pourrais asservir encore mieux les ruines et une bonne partie de l’antiquité qu’elles traînaient avec elles.
J’eus une envie pressante de me recroqueviller, probablement pour concentrer mes énergies sur les ruines et fuir d’autant plus mes rétines qui continuaient, elles, de poindre au bout de tous mes sens - mais je me ragaillardis aussitôt. Je n’avais ni à fuir ni à m'échapper des grandes toiles de mes rétines qui poussaient des sols comme les immenses gratte-ciels des villes situées à la fin des temps. Mes yeux, comme le reste de mon masque, s’étaient habitués à l’environnement lumineux, assez froid et sec, bleu transparent, qu’on aurait dit qu’il manquait d’opacité pour cacher complètement que la juxtaposition de ces phénomènes avait, en fait, une teinte vert crapaud qui gagnait en identité un peu plus à chaque instant.
C’était plein de confiance et, en plus, gaillard que j’allais imposer mes mains; les doigts, mais surtout les paumes, en premiers.
- « Héros, tu ne peux pas m’avoir fait si faible ! Si faible que je laisse la sacralité venir vers moi ou, qu’à défaut de quoi, je m’enterre sans chercher ni d’issue ni même quelques sous-sols avec qui rompent les batailles ? »
Je n’avais même pas les paumes moites: je me savais avoir raison, ce qui alimentait puissamment l’asservissement que je m’étais mis à imposer à tout ce qu’il y avait sur les sols jusqu’à des distances vertigineuses, dans toutes les directions comme si celles-ci avaient été les wagons d’un même train de pensées. Sans véritablement faire le tourniquet - parce que je ne voyais pas de véritable utilité à risquer de m’étourdir pour planter un manège - je me sentais capable d’exercer un complet contrôle de l’environnement qui m’entourait, dans tout le pays, à la ronde.
Sis au centre d'une telle désolation, je cherchais à mieux comprendre mon créateur d’exprimer sans réserve qu’il nécessitait une scène: l’Islande ne voulait-elle plus rien dire pour lui ? Avait-il travaillé tout ce temps à faire de l’Islande rien de plus qu’une protubérance géologique ? Souhaitait-il que je me mette en danger afin d’accourir vers moi ? Valait-il mieux que je m'immole et que je lui laisse la scène, vide et asséchée, derrière moi ?
Devais-je me raisonner et accepter d’avoir été tout ce temps prisonnier d’une prolepse, à attendre les débuts d’une histoire, fût-ce pour qu’un monolithe m'écrase aussitôt cette histoire amorcée ?
J’étais tourné vers l’Islande et, a contrario, de l’instant précédent, je ne comprenais en rien le sens qu’elle avait ou avait pu avoir. Elle annonçait les débuts d’une histoire, me semblait-il, et je devais faire gaffe aux monolithes qui avanceraient sur moi. J’étais vivant, semblait-il, mais plus tout à fait certain de souhaiter être vieux longtemps.
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