Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après


Montage, collage d'images (DQ, héros-librettiste du 21e Siècle)

En haut à gauche: image arrétée tirée du vidéoclip de Right Said Fred – I’m Too Sexy (Original Mix, 2006) ; Au centre, à gauche, image arrétée tirée du vidéoclip de Technotronic – Pump Up the Jam (1989) ; En haut, à droite, photographie de la pièce Scavenger, une installation de Max Hooper Schneider;

En bas, capture d'écran d'une page de la thèse déposée à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM) par Dominique Sirois. On y trouve la figure no 1, intitulée You can't touch this. (p. 190, Le théâtre affectif de la finance: étalages, narrations et spéculations, (aout 2022);

Superposition d'une image translucide évoquant une tête de dignitaire d'Égypte ancienne sur laquelle des touches de couleurs (une bleue et une rouge) ont été supperposées.
 

Le den et la porcelaine –

de la praxis aux arrêts incarnés

Il existe, au cœur de toute praxis créatrice, une contradiction féconde : le mouvement ininterrompu de la pensée et la nécessité de ses arrêts corporels. Ces arrêts ne sont pas des échecs, ni des ruptures du flux, mais les lieux mêmes où le monde se dépose — comme une poussière d’or sur la peau, comme la mémoire d’un geste devenu matière.

Chaque suspension est une écriture : la fiction s’y grave sur le corps, la pensée s’y condense, la continuité invisible trouve un point d’attache. Ainsi, la création ne s’interrompt pas, elle se dépose — et dans ces dépôts, elle devient lisible.

Il faut parfois retirer au monde sa fiction pour que le réel advienne, non pas pur, mais rendu à sa capacité d’accueillir. C’est alors le réel qui devient la page, le socle, le vase : un corps d’accueil où la fiction peut inscrire sa forme. L’artiste ne fabrique plus une dérivation du monde ; il lui prête sa peau pour qu’il y dépose la sienne. Le mythe cesse d’être récit, il devient empreinte.

Documenter les détours, c’est offrir à ces pauses un espace d’apparition. Non pour les analyser, mais pour leur permettre d’avoir lieu — pour faire du ralentissement une opération poïétique. Ce que l’on appelle “documentation” n’est pas ici l’enregistrement d’un passage, mais sa transfiguration en phénomène sensible : un mode d’incarnation du réel par la fabulation. Documenter, c’est manifester.

L’artiste prête donc son corps au devenir du monde. Il se fait support des détours, porcelaine des arrêts. Chaque trace, chaque fragment, chaque dépôt y trouve sa cohérence : le geste de création devient une sédimentation active, un manège de l’esprit qui laisse, dans sa rotation, un émail.

Et c’est dans cet émail, translucide et fragile, que se reconnaît la vérité du Den : celle d’un acte qui ne cesse jamais, mais qui sait s’arrêter pour se rendre visible — c’est-à-dire, pour exister.

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(c), Natalia Viktor Roman, 2025

Le jour où je suis devenue dôme (détail de la toile « Le jour où je suis devenue l'univers; » reproduit numériquement, ici, avec l'aimable permission de l'artiste (NVR).



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Pas très en évolution... mais je considère des reconfigurations identitaires à partir d'un monde imaginaire qui, en quelque sorte, obéit à mes propres lois métaphysiques, morales, etc. C'est mon espace mental, disons ? Et parfois, évidemment, j'en révèle des pans plus ou moins consciemment, et parfois, évidemment, aussi, je me fous une orteil dans la bouche... Au moins parfois.

- DQ, héros-librettiste du 21e siècle

 

Le dôme et la déchirure

Tout l’océan sur un riblet est un univers qui se referme comme un dôme.
Sous ce dôme : la terre, la Vulgate synoptique, son sol ancien, ses souterrains sacrés, ses Ouvrages premiers. Ce sont eux qui portent la mémoire originelle, la poussée tellurique, la gravité de l’être. Ils sont la matière enfouie, et pourtant, c’est d’eux que monte la scène — cette aire où le monde, pour se dire, doit se rompre.

