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Question 3 de 12
« Qu’est-ce qui distingue, selon toi, une torpeur "stérile" d’une torpeur qui participe à la création ? »
Torpeur stérile et torpeur fertile : une question d’engagement et de passage
La distinction entre une torpeur stérile et une torpeur qui participe à la création repose, à mon sens, sur le degré d’implication de l’artiste et la nature du rapport qu’il entretient avec cette inertie. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition entre action et immobilité, mais d’un jeu plus subtil où se dessine une praxis qui, même lorsqu’elle semble au point mort, continue de travailler sous la surface.
1. L’implication comme critère central
Lorsque je suis engagé dans ma pratique artistique, un phénomène paradoxal se produit : je m’efface en quelque sorte pour laisser ma praxis fonctionner d’elle-même, comme une structure qui suit son propre mouvement. Cet engagement se manifeste par une forme d’univocité des émotions et des pensées – un alignement entre ce que je ressens, ce que je pense et ce que je fais. Dans cette configuration, même une période d’inertie peut être traversée avec une forme d’attention active, où je demeure à l’écoute du processus sous-jacent.
À l’inverse, une torpeur stérile est marquée par une perte d’implication : la praxis ne "m’emmène" plus, elle semble s’éloigner, se poursuivre sans moi. Je deviens alors spectateur d’une absence, incapable de compenser ce vide ni par le geste ni par la réflexion. Il y a là une rupture dans l’équilibre entre ce que j’appelle les deux bordures du chemin : d’un côté la dimension théorique et contemplative, de l’autre l’existentiel et le mode de vie de l’artiste.
2. L’équilibre entre théorie et existence : un chemin à deux bordures
Dans la création, il me semble que l’artiste évolue toujours sur un sentier bordé par deux forces :
D’un côté, la théorie et la contemplation, qui permettent de structurer, d’articuler un discours, d’intellectualiser le processus.
De l’autre, l’existentiel et le mode de vie, qui ancrent la création dans une singularité vécue, dans un rapport direct à l’expérience.
Une torpeur stérile pourrait être celle où cet équilibre est rompu. Si la théorie se détache de la contemplation, elle devient un simple exercice de pensée sans force opérante. Si l’existentiel se dissocie du mode de vie artistique, il se réduit à une errance sans ancrage. À l’inverse, une torpeur créative est celle qui, bien que marquée par une inertie apparente, laisse encore l’artiste circuler entre ces deux pôles, lui permettant de recomposer un équilibre, même fragile.
3. Une praxis qui se poursuit malgré soi
L’un des points soulevés dans Créer en l’absence de grâce rejoint cette idée : il n’existe pas d’impasse totale, car la création n’est jamais totalement au neutre. Même en l’absence d’élan, l’artiste peut se positionner comme un passeur, un accompagnateur du processus plutôt qu’un démiurge cherchant à tout maîtriser. Dans ce sens, une torpeur féconde n’est pas une paralysie, mais un état où l’artiste accepte de ne plus être dans la pure action, tout en restant ouvert aux forces qui travaillent malgré lui.
Là où la torpeur devient stérile, c’est lorsque cette posture d’accompagnement disparaît et que l’inertie devient pure passivité. L’artiste se coupe alors de la matière avec laquelle il dialogue habituellement. Il n’y a plus de transformation, plus d’échange : la création s’éloigne et l’artiste reste figé dans un vide qui ne dialogue plus avec rien.
4. Une tristesse spécifique à l’artiste : la séparation d’avec sa praxis
Si la création est un chemin qui se poursuit au-delà de l’artiste, il peut arriver que celui-ci ressente une forme de tristesse lorsqu’il s’en trouve exclu. Une torpeur stérile pourrait alors se définir par cette séparation douloureuse : l’artiste se perçoit comme détaché de sa propre praxis, incapable d’y prendre part, de la nourrir ou d’en être nourri. Ce n’est pas tant l’inactivité qui est un problème que le fait de ne plus sentir que quelque chose continue d’avancer, même à bas bruit.
À l’inverse, une torpeur qui participe à la création est celle où cette séparation n’est pas vécue comme une rupture définitive, mais comme un passage : un moment où l’artiste se retire pour mieux percevoir ce qui advient en lui et autour de lui. C’est dans cette posture d’écoute et d’abandon que réside, selon moi, la différence fondamentale entre une inertie stérile et une inertie porteuse.
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