À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après
Mythe fondateur: quelques clés pour Tout l'océan sur un riblet01 mars 2025. |
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Quelques pistes d’études sur le mythe fondateur de l’univers de Tout l’océan sur un riblet
Je plongeai dans l’opacité du brouillard froid que formaient des vagues qui s’en étaient allées sans jamais rencontrer de résistance depuis des lustres avant de s'abattre sur mes yeux. L’univers de Tout l’océan sur un riblet s’ouvre sur une scène d’engloutissement, où le héros-librettiste se laisse aspirer par un espace liminal, ni tout à fait eau, ni tout à fait air. Le brouillard et les vagues sont les premiers éléments d’une topologie du mythe qui s’esquisse par la dissolution des repères terrestres. Le fondement de ce mythe n’est pas l’origine d’un monde, mais son effacement progressif, permettant d’atteindre une zone d’ambiguïté où la perception s’altère. 1. La dissipation du corps et l’entrée dans le mythe
Il n’y avait pas de raison, pour moi, de regretter la vague de fond qui m’attirait à travers le gris de bleu du ciel marin et de son blanc écume comme la rage. Dans le mythe classique, l’entrée dans le royaume du divin ou du surnaturel est souvent marquée par une épreuve, un seuil infranchissable ou un interdit. Ici, le héros n’affronte pas d’obstacle, mais s’abandonne à un mouvement irréversible. L’absence de regret et la dissipation progressive de la chaleur corporelle suggèrent que l’initiation ne se fait pas dans la douleur, mais dans l’acceptation d’une métamorphose lente, souterraine. 2. La rencontre avec la carcasse : un oracle paradoxalSaisi plutôt: devant moi, gisait, flottant ou pendant, un spécimen de laimargue d’une tonne. Le héros se confronte à une apparition qui relève autant de la révélation que de la décomposition. La laimargue est à la fois un oracle et un cadavre, un vestige et un signe encore actif. L’image d’une bête décapitée depuis les branchies, où les morceaux de chairs pendouillaient, encore attachés par un fil, rappelle les mythes où la parole prophétique survit à la mort physique du corps. Ici, ce n’est pas une parole articulée qui se transmet, mais une invitation silencieuse qui se manifeste sous la forme d’un trou béant. 3. Le trou béant : matrice ou abîme ?Il ne restait qu’une masse grise, grande ouverte, vieille de plusieurs siècles à ne pas en douter, au milieu de l’océan, autrement sombre et fermé. Le trou béant de la laimargue se présente comme un espace matriciel et funéraire. Il est à la fois un cercueil et une tanière, une retraite et une chambre d’hibernation. Dans les mythes cosmogoniques, l’abîme précède souvent la création, le chaos originel étant le terreau nécessaire à l’émergence d’un ordre nouveau. Ici, toutefois, le trou n’accouche de rien : il invite simplement à la descente. L’héroïsme du héros-librettiste se construit non pas dans l’acte conquérant, mais dans l’habitation d’un espace déjà délabré, dans l’intimité avec la ruine. 4. Le riblet comme fragment absoluJe piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. L’obtention du riblet n’est ni un exploit ni un don. Elle est le fruit d’une action répétitive, dénuée de théâtralité, presque mécanique. Ce qui est cherché, ce n’est pas l’essence de la laimargue, ni son âme, ni son histoire. C’est un fragment minuscule, détaché du corps immense, mais porteur d’une signification cachée. Ce motif rappelle la quête du héros antique, mais en la dépouillant de son emphase. L’héroïsme ici n’est pas une victoire éclatante, mais un processus d’extraction patient, méthodique. 5. Une fin suspendue : mythe sans téléologieCe que j’étais venu chercher: ni l’âme, ni le corps de la bête aux vécus extraordinaires, mais le riblet que j’aurai obtenu sans me dandiner le cul; même sans avoir à rager d’écume. L’obtention du riblet ne conduit à aucune transformation spectaculaire, aucun accomplissement final. Il n’y a pas d’illumination, seulement une prise, un détachement, une sortie de scène. Cette absence de climax inscrit Tout l’océan sur un riblet dans une mythologie du fragment, où l’objet acquis ne se révèle jamais totalement, où la quête ne s’achève pas, mais se perpétue par l’intermédiaire de ce qui reste à décrypter. En définitive, ce mythe fondateur ne se construit pas autour d’une geste héroïque ou d’un récit de formation. Il s’établit sur un dialogue entre l’immensité et le détail, entre l’abîme et le fragment, entre l’engloutissement et la persistance d’un signe. L’océan n’a pas de fin, pas plus que la quête du riblet, qui demeure, toujours, un vestige à interpréter. |
