Réponse No 6 – Devenir spécialiste de soi : une solitude en boucle ?
C’est une question à la fois juste et un peu déstabilisante, tant elle touche à un endroit que j’essaie de ne pas trop regarder en face. Je pense que quand on cultive l’ennui, la solitude — au sens fort, presque cérémoniel — on développe une certaine vaillance. Une force paradoxale, qui cherche à prouver qu’on peut exister indépendamment du regard d’autrui, et que cette indépendance, cette autosuffisance existentielle, peut devenir une proposition de valeur.
Mais il y a là un piège, une circularité. On finit parfois par s’imaginer en train de vivre “la vie d’artiste”, comme on jouerait un rôle dans une partition écrite à l’avance : la phase d’accumulation, le retrait, le surgissement d’un élan créatif, et à nouveau le retrait. Ce cycle, s’il devient rituel sans rester poreux, peut créer un vase clos où les influences extérieures filtrent à peine. On devient son propre matériau d’étude, son propre système de validation.
Je ne saurais dire si cela relève de l’égoïsme — ou plutôt d’un repli méthodologique, une manière de préserver le lien entre l’œuvre et l’intime. Mais il m’arrive d’éprouver un malaise face à cette boucle : est-ce encore de la création, ou est-ce du travail sur moi-même maquillé en œuvre? Et dans ce cas, comment demander à quelqu’un d’autre d’y prendre part, alors que ce serait précisément ce que je fais déjà, inlassablement, dans les phases d’accumulation?
Pour me déprendre de cette spécialisation de moi-même, je crois que je dois m’autoriser à me changer les idées — au sens littéral. Sortir de la boucle. M’autoriser à regarder autrement, à créer des brèches, à faire entrer des voix qui ne sont pas les miennes. Cela ne brise pas le cycle, mais le rend habitable autrement.
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