Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après



L'artiste, ni ancré dans la théorie, ni dans l'existentiel

Entrevue maison sur la torpeur, l'inertie et l'inaction artistique ou créative
Question / Réponse 7 de 12


février 2025

Question 7 de 12

« Si on considère que l’existence d’un artiste doit dépasser le simple fait d’exister pour nourrir l’œuvre, comment distinguer ce qui est vécu pour soi et ce qui devient une matière artistique ? »

Si l’on considère que l’existence d’un artiste doit dépasser le simple fait d’exister pour nourrir l’œuvre, la distinction entre ce qui est vécu pour soi et ce qui devient matière artistique ne peut pas être tranchée de manière rigide, car l’un contamine nécessairement l’autre. La vie de l’artiste ne peut pas être dissociée de l’impératif de création : elle se configure en fonction de cet impératif, quitte à adopter des formes de débauche ou de déviance qui deviennent constitutives d’un mode de vie.

La praxis de l’artiste ne saurait se limiter à un ancrage théorique ou à une simple inscription dans l’existentiel. Elle engage une forme de nécessité qui ne tolère pas l’équilibre : l’artiste qui choisit constamment l’art au détriment d’autres considérations finit par être façonné par ce choix même, intégrant une sorte de régime d’exception où l’art dicte ses propres priorités. En ce sens, l’existence d’un artiste devient un champ de tensions où la fidélité à la création impose des sacrifices, des renoncements ou des détours qui peuvent apparaître comme des écarts du point de vue d’une citoyenneté typale.

La dissidence évoquée dans L’artiste dissident et l’invisible apporte un éclairage sur cette posture : ce n’est pas tant une opposition frontale à un ordre établi qu’une adaptation constante aux forces invisibles qui travaillent l’artiste. Ce dernier n’est pas simplement en rupture, il est dans une négociation permanente avec ce qui entrave ou détourne son geste. Loin d’être une posture théorique, cette dissidence devient un mode d’habitation du monde, où la bifurcation ne résulte pas d’un choix conscient mais d’une nécessité interne. De la même manière, ce qui est vécu pour soi ne peut être séparé de ce qui est transformé en matière artistique, car ce qui guide la création n’est pas l’expérience brute mais la manière dont elle est orchestrée, recomposée, souvent dans un processus de monstration qui, selon L’artiste dissident et la monstration, consiste à rester fidèle à une coupe originelle.

L’artiste ne se contente donc pas de vivre : il vit sous le régime de l’œuvre. Loin de chercher à correspondre à un modèle de citoyenneté apaisée, il s’inscrit dans un flux d’instabilité qui fait de son existence une matière première sculptée par l’impératif de création. Ce n’est pas qu’il instrumentalise son propre vécu, mais plutôt que ce vécu devient le terrain mouvant d’une exploration où l’art prime toujours, au point de redéfinir la manière même dont l’artiste habite son époque.

 


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