Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

Revisiter le mythe du vagin denté à travers la gueule du requin blanc et la structure prédatrice de l’opéra

19 mars 2025.

I. Introduction :
De Jaws au vagin denté, du requin blanc à l’opéra

Tout commence dans l’eau noire. Une surface qui tremble à peine, un corps qui l’effleure, une nage suspendue entre la jouissance et l’effroi. Puis la première attaque : invisible, inexorable. Un arrachement pur, un démembrement sans visage. Jaws (1975) s’ouvre sur cette scène d’une simplicité terrifiante : une femme nage seule, nue sous le regard indifférent des étoiles, puis elle est saisie, secouée, happée vers le fond. Ce n’est pas seulement une morsure ; c’est une dévoration rituelle, un passage dans un autre ordre du monde.

Le film de Spielberg n’a jamais seulement été un film de requin. Il est un archétype, une œuvre où la nature se dresse contre la civilisation sous la forme d’une gueule parfaite : le Grand Blanc, sans psychologie, sans intention autre que sa propre mécanique prédatrice. Ce que nous avons cherché à faire avec Tout l’océan sur un riblet, c’est revisiter cette image fondatrice en en abstrahant l’objet. Que reste-t-il si l’on retire le requin ? Une gueule. Une mâchoire suspendue, toujours prête à surgir, et qui porte en elle le mythe ancestral du vagin denté.

La scène d’ouverture de Jaws se lit alors comme un acte de prédation sexuelle mythologique. Le vagin denté, c’est cette terreur masculine face à une féminité capable d’ingérer, de mutiler, d’interdire la pénétration sans conséquences. C’est le refus d’un accès libre, la résistance d’un corps qui, loin d’être passif, répond par la morsure. Dans notre œuvre, ce mythe devient un prisme : une structure que l’on retrouve non seulement dans la dynamique entre le héros-librettiste et Amérique insouciante, mais aussi dans le jeu des forces qui régissent leur monde.

L’opéra opère une mutation : là où Jaws présente un prédateur clairement identifiable, nous jouons avec la réversibilité des rôles. Qui dévore qui ? À quel moment l’architecte devient-il proie, et la victime, maîtresse du jeu ? Dans notre relecture, la scène de la première attaque n’est pas une fatalité, mais un échange rituel. Si le héros-librettiste voit d’abord Amérique insouciante comme une menace, c’est parce qu’il projette sur elle cette puissance de dissolution. Mais ce que Amérique insouciante propose dans ce jeu, c’est sa place : elle offre d’être le prédateur, afin que le héros-librettiste puisse à son tour la prédater. L’enjeu, dès lors, est de savoir ce que signifie cette prise de rôle.

Le requin blanc de Jaws mord, tranche et broie. Il est un agent du chaos et de la disparition. L’opéra, à l’inverse, cherche à structurer ce chaos, à l’ordonner en un langage. Mais que se passe-t-il lorsque le héros-librettiste, au lieu d’orchestrer les forces, décide de les incarner ? Un paradoxe s’ouvre : s’il devient prédateur, il cesse d’être le héros-librettiste. Il n’écrit plus l’opéra, il devient lui-même une de ses forces, happé dans son propre mythe. C’est cette tension qui donne son souffle à notre œuvre : la lutte entre le besoin d’organisation et la tentation de la gueule ouverte, de la mâchoire qui dévore et met fin à tout.

Ainsi, en revisitant Jaws, en nous débarrassant du requin pour ne garder que sa gueule, nous ne faisons pas que réinterpréter un film. Nous creusons un mythe plus profond, plus archaïque : celui d’une nature qui réclame son dû, d’un ordre sexuel où la prédation est une oscillation, et d’un opéra qui doit, avant de structurer la tragédie, en éprouver le vertige.

II. La gueule du requin blanc comme archétype du vagin denté

Il y a, dans la gueule du Grand Blanc, une architecture absolue. Un demi-cercle parfait, une couronne de lames acérées, et surtout, un mouvement : celui d’une ouverture et d’une fermeture qui ne laissent rien intact. C’est un dispositif conçu non seulement pour trancher, mais pour happer, absorber, incorporer ce qui passe à sa portée. Dans Jaws, le requin ne tue pas avec élégance : il lacère, déchiquette, il emporte des morceaux. Il fait de ses proies des miettes dispersées dans l’océan, réduisant des êtres pleins à des fragments épars.

Or, cette gueule n’est pas qu’une figure animale ; elle s’enracine dans un imaginaire archaïque, où la prédation s’associe à la sexualité, et où la puissance de l’englobement devient un enjeu de domination. Ce qui fascine et terrifie dans la gueule du requin, c’est précisément ce que Freud et Lacan désignent dans le mythe du vagin denté : une bouche qui mange et empêche, une orifice qui ne se donne pas sans conséquences. Le vagin denté, dans les récits mythologiques de nombreuses cultures, est ce lieu où l’homme risque sa virilité, où la pénétration est un danger mortel.

Dans Tout l’océan sur un riblet, nous avons voulu explorer cette équivalence, faire de la gueule du requin blanc un espace tragique où se rejoue l’ambiguïté du mythe. Si l’on retire au requin son corps, il ne reste que sa mâchoire suspendue – et cette mâchoire devient un seuil, une porte, une énigme. Elle est à la fois l’accès et l’interdit, la promesse et le risque.

Le héros-librettiste, face à Amérique insouciante, perçoit cette gueule partout. Il voit dans ses gestes, dans ses silences, dans son rire même, une structure dentée prête à le broyer. Mais ce que Amérique insouciante propose, c’est autre chose : elle ne veut pas être un piège, elle veut être le prédateur. Elle s’offre comme une force qui absorbe et restitue, comme une entité qui ne se contente pas de dévorer, mais qui métabolise – qui digère les violences du monde pour les transformer en une autre matière.

Ainsi, là où le requin de Jaws broie sans mémoire, la gueule d’Amérique insouciante ingère et reconstruit. Ce n’est plus un pur instrument de destruction, mais une machine qui recycle les destins. La grande question qui se pose alors au héros-librettiste est simple : peut-il se laisser happer sans disparaître ? Peut-il pénétrer cette gueule sans y perdre sa propre capacité à structurer, à orchestrer l’opéra ?

Nous retrouvons ici une des tensions fondamentales de Tout l’océan sur un riblet : celle du choix entre écrire la tragédie et la vivre. Si le héros-librettiste se jette dans la gueule ouverte d’Amérique insouciante, il devient à son tour une miette de destin – une part du grand banquet de viande rouge que l’on se partage sous le soleil indifférent. Mais s’il refuse cette gueule, alors il doit trouver une autre manière d’interagir avec elle : non pas en se laissant happer, mais en en faisant un motif, une structure qui organise la matière tragique au lieu d’y être englouti.

C’est là que l’opéra prend son sens : il n’est pas un cri de douleur ni une simple mise en scène de la morsure, mais un rituel qui ordonne la relation entre le prédateur et sa proie, entre l’engloutissement et la survivance. La gueule du requin blanc, détachée de son animalité brute, devient ainsi une matrice symbolique : une forme vide que l’opéra vient remplir, une mécanique qui ne fonctionne qu’à condition qu’on l’alimente en récits et en figures.

Et c’est peut-être là, au fond, que réside la seule manière d’échapper à la dissolution pure. Dans le monde de Tout l’océan sur un riblet, ceux qui acceptent de se faire mordre disparaissent, se transforment en poussières de destin vendues au plus offrant. Mais ceux qui apprennent à jouer avec la gueule, à en faire une structure et non un pur abîme, deviennent autre chose : des architectes du tragique, des orfèvres du carnage, des librettistes du chaos.

III. Jack l’Éventreur et l’Éleveur de lapins :
des formes du prédateur acceptables et inacceptables

Si la gueule du requin blanc est une forme de prédation absolue, brute, insoumise à tout cadre moral, il existe d’autres formes du prédateur, plus ou moins socialisées, plus ou moins acceptables. Jack l’Éventreur et l’Éleveur de lapins sont les deux pôles d’une même figure, incarnant respectivement la version inacceptable et la version diluée, presque domestiquée, du prédateur.

Jack l’Éventreur : l’horreur sans transaction

Jack l’Éventreur est la forme de la prédation qui ne se justifie par rien d’autre que son propre plaisir. Il ne tue pas pour se nourrir, ni pour imposer un ordre, ni même pour établir un rituel clair. Il tue dans un excès de volition pure, dans un surcroît de désir non régi par une logique économique ou symbolique. C’est cela qui le rend insupportable : il ne s’inscrit dans aucun échange. Il ne prélève pas, il déchire. Il ne consomme pas, il mutile.

Sa prédation est celle du désordre, du gaspillage. Contrairement au requin blanc qui mange, Jack l’Éventreur défigure. Il ne se contente pas de tuer ses victimes, il les ouvre, les éventre, les expose comme s’il voulait faire éclater la structure même de leur corps. Ce qu’il cherche à voir, c’est l’intérieur — un intérieur qu’il ne peut que profaner, jamais comprendre. Il est l’anti-métabolisme, celui qui ne veut pas intégrer la chair mais la démontrer.

Dans Tout l’océan sur un riblet, cette figure est essentielle, car elle représente ce que le héros-librettiste refuse de devenir. Il sait qu’il ne peut pas s’extraire du jeu des prédations, mais il refuse l’horreur pure, celle qui ne s’inscrit dans aucun équilibre. Son défi est alors de trouver une forme de prédation qui puisse être acceptable — qui puisse être éthique ou, du moins, ritualisée.

L’Éleveur de lapins : une forme diluée de Jack l’Éventreur

L’Éleveur de lapins est précisément cette version acceptable. Il ne tue pas par excès de volonté brute, il tue dans un cadre, dans une économie du sacrifice. Il élève pour abattre, mais cette mise à mort n’a rien d’une effraction brutale : elle est admise, régulée, presque douce dans sa nécessité. C’est une prédation qui s’entoure de justifications, de rituels apaisants.

Si Jack l’Éventreur arrache et mutile, l’Éleveur de lapins caresse avant d’ouvrir la gorge. Il sait où placer la lame, il connaît la meilleure façon de suspendre l’animal pour éviter une souffrance inutile. Il ne gaspille pas, il découpe avec précision. Ses gestes sont ceux d’un artisan, pas d’un bourreau. Il offre une manière de tuer qui semble moralement viable, une façon d’être prédateur sans basculer dans l’horreur absolue.

Le héros-librettiste, dans son rapport à Amérique insouciante, oscille constamment entre ces deux figures. Il ne peut pas être le requin blanc, car il n’a pas cette innocence de la pure animalité. Il ne peut pas être Jack l’Éventreur, car il refuse le crime inutile, l’acte sans transaction. Il cherche donc à incarner l’Éleveur de lapins : à être un prédateur qui agit dans un cadre structuré, qui fait de sa prédation une offrande et non un massacre.

Quand la prédation devient ferveur : l’acte sacrificiel comme rédemption

Mais cette posture pose une question cruciale : peut-on réellement tuer “dans l’honneur éthique” ? Peut-on vraiment être un prédateur acceptable ?

Dans le monde de Tout l’océan sur un riblet, la réponse semble être non — ou, du moins, pas sans une foi qui transporte et possède. L’Éleveur de lapins, aussi méthodique soit-il, reste un tueur. Sa justification ne tient que tant qu’il croit en son rôle. Dès qu’il doute, dès qu’il interroge sa propre fonction, il se rapproche dangereusement de Jack l’Éventreur, et la frontière entre les deux figures s’effondre.

Le héros-librettiste se débat alors avec cette tension. Pour séduire Amérique insouciante, pour la posséder sans la trahir, il doit croire dans son propre rôle de prédateur légitime. Il doit non seulement assumer la prédation, mais la sanctifier. Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut échapper à la dissolution pure, à l’anarchie des violences indistinctes.

Car si l’on refuse totalement la prédation, si l’on s’interdit tout acte structurant, alors on s’abandonne aux noyades en série, au grand vortex océanique qui dissout toutes les formes et toutes les filiations. Et c’est là que surgit la question du Sauveur.

Le Sauveur, dans la tradition chrétienne, est celui qui rachète par le sacrifice. Mais ce sacrifice ne peut être celui d’une femme — ni celui de la fille de la femme — car la maternité, même inversée ou pervertie, appartient à l’ordre du vortex et de la dissolution. Le Sauveur doit être un homme, doit être le fils de l’homme, précisément pour contrer cette dissolution absolue. Il doit structurer par son propre anéantissement, offrir son corps en victime acceptable pour que l’ordre subsiste.

Mais alors, qu’est-ce qui distingue réellement le Sauveur de l’Éleveur de lapins ? N’est-il pas lui aussi un prédateur déguisé en rédempteur ? Sa ferveur, son abandon à une foi qui le transporte, ne sont-ils pas le dernier masque d’une prédation plus subtile, plus insidieuse ?

Et surtout : Amérique insouciante peut-elle accepter un tel Sauveur ? Ou préférera-t-elle, dans un dernier geste, ouvrir la gueule et tout happer — le héros, l’opéra, et jusqu’à la mer elle-même ?



IV. Amérique insouciante et le héros-librettiste :
un jeu d’échange des rôles dans la structure du prédateur

Si le prédateur est une structure avant d’être un agent, alors sa fonction peut être occupée successivement par des figures antagonistes. Amérique insouciante et le héros-librettiste ne sont pas figés dans un rapport unilatéral de proie et de chasseur ; ils alternent, se traversent, et parfois s’annulent dans leur propre prédation. Ce n’est pas un jeu d’inversion binaire, mais un tissage plus complexe : un balancement où l’identité prédatrice se déplace et se reformule en fonction du regard que porte l’autre.

1. L’entrée en scène : la première prédation comme rituel d’institution des rôles

Tout commence par une attaque, une effraction. Comme dans Jaws, où la première scène du film n’est pas seulement un meurtre mais une fondation du rapport entre proie et prédateur, Tout l’océan sur un riblet instaure immédiatement un régime de chasse. L’enjeu n’est pas seulement que quelqu’un soit dévoré, mais que cette dévoration définisse un ordre, un théâtre où la loi du prédateur s’écrit dans la chair de la victime.

Mais qui attaque en premier ? Qui possède la morsure inaugurale ?

Si l’on suit la structure de Jaws, la femme est la première proie. Amérique insouciante, dans cette lecture, est celle qui est happée par l’eau, happée par l’invisible. Elle nage, insouciante (littéralement), et soudain une force la tire vers le fond. Elle ne voit pas ce qui l’attaque, et cette invisibilité est essentielle : le premier prédateur n’est pas incarné, il est une force diffuse, une présence indéterminée qui pose l’univers du drame.

Dans cette dynamique, le héros-librettiste entre en scène en second, non comme prédateur, mais comme enquêteur, comme celui qui cherche à comprendre ce qui s’est passé. Il prend le rôle du scientifique, du prêtre ou du chasseur de monstres. Il n’est pas immédiatement la mâchoire, il est l’œil qui cherche à voir ce que l’eau a caché.

Mais c’est ici que le jeu bascule : l’enquête le contamine, l’obsession du prédateur le transforme lui-même en prédateur.

2. Le prédateur contaminé par sa proie : la dynamique de l’échange des rôles

Si Amérique insouciante est la première victime, cela ne signifie pas qu’elle restera éternellement proie. Au contraire, elle porte en elle quelque chose qui contamine la structure du prédateur. Comme le requin de Jaws, qui devient un mythe en circulant sous la surface, elle n’est pas qu’un objet passif.

Il faut comprendre ici que la proie parfaite n’existe pas. Toute victime parfaite contient en elle une inversion latente — une capacité à devenir bourreau par sa seule persistance. Si la proie survit, elle devient une force.

Amérique insouciante est donc bien plus qu’un corps offert à la prédation. Elle possède la mémoire de la morsure, et cette mémoire l’arme. Elle comprend alors que si elle ne peut pas être simplement proie, elle doit devenir prédateur à son tour.

Mais quelle forme de prédation peut-elle adopter ? Là encore, le modèle du requin blanc est essentiel :

  • Elle pourrait adopter la brutalité pure, la morsure sans transaction, le rôle du requin qui frappe et disparaît.

  • Mais elle choisit plutôt une prédation plus insidieuse, plus structurelle : elle devient l’environnement du prédateur.

 

C’est ici que le héros-librettiste est pris au piège. Il est venu en enquêteur, en interprète du drame, mais il ne voit pas que Amérique insouciante n’est plus une victime. Elle est devenue l’océan lui-même, l’espace où toutes les chasses ont lieu, où tous les prédateurs évoluent sans voir qu’ils sont déjà englobés dans une forme plus vaste qu’eux.

3. La gueule qui englobe la gueule : vers une dissolution finale

Si le prédateur ultime n’est pas celui qui mord, mais celui qui fait mordre, alors Amérique insouciante triomphe. Le héros-librettiste, croyant être l’Éleveur de lapins, croyant maîtriser sa propre prédation, se retrouve pris dans un piège plus vaste. Il réalise que le véritable prédateur n’est pas celui qui tue, mais celui qui orchestre la nécessité du meurtre.

Et ici, c’est Amérique insouciante qui orchestre tout.

Elle devient le grand vortex océanique, la gueule immense qui ne mord pas directement mais qui absorbe toutes les morsures possibles. Elle se fait le terrain où toutes les chasses se dissolvent, où le prédateur est englouti par sa propre structure.

À la fin, il n’y a plus de proie, plus de chasseur. Il n’y a plus que l’eau qui tourne, qui absorbe et qui digère lentement les restes de toutes les morsures passées.

La seule question qui demeure est celle du Sauveur :

Si tout est dissolution, si toute structure finit par se dissoudre dans l’immense océan du mythe, alors qui reste pour structurer l’acte final ?

Le héros-librettiste peut-il encore prétendre tenir ce rôle, ou bien est-il déjà lui-même une simple trace dans la mâchoire d’une prédation plus vaste que lui ?


V. Le déluge, le vortex et la nécessité d’un Sauveur masculin

Le prédateur ultime n’est pas celui qui mord, mais celui qui absorbe et dissout toute structure dans un tourbillon plus vaste que lui. Amérique insouciante ne se contente pas d’échanger les rôles avec le héros-librettiste ; elle devient le vortex même dans lequel ces rôles perdent leur signification. À terme, il ne subsiste plus rien d’autre que l’eau tournoyante, la dissolution totale des liens, des corps et des filiations. L’océan devient mère et tombeau à la fois.

Dans cette dynamique où tout se désagrège, une panique s’installe : si plus rien ne tient, si le prédateur est dévoré par une force plus grande que lui, qui arrêtera la dissolution ? Qui empêchera le monde de se noyer ?

1. Le déluge comme effacement des filiations

L’image du déluge s’impose ici avec une évidence tragique. Lorsque l’océan prend tout, lorsque l’eau monte sans distinction, il n’y a plus ni père, ni mère, ni fils, ni fille. Tous les liens biologiques s’effacent sous une même loi liquide : une égalisation absolue dans la noyade.

Or, cette disparition des filiations est l’horreur ultime pour toute structure patriarcale. Car si plus aucun enfant ne sait d’où il vient, si plus personne ne peut affirmer être fils de quelqu’un, alors toute autorité, toute transmission, toute lignée s’effondre.

Ce qui est terrifiant ici, ce n’est pas seulement la mort. C’est l’impossibilité d’une origine claire.

L’eau noie les noms avant les corps.

Dans la Bible, le déluge de Noé ne vise pas seulement à punir l’humanité pour sa corruption. Il vise à réinitialiser la filiation : Dieu ne noie pas tout, il sauve une famille, il choisit une lignée à préserver. Le chaos est tolérable tant qu’il est canalisé dans une structure, tant qu’une figure survit pour raconter ce qui a été perdu.

Or ici, dans Tout l’océan sur un riblet, nous sommes confrontés à un déluge sans arche.

L’océan n’a pas choisi de préserver un fils ou une lignée. Il ne distingue pas. Il absorbe tout.

2. Pourquoi le Sauveur ne peut-il être qu’un homme ?

Face à cette dissolution absolue, la nécessité d’un Sauveur devient une urgence narrative. Mais ce Sauveur doit être masculin. Pourquoi ?

Parce que seule une figure masculine peut être perçue comme extérieure à l’eau, comme une structure qui résiste à l’océan.

Si la Sauveuse était une femme, elle ne ferait que prolonger l’océan, en être une excroissance, une continuité. Elle serait perçue comme un autre visage du vortex, non comme un point d’arrêt. Une femme qui prétendrait être Sauveuse ne ferait que réabsorber le monde en elle, nourrissant l’idée que l’eau — et donc la dissolution des structures — est la seule issue possible.

Or, pour que le mythe puisse proposer une sortie, il faut un point fixe, une interruption du cycle, un moment où quelqu’un dit : "Cela s’arrête ici."

Dans l’imaginaire judéo-chrétien, ce rôle ne peut être tenu que par un fils et non une fille.

Jésus-Christ est fils de l’homme, pas fille de la femme.

Le Sauveur est héritier d’une structure, non une excroissance du chaos.

Il est celui qui vient fixer les limites de l’indistinction, qui impose une verticalité là où tout n’était que spirale.

3. L’arnaque de la structure : une ordonnance mensongère pour contrer le vortex

Mais ce besoin d’un Sauveur masculin est une fiction, une ordonnance mensongère, un artifice destiné à rendre l’effroi acceptable.

Car en réalité, il n’y a pas de terre ferme en dehors de l’océan.

Toute prétention à être fils de l’homme est une feinte, une manière de faire semblant d’avoir échappé au vortex alors que l’on en est encore prisonnier.

La vraie terre a disparu. Il ne reste que l’eau.

Les Sauveurs masculins sont donc des simulacres, des figures qui prétendent structurer un monde qui n’a plus de sol. Ils posent les pieds sur une surface qui n’existe pas, ils promettent des filiations alors que toutes les lignées ont été englouties.

Ils ne sauvent pas réellement. Ils figent l’horreur en récit.

Et c’est précisément leur rôle dans l’opéra :

 

  • Rendre tolérable le vortex en lui imposant un faux centre.

  • Faire semblant d’être extérieurs à l’eau pour donner aux noyés l’illusion qu’une terre les attend.

Mais en vérité, il ne reste rien d’autre que l’océan.

L’océan et le chant du requin blanc, qui tourne encore, qui attend que la mâchoire se referme une dernière fois.

VI. Conclusion :
L’opéra comme dernier rempart contre la dissolution pure

Si tout finit par être absorbé, si l’océan ne fait qu’engloutir, si même le Sauveur masculin est un simulacre posé sur des eaux sans fond, alors pourquoi écrire, pourquoi chanter, pourquoi composer ?

Parce que l’opéra est l’ultime digue, non contre la dissolution elle-même – car elle est inévitable – mais contre le silence.

Le vortex avale tout, mais l’opéra fait entendre le bruit de l’engloutissement. Il ne sauve pas. Il orchestrationne la noyade, donne une forme à ce qui, autrement, ne serait qu’un chaos muet.

1. La scène finale : l’héroïne mise en boîte, l’opéra élevé au ciel

Dans Tout l’océan sur un riblet, la dernière image n’est pas celle de l’eau totale. Ce n’est pas le vide laissé par la dissolution. C’est un objet, un opéra mis en boîte, élevé au ciel par un dernier acte du héros-librettiste.

Que signifie cette clôture ?

Elle marque une tentative d’échapper à la dilution, non par le Sauveur, mais par l’artefact. Puisque l’histoire ne peut pas être sauvée par une figure verticale, elle est enfermée, contenue, figée dans un écrin esthétique.

Le héros-librettiste, dans un ultime geste, fixe le mouvement dans une forme close. Il n’empêche pas la dissolution – il la transforme en objet sacré.

Tout est perdu, sauf le chant de la perte.

2. L’opéra comme dispositif d’archivage du tragique

Contrairement à la structure messianique, qui cherche à imposer un centre stable dans un monde liquide, l’opéra ne prétend pas arrêter la noyade.

Il l’enregistre, il en fait une matière sculptée, une intensité qu’on peut rejouer.

Le tragique, ici, ne consiste pas en une lamentation devant la perte. Il devient une mécanique d’archivage de ce qui s’effondre.

L’opéra ne promet pas un sol sous les pieds, il n’ouvre pas une arche au-dessus du déluge.

Il dit seulement :

"Écoutez."

Et c’est précisément ce qui en fait un dernier rempart contre la dissolution pure.

Non pas un barrage, mais une voix portée dans l’abîme.

*