Chapitre 1 des *Ouvrages premiers: Islande*Je plongeai dans l’opacité du brouillard froid que formaient des vagues parties depuis des lustres sans jamais rencontrer de résistance, avant de s’abattre sur mes yeux. Les vagues se dissipaient sous moi, et le froid du brouillard s’opposait à moi, contraire à la chaleur que j’identifiais à mon corps. Il n’y avait, pour moi, aucune raison de regretter la vague de fond qui m’attirait à travers le gris-bleu du ciel marin et son écume blanche comme la rage. Je fus surpris—non, au contraire... À quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? Je ne fus donc pas surpris. Saisi, plutôt : devant moi gisait, flottant ou pendant, un spécimen de laimargue d’une tonne. Expulsant par les doigts ce qui devait être de la nervosité, je les agitai comme s’il leur incombait d’ensorceler les vagues de fond afin qu’elles président à ce qui aurait été, dans tous les cas, un face-à-face grandiose. De ce piédestal mouvant et froid, la scène m’avait déjà soufflé qu’il ne servirait à rien de fermer les poings. La laimargue, décapitée depuis les branchies, laissait subtilement témoigner les flux et reflux de l’eau s’opérant entre l’intérieur de sa carcasse et le fond marin, par les morceaux de chair qui pendillaient, encore attachés par un fil, au trou béant qu’elle m’offrait. Pour ainsi dire. J’essayai de détourner mon attention secondaire vers l’étrange mouvement de mes doigts : chacun, à sa façon, semblait se prendre pour une ballerine du Lac des cygnes. Mes yeux, quant à eux, étaient figés, incapables d’entreprendre le moindre mouvement, rivés et subjugués par cette gueule privée et de son crâne et de sa mâchoire. Je ressentais toutefois que la chaleur que j’identifiais à mon corps se brouillait, comme si elle se dissipait—mais non plus pour se joindre aux vagues de fond qui m’avaient offert mon siège de première rangée. Plutôt, une présence maîtresse, désormais, requérait que cesse immédiatement l’emprise qu’avait sur moi le trou béant et qui m’avait entraîné dans une subjugation, une soumission complète de mon état éveillé devant la carcasse du gigantesque cadavre marin. Dans le jeu des brouillards et des flux qui, autour de la carcasse et de moi, nous tenaient figés, je crus discerner un choc de translucidité dans la pénombre et ressentis, avec une grande certitude, que la laimargue m’offrait son âme. Il n’était évidemment et absolument pas question que je me trémousse le cul et que je me lance d’un élan, comme une sirène, pour lui arracher un riblet d’un coup de gueule. Il ne restait qu’une masse grise, grande ouverte, vieille de plusieurs siècles à n’en pas douter, au milieu de l’océan, autrement sombre et fermé — si ce n’était ce trou béant, qui ne semblait plus avoir d’autre choix que de m’inviter tout doucement, comme une bouche offrant un nouveau cercueil pour Noël : un cercueil où je pourrais hiberner, protégé des prédateurs et des actes de prédation auxquels mon destin héroïque pourrait me livrer. J’imaginai, un peu triste, la désolation qui m’attendait sans doute en surface, et pris sur moi de piocher la carcasse de l’intérieur. Sans trop de difficulté, je glissai mon corps, désormais autonome de la chaleur qui me permettait de l’identifier plus tôt, plus synergique avec le gris-bleu et l’écume rageuse qui devaient continuer de s’abîmer sur la surface que j’avais abandonnée, un peu plus tôt encore. Sans trop d’horreur—comme si leur inoffensivité m’était apparue indispensable—je laissai les morceaux de chair pendouillant à l’entrée de la gueule me frôler alors que je progressais, jusqu’à ressentir ma présence au sein même de la carcasse. Arrivé près de son rein, j’installai mon corps comme sur une chaise, prévoyant que l’action des coups de pioche que j’allais entreprendre me repousserait vers l’arrière. J’entrepris de piocher, non sans avoir d’abord dû résister à la tentation de caresser ce rein qui occupait ma vision latérale et de le déchirer avec mes dents, comme s’il avait s’agit du gousset responsable de tous mes maux. Puis, je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Je piochai. Puis, je donnai le coup de pioche qui me semblait être celui du dénouement, celui qui détacherait le denticule émaillé du cadavre gris qui pendait, ou flottait, ou gisait dans le creux des jeux de brouillards opaques et froids, fermés et sombres, qui devaient continuer inlassablement leur prélassement autour du cercueil où je m’étais abrité, le temps nécessaire pour cueillir ce que j’étais venu chercher : ni l’âme, ni le corps de la bête aux vécus extraordinaires, mais le riblet que j’aurais obtenu sans me dandiner le cul—sans même avoir à rager d’écume. Juste en piochant. Ce que je fis une dernière fois avant d’aller récupérer mon dû—c’est-à-dire, avant qu’il ne tombe, comme le crâne et la mâchoire de la laimargue que j’avais habitée et piochée. |