Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

PRÉAMBULE

À mesure que l’œuvre s’affine, que ses motifs s’installent et que son auteur se voit devenir un personnage à part entière, une question traverse la matière comme une nervure fragile mais tenace : comment maintenir, retrouver ou convoquer l’élan ? Comment la création reste-t-elle vive alors que les formes se fixent ? Cette entrevue cherche à explorer les frictions, les risques et les potentiels de ce moment où l’on devient un peu soi-même son propre style.



Question No 6:

Avez-vous déjà eu peur de devenir un spécialiste de vous-même ? Si oui, comment déjouer cette spécialisation ?

18 mai 2025.

Réponse No 6 – Devenir spécialiste de soi : une solitude en boucle ?

C’est une question à la fois juste et un peu déstabilisante, tant elle touche à un endroit que j’essaie de ne pas trop regarder en face. Je pense que quand on cultive l’ennui, la solitude — au sens fort, presque cérémoniel — on développe une certaine vaillance. Une force paradoxale, qui cherche à prouver qu’on peut exister indépendamment du regard d’autrui, et que cette indépendance, cette autosuffisance existentielle, peut devenir une proposition de valeur.

Mais il y a là un piège, une circularité. On finit parfois par s’imaginer en train de vivre “la vie d’artiste”, comme on jouerait un rôle dans une partition écrite à l’avance : la phase d’accumulation, le retrait, le surgissement d’un élan créatif, et à nouveau le retrait. Ce cycle, s’il devient rituel sans rester poreux, peut créer un vase clos où les influences extérieures filtrent à peine. On devient son propre matériau d’étude, son propre système de validation.

Je ne saurais dire si cela relève de l’égoïsme — ou plutôt d’un repli méthodologique, une manière de préserver le lien entre l’œuvre et l’intime. Mais il m’arrive d’éprouver un malaise face à cette boucle : est-ce encore de la création, ou est-ce du travail sur moi-même maquillé en œuvre? Et dans ce cas, comment demander à quelqu’un d’autre d’y prendre part, alors que ce serait précisément ce que je fais déjà, inlassablement, dans les phases d’accumulation?

Pour me déprendre de cette spécialisation de moi-même, je crois que je dois m’autoriser à me changer les idées — au sens littéral. Sortir de la boucle. M’autoriser à regarder autrement, à créer des brèches, à faire entrer des voix qui ne sont pas les miennes. Cela ne brise pas le cycle, mais le rend habitable autrement.



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