Quand la scène advient, quand les éléments de cet univers sont rassemblés en représentation, alors le dôme ne tient plus. L’univers éclate, s’étend au-delà des murs du théâtre.
Ce n’est pas un effondrement, mais une propagation.
La scène agit comme une chambre de combustion symbolique : elle transforme l’énergie du caché en une force éthérée, un souffle qui traverse le réel. Ce souffle ne connaît pas les frontières du visible ou du vraisemblable — il passe, il imprègne, il crée des contextes nouveaux, des zones où ce que nous appelons “le monde” se reconfigure.

Dans ces contextes émergents, nos gestes doivent devenir pragmatiques, non au sens utilitaire, mais au sens fort : des gestes capables de produire du monde.
Créer, ici, c’est agir dans le prolongement d’une onde poïétique. C’est prolonger la scène dans la vie, non pas pour la “rejouer”, mais pour l’habiter.
La poïesis devient un principe cosmologique : ce qui crée un espace de cohabitation entre le visible et l’invisible, entre les forces et les formes.

Et c’est ici que tout se joue :
Si ces gestes — nos gestes — ne trouvent pas de résonance, si le monde ne reçoit pas la vibration de cette scène, alors tout retombe dans le silence. C’est la crise. C’est la fin du monde — ou du moins, la fin d’un certain régime de monde.
Mais ce qui me touche, c’est que dans cette fin potentielle se prépare aussi un commencement : le jour d’après.
Peut-être que la réception première — celle qui a lieu dans le théâtre, sous le dôme, avant que la scène ne s’ouvre — n’est pas encore le “jour d’après”, mais plutôt le jour d’avant la propagation, l’instant juste avant la déchirure du monde.
Un jour suspendu, tendu vers sa propre explosion poïétique.

Alors, j’en viens à cette idée :
Chaque œuvre, chaque scène, chaque geste créatif est une structure en tension. Elle contient en elle un univers clos (le dôme) et la nécessité de sa propre transgression (la déchirure).
Et dans cette tension réside la vie de la création — ce que j’appelle, peut-être, sa nature poïétique : la capacité de se faire monde, de se propager comme un vent d’intelligibilité et de transformation, au-delà de toute clôture.

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L’art comme loi intangible du genre humain

L’art n’est pas un simple ornement du monde, ni même une forme de connaissance parmi d’autres : il est le geste par lequel l’esprit s’arrache à la passivité du réel pour en devenir le principe actif, le foyer d’organisation et d’intelligibilité. Créer, c’est suspendre le cours des choses pour les porter à la lumière de la conscience — non pour les figer, mais pour leur rendre leur véritable mouvement : celui de la signification.

Si l’opéra, dans sa forme la plus totale, incarne cette opération en la rendant visible et sonore, c’est que l’art en général opère sur le même mode. Chaque œuvre, quelle qu’en soit la matière, découpe une portion du monde et l’élève à la condition d’un organe de pensée. Ainsi l’art ne se distingue pas du réel : il est le moment où le réel devient pensant. L’esprit n’y surplombe pas la matière, il y prend racine en l’irradiant de son propre ordre, en lui conférant sa souveraineté.

Dans cette perspective, l’art est une opération spirituelle du réel. Il ne s’agit pas d’imiter ni de reproduire, mais d’extraire du chaos des apparences la logique interne qui les traverse. Là où la vie déborde, où les forces s’entrechoquent et s’annulent, l’art suspend le flux pour en révéler la structure. Cette suspension — cet arrêt de la vie dans l’épaisseur de la forme — n’est pas un refus du vivant, mais sa transfiguration : l’instant où la violence devient lisible, où le cri devient chant, où la souffrance se découvre sens.

Ce geste est aussi ancien que la pensée. Il réactualise la promesse platonicienne de l’anamnèse : retrouver, à travers la beauté, l’ordre intelligible qui précède le monde visible. Mais il se prolonge également dans la modernité phénoménologique : l’œuvre d’art, loin d’être représentation, est réduction — un champ de présence où l’essence se manifeste. De Hegel à Merleau-Ponty, une même idée circule : l’art est la manifestation sensible de l’esprit, sa chair offerte à la perception.

