À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après
Dominique Sirois – U can’t touch this (2009-12) — photographie de l'installationNOTICE INTELLECTUELLE
Dominique Sirois, U can’t touch this (2009–2012) — installation (vue photographique) U can’t touch this prend la forme d’un faux musée : un espace qui ressemble à une institution culturelle, mais qui en expose surtout les règles tacites. Tout y est organisé pour être vu, encadré, mis en valeur — et en même temps tenu à distance. L’installation ne cherche pas tant à montrer des objets qu’à rendre visibles les mécanismes qui décident de leur valeur et de la manière dont on est autorisé à les approcher. Au centre, une forme qui rappelle un sarcophage apparaît en bas-relief, posée sur une plateforme surélevée. À sa base, une paire de bottes de ski modernes tient lieu de pieds. Le corps, lui, est absent. Ce sont ses équipements qui restent, comme si l’expérience physique avait été remplacée par ses accessoires. La plateforme ressemble moins à une pente de ski qu’à une rampe d’accès : on n’y descend pas, on y circule. Le loisir est présenté comme un objet culturel, prêt à être observé plutôt que vécu. Le sol à carreaux noirs et blancs agit comme un code visuel familier mais instable. Il évoque à la fois le design épuré, la télévision d’un autre âge ou certains symboles d’autorité et d’initiation. Rien n’est affirmé clairement, sinon l’idée qu’on se trouve dans un espace réglé, soumis à des conventions. Dans ce cadre, un aigle placé en hauteur suggère une forme de surveillance diffuse, tandis que les surfaces dorées et métalliques fonctionnent comme des signaux rapides de valeur : ça brille, donc ça compte. Sur un côté, une colonne recouverte de faux marbre noir soutient une figure dorée, informe, difficile à identifier. Elle pourrait faire penser à une idole, à un trophée ou à une figure d’autorité. Son visage est détourné et entièrement recouvert, comme s’il n’y avait plus personne à regarder — seulement une fonction, un rôle, une position. À cette mise en scène solennelle s’ajoutent des objets secondaires, presque banals, qui introduisent une note kitsch ou domestique. Ces détails déplacent subtilement le sérieux de l’ensemble et font entrer quelque chose de plus ordinaire dans un dispositif qui se veut précieux. La relation du visiteur à l’œuvre est strictement encadrée. Dès que l’on s’approche trop près, une alarme se déclenche, utilisant un extrait de U Can’t Touch This. Une chanson associée au mouvement, au rythme et au corps devient ici un signal d’interdiction. Le spectateur est rappelé à l’ordre : regarder, oui — toucher, non. Le corps est présent, mais sous surveillance. En réunissant des références à l’art ancien, à la culture populaire, au loisir, au spectacle et aux systèmes de contrôle, U can’t touch this propose une réflexion sur la valeur comme construction collective. Les objets ne valent pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils représentent dans un système partagé de signes, de désirs et d’attentes. Ils sont précieux parce qu’on s’entend pour les considérer comme tels. L’installation ne dramatise pas cette situation. Elle la montre telle quelle, presque calmement. Ce qui s’en dégage, ce n’est pas une catastrophe, mais une forme de lucidité : lorsque la valeur circule bien, qu’elle est protégée et reconnue, il n’est même plus nécessaire de toucher quoi que ce soit. |