À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après
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JawsLa gueule comme mythe7 juin 2025. |
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Il ne s’agit pas d’un film. Il ne s’agit pas d’un requin. Jaws, c’est un seuil. Une silhouette en deçà de la forme, un motif insistant qui traverse les âges en changeant de nom, de texture, de profondeur. Sous le prétexte du suspense, sous l’emprise du montage et du son, le film de Spielberg a cristallisé un rêve archaïque : celui de la bête vorace, de la gueule primitive, du corps impossible à négocier. Le requin de Jaws ne mange pas : il absorbe. Il ne chasse pas : il émerge. Il n’a pas de psychologie, ni de stratégie. Il est présence. Pur agent tragique. Ce n’est pas une créature mais une force. Un opérateur du dehors. Et c’est là que le film bascule : ce n’est plus une fiction sur la peur, c’est un mythe monté au scalpel — une nouvelle version du vagin denté, transfiguré en nageoire tranchante. Car ce n’est pas un hasard si le requin surgit au moment où les corps se dénudent, se relâchent, s’abandonnent à l’eau. Pas un hasard s’il s’attaque aux enfants, aux femmes, aux corps vulnérables mais surtout désirants. Le requin ne punit pas : il révèle. Il ne détruit pas : il restitue. Il renverse l’économie symbolique. La plage devient temple sacrificiel, l’océan une matrice sombre, la bouche un abîme. Jaws, comme Lulu, fait entrer un irrésolu dans la structure savante. Une déchirure dans le tissu du spectacle. Mais contrairement à Lulu, qui travaille depuis l’intérieur du théâtre et du langage, le requin surgit du silence, d’un hors-champ persistant. Il est ce qui ne peut pas être nommé — sauf par l’effet sonore. Deux notes. Deux dents. Deux temps. Une ligne de basse répétée jusqu’à l’hypnose. C’est là que réside la puissance formelle de Jaws : non dans ce qu’il montre, mais dans ce qu’il fait entendre. Un opéra sans paroles, dont l’aria se chante sous l’eau. Alors oui, Jaws est populaire. Massivement. Presque honteusement. Mais c’est aussi ce qui le rend si subversif : il aura été l’un des premiers mythes horrifiques à se couler dans le moule des industries culturelles tout en réactivant les matrices les plus anciennes de l’imaginaire. Le monstre n’est plus l’autre. Le monstre est sous nous, autour de nous, en nous. Il n’a pas besoin de parler. Il pulse. Dans Tout l’océan sur un riblet, il ne s’agit pas de rejouer Jaws, ni de s’en moquer ou de l’illustrer. Il s’agit de le faire entrer dans le théâtre savant, de l’élever, ou plutôt de le descendre — non pas dans les abysses de l’effroi, mais dans les profondeurs de la pensée tragique. Ce que Jaws énonce, derrière ses effets spéciaux, c’est une terreur anthropologique, une question posée à la modernité : que reste-t-il quand la gueule prend toute la place ? Et si cette gueule n’était pas seulement une menace, mais un appel ? Si elle n’était pas seulement un anus inversé, mais un oracle denté ? Une réponse de la nature — non à nos peurs, mais à notre présomption d’innocence. Le requin blanc, dans cet opéra, n’est plus l’animal. Il devient vecteur d’un autre récit. Un mythe d’après les mythes, une bouche d’avant le langage. |