Sous cette lumière, tout art est un théâtre rétinien et sonore. La vision, l’écoute, le toucher y deviennent des modalités de la pensée. Ce que l’œil voit, l’esprit le comprend ; ce que l’oreille perçoit, la conscience l’interprète. Dans ce théâtre du sensible, la distinction entre connaître et ressentir s’efface. L’expérience esthétique n’est pas contemplation mais participation : l’homme, par l’art, entre dans la scène même du monde comme acteur de la perception. L’opéra n’est que le paradigme visible de cette opération universelle : une pensée devenue spectacle, un spectacle devenu pensée.

C’est pourquoi l’art fonde une souveraineté de l’esprit, mais non pas une souveraineté politique ni morale — une souveraineté ontologique. Par lui, l’humanité s’auto-institue comme sujet du monde. Elle s’élève à la conscience de sa propre condition tragique, en lui donnant forme. L’art est donc plus qu’un langage : il est une loi. Une loi non écrite, non imposée, mais agissante — celle par laquelle les humains se reconnaissent comme porteurs d’un même destin symbolique.

Cette loi de culture, invisible mais constante, fait de l’art une grammaire universelle du tragique. Car toute œuvre, à travers ses formes, réécrit la même intuition fondamentale : la vie est traversée de forces qui la dépassent, et c’est par leur mise en forme que l’homme devient humain. Le tragique, compris non comme pathos mais comme structure, est cette architecture sous-jacente que l’art révèle en permanence. Dans la tragédie grecque comme dans les fresques de la Renaissance, dans la fugue ou dans le cri contemporain, la même opération se répète : organiser la violence pour en faire connaissance.

C’est là sans doute la tâche la plus haute de la culture : transformer la douleur en lisibilité. Là où la barbarie déchaîne la force brute, la culture élabore des formes symboliques — non pour atténuer la violence, mais pour la comprendre, pour lui restituer son intelligibilité. Ce travail de transmutation — que Benjamin ou Adorno voyaient comme le dernier refuge de la pensée après la catastrophe — confère à l’art sa valeur intemporelle. Il ne sauve pas le monde : il le rend pensable.

Ainsi se comprend la fonction de l’art comme loi intangible du genre humain. Il n’existe aucune civilisation sans forme esthétique, parce que l’art est la manière qu’a l’humanité de se maintenir dans la conscience d’elle-même. La science décrit, la technique agit, la politique ordonne ; mais seule l’articulation symbolique de l’art relie les individus par-delà les temps, les langues et les systèmes. L’œuvre n’est pas un objet parmi d’autres : elle est un point de jonction entre la matière et l’esprit, entre la solitude et le commun, entre le visible et ce qui, à travers lui, cherche à se dire.

On pourrait dire, en reprenant la métaphore initiale, que chaque art est un opéra invisible : une scène où se joue la souveraineté de l’esprit sur le réel, où la pensée s’accorde au monde pour lui donner une forme chantante. Ce chant n’est pas une embellie ni un rêve : c’est la vibration même de la connaissance, la preuve que l’humanité existe non seulement parce qu’elle vit, mais parce qu’elle transforme.

En définitive, l’art n’est ni un luxe ni un vestige : il est la constitution symbolique du réel. Sa loi n’a pas besoin d’être proclamée, car elle agit silencieusement dans chaque regard, chaque geste créateur, chaque forme qui arrête le flux du monde pour y discerner un sens. Par lui, l’esprit s’affirme souverain non sur les autres, mais sur le chaos. Et dans cette souveraineté partagée — invisible mais réelle — se fonde l’unité profonde du genre humain : celle d’une espèce qui, pour survivre, doit sans cesse refaire le monde à la mesure de son intelligence et de sa sensibilité.

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(c) Ann Aumalie Sauvage, 2024.
 

Vers une politique de représentation de la transfiguration critique

I. Du paradigme de la visibilité au paradigme de la transfiguration

L’art contemporain, depuis plusieurs décennies, fonctionne selon un paradigme de la visibilité critique : rendre visible les exclusions, les oppressions, les identités marginalisées, les structures de domination, etc.

