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À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après



Sapience artistique et survivance

Entrevue maison sur la torpeur, l'inertie et l'inaction artistique ou créative
Question / Réponse 5 de 12


février 2025

Question 5 de 12

« Dans ces périodes où l’énergie te manque pour le quotidien, ressens-tu un déplacement de ton attention vers des choses plus essentielles ? »

Je ne ressens pas de déplacement de mon attention vers des choses plus essentielles lorsque l’énergie me manque pour le quotidien – du moins, pas dans le sens où cette question semble l’entendre. L’idée même d’un "déplacement" implique une fluidité, une capacité d’ajustement qui me paraît étrangère aux moments d’inertie que je traverse. Ces états ne sont pas des occasions de recentrage spontané sur l’essentiel ; ils sont plutôt des moments où tout mouvement, même intérieur, est contraint.

Si l’on suit la logique commune, il est tentant d’imaginer que le repli forcé conduit naturellement à un tri, une clarification des priorités. Mais cette sagesse conventionnelle ne m’est d’aucun secours. Ce qui me semble véritablement essentiel – ma sapience artistique – ne s’organise pas en suivant une logique de recentrage apaisé, mais plutôt en fonction d’une nécessité souterraine, qui résiste parfois au mouvement même de la volonté. Ce n’est donc pas tant un choix qu’un état de fait : durant ces périodes, ce n’est pas un besoin de me changer les idées qui s’impose, mais celui de rompre avec l’ennui et l’ennui de mes propres états d’esprit, sans pour autant sacrifier la compréhension intime des invisibles qui constituent ma matière première.

Comme le souligne La posture d’artiste : entre stabilisation et tension créatrice, il existe une distinction fondamentale entre la sagesse commune, qui tend vers la stabilité à travers des repères partagés (santé, routine, ordre du quotidien), et la sapience artistique, qui accepte l’instabilité comme condition de son propre équilibre. Ce que je vis comme inertie ne peut donc être interprété sous l’angle d’une sagesse réparatrice qui m’inviterait à me recentrer ; c’est plutôt un espace contraint, où l’essentiel ne se manifeste pas comme une évidence mais comme une question en suspens, parfois douloureuse, parfois opaque.

D’ailleurs, si je ressentais le besoin de "prendre du recul", ce serait précisément un exercice critique, non un soulagement. Le texte Emprunter le chemin des beaux seins parfaits met en évidence la perméabilité entre le mode de vie d’artiste et la création : à quel moment un détour devient-il une voie légitime ? À quel moment se perdre devient-il un processus créatif et non une fuite ? Ici, l’illusion du divertissement joue un rôle trouble. Me "changer les idées", dans ces périodes où l’énergie manque, pourrait ressembler à une tentation de diversion. Or, ce que je redoute le plus, c’est la dissolution pure et simple de ce qui alimente ma réflexion.

Ainsi, si quelque chose de fondamental se rejoue dans ces états d’inertie, ce n’est pas un retour instinctif à l’essentiel, mais une lutte souterraine contre le caractère stérilisant de l’ennui – une lutte où la sapience artistique, dans ses orientations parfois tortueuses, doit être nourrie même dans l’épuisement.

 


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