Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

PRÉAMBULE

À mesure que l’œuvre s’affine, que ses motifs s’installent et que son auteur se voit devenir un personnage à part entière, une question traverse la matière comme une nervure fragile mais tenace : comment maintenir, retrouver ou convoquer l’élan ? Comment la création reste-t-elle vive alors que les formes se fixent ? Cette entrevue cherche à explorer les frictions, les risques et les potentiels de ce moment où l’on devient un peu soi-même son propre style.



Question No 12:

Enfin : y a-t-il un état, une humeur ou une disposition intérieure que vous cherchez à cultiver (ou à convoquer) pour écrire, composer, créer ? Et si cet état est fuyant, comment l’approchez-vous ?

18 mai 2025.

Réponse No 12 – L’état intérieur propice à la création

Conceptuellement, ma pratique s’inscrit quelque part entre la théorie et l’existentiel. C’est là, dans ce champ médian, que je me tiens : traversé tantôt par l’un, tantôt par l’autre, souvent surpris — voire émerveillé — quand l’un se met à scintiller dans le domaine de l’autre. Ce va-et-vient constant, ce miroitement entre les pôles, constitue à mes yeux l’essence même d’une praxis : être au centre d’une tension qui produit.

Plus concrètement, je reviens souvent à cette image qui m’est chère : celle de la fenêtre-guillotine. Il s’agit d’y plonger la tête, sans se pincer le nez, comme si notre vie en dépendait. C’est une image qui me permet de me relier à un état de disponibilité immédiate, une sorte d’espace métaphorique mais opérant, qui ne réclame ni effort de motivation ni discipline héroïque. Il suffit qu’il soit là. Il surgit. Je m’y glisse.

Cela dit, je constate que cette fenêtre ne s’ouvre pas toujours d’elle-même. En amont, il y a souvent des phases d’accumulation : une gestation latente, une montée invisible d’énergie. Ces périodes-là me semblent aujourd’hui jouer un rôle analogue à celui que la théorie joue dans le modèle que j’évoquais plus tôt — un rôle de cadre, de substrat, mais dans une forme beaucoup plus organique et temporelle. Il faut accepter d’attendre. Ce n’est pas toujours simple : vivre une phase d’accumulation, c’est parfois consentir à l’immobilité, au repli, à l’opacité. Cela demande une certaine forme d’abandon.

J’apprends peu à peu à vivre ces phases comme des circuits émotionnels : l’élan ou le besoin de créer consume l’énergie, puis un reflux s’opère, et je dois alors récupérer, recharger, laisser s’accumuler à nouveau ce qui me permettra, plus tard, de retourner à l’élan initial.

Et si je devais nommer une disposition à cultiver, je dirais ceci : ce n’est pas une humeur passagère, ni une grâce volatile. Ce que je cherche à cultiver, c’est une durabilité. Une forme de stabilité qui rende l’élan reconductible — non pour produire tout le temps, mais pour pouvoir, chaque fois, revenir à l’état depuis lequel il devient possible de créer.



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