Ce paradigme — essentiel, fondateur — a été celui de la représentation politique du corps et de l’identité : donner forme et voix à ce qui avait été tenu hors du visible.

Mais la saturation du visible, sa mise en circulation continue dans les réseaux médiatiques, a conduit à une crise de la visibilité elle-même : ce qui se montre se dissout dans la répétition, l’indifférenciation, la surabondance. La critique, en devenant image, perd de sa puissance d’événement.

C’est ici que s’ouvre l’espace d’une transfiguration critique :

non plus rendre visible ce qui est caché, mais recomposer le visible selon une logique d’immanence tragique — c’est-à-dire reconnaître que le visible, toujours déjà produit par la violence du monde, n’est pas un simple écran à percer, mais une matière à transfigurer.

La transfiguration critique, dans cette optique, n’est pas un geste de révélation, mais un geste d’alchimie : elle transforme la visibilité en expérience de sens, elle fait du visible un acte de connaissance.

II. Le corps transfiguré : du témoin au vecteur

Dans la politique des représentations du corps (qu’elles soient féministes, queer, postcoloniales ou cyborgiques), le corps a été le terrain de la revendication : celui qui dit, qui souffre, qui proteste.
Dans la transfiguration critique, le corps ne disparaît pas, mais change de régime ontologique : il cesse d’être témoin pour devenir vecteur de passage entre les réalités.

Ce n’est plus le corps souffrant qui porte la vérité du monde, mais le corps transfiguré — c’est-à-dire le corps comme opérateur d’articulation entre le réel, l’imaginaire et le symbolique.
Ce corps ne revendique plus une identité : il traverse les identités, il en manifeste la mobilité comme puissance poïétique.

L’art qui s’y rattache (performance, opéra, installation, arts hybrides) n’est plus un art du corps politique, mais un art du corps métaphysique, qui met en jeu la matière du monde comme un espace de transformation du sens.

III. Les institutions culturelles et la fin du paradigme de la représentation

Les institutions (musées, opéras, festivals, universités) ont longtemps fonctionné selon une logique de représentation du monde : elles montraient, commémoraient, classaient, faisaient parler.

Mais dans une politique de la transfiguration critique, ces lieux ne sont plus les garants du visible, ils deviennent les laboratoires du transvisible — des espaces où les œuvres, plutôt que d’être montrées, sont mises en mutation.

Une telle transformation implique :

  • une redéfinition du rôle du spectateur, qui devient non plus un regardeur ou un interprète, mais un participant métabolique du processus de transfiguration ;

  • une redéfinition du statut de l’œuvre, qui n’est plus un produit fini mais une forme évolutive de sens, dotée d’un potentiel d’autonomisation historique ;

  • une redéfinition du temps institutionnel, qui ne se mesure plus à la durée des expositions, mais à la périodicité des métamorphoses des œuvres qu’elle abrite.

IV. L’opéra comme médium de la transfiguration critique

L’opéra — art total, art de la métamorphose, art de la voix — est le médium idéal de cette politique de la transfiguration critique.

Parce qu’il conjugue le temps musical, le temps dramatique et le temps rituel, il a la capacité de faire coïncider plusieurs strates de réalité dans une même expérience sensible.

Dans un opéra pensé sous ce régime :

  • la voix n’est plus le véhicule du personnage, mais l’instrument du passage entre les réalités ;

  • le livret ne raconte plus une histoire, mais organise la mutation d’un monde ;

  • la scène devient l’espace de la transfiguration en acte, où la représentation se retourne sur elle-même jusqu’à faire du spectateur le témoin d’une transformation qui le concerne directement.

Autrement dit : l’opéra n’est plus le lieu où l’on voit une histoire, mais le lieu où l’on assiste à la mutation du visible lui-même — où l’art devient expérience de la réalité une en train de se reconfigurer.

V. Sortir du monde sans le quitter : la poétique de l’antichambre

Revenons à l’idée fondatrice : la sortie de crise a toujours été dans l’antichambre des crises et autres fins du monde.

La transfiguration critique est la politique esthétique de cette antichambre : elle ne cherche pas la fin de la crise, mais l’intelligence de la crise.

Dans un monde où tout est médiation — où les réalités sont toujours déjà « ajoutées » —, il n’existe plus de pureté, mais seulement des degrés de participation.

Dès lors, la tâche de l’art n’est plus de purifier, de dénoncer, de représenter, mais de comprendre comment la participation au monde devient acte de pensée, acte de transformation.

Cette conception ramène la création à une forme d’ascèse du visible :

accepter que créer, c’est augmenter les violences du monde — mais le faire avec conscience, avec rigueur, avec la volonté de transfigurer la violence en connaissance.

VI. Vers une éthique de la lucidité

Ainsi comprise, la politique de la transfiguration critique n’est pas une utopie, mais une pragmatique de la lucidité.

Elle engage une attitude à la fois poétique et politique :

  • poétique, parce qu’elle réinvestit la puissance de transformation du langage, du son, du corps, du visible ;

  • politique, parce qu’elle reconnaît que toute création est un acte de participation au monde, et donc une responsabilité.

L’artiste, dans ce régime, n’est plus un messager ni un prophète, mais un organisateur de passages, un médiateur du tragique.

Il travaille à maintenir le monde dans un état de transparence relative, où la réalité une et les réalités ajoutées continuent de circuler entre elles, sans jamais se confondre, mais sans jamais se nier.

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(c), Rejean Paré.
 

Conclusion générale : pour une esthétique du paraître partagé

Ce que révèle la traversée de ce mot — scene — dans la culture contemporaine, et sa mise en miroir avec Tout l’océan sur un riblet, c’est qu’il ne s’agit plus d’un simple espace de représentation, ni même d’un lieu circonscrit à la performance. La scène est devenue la forme première du monde visible : un opérateur de relation, une grammaire du collectif, une topologie du sensible où le réel, pour exister, doit s’exposer.

La scène n’est pas seulement ce que l’on voit, mais ce qui rend possible la vision — ce qui accorde à l’être la chance d’apparaître. De là naît une esthétique nouvelle : non plus celle du regard souverain ou de la contemplation isolée, mais une esthétique du paraître partagé.

1. Du spectateur au co-existant

Dans la modernité tardive, l’expérience esthétique n’est plus hiérarchique : elle ne distingue plus l’acteur du témoin, le performeur du spectateur. Être sur une scène, aujourd’hui, c’est co-exister dans un champ de visibilité commun, où chacun devient simultanément porteur et récepteur d’apparition.

C’est pourquoi, dans Tout l’océan sur un riblet, la frontière entre le créateur, l’héroïne et le public s’efface : tous trois participent à une même pulsation, à une même condition scénique du réel.

La scène devient un plan d’être, un espace où la visibilité se distribue et se redistribue en permanence, où le visible se cherche de nouveau à travers des formes toujours mouvantes.

2. Le tragique comme structure d’exposition

Dans cette esthétique, le tragique n’est plus l’événement ou la chute — il est la structure même de la mise en commun. Car apparaître ensemble, c’est toujours accepter le risque du retrait, du silence, de la disparition. Le tragique n’est pas la fin du monde, mais le battement qui en maintient le rythme : l’alternance entre éclat et obscurité, entre visibilité et effacement.

Ainsi, l’opéra, dans sa forme la plus consciente, n’est pas seulement le théâtre du visible, mais le laboratoire du paraître : il révèle la fragilité du visible collectif, la nécessité de le réinventer sans cesse.

Tout l’océan sur un riblet, par ses mouvements cycliques, ses surfaces denticulaires, sa transformation de la chair en peau réfléchissante, met en œuvre cette dialectique du monde qui s’expose pour mieux se connaître — et qui se connaît en s’exposant.

3. Le monde comme scène en vibration

Si le monde contemporain paraît saturé d’images, c’est peut-être parce qu’il cherche, maladroitement, à renouer avec la vérité ontologique de la scène : celle d’un visible qui n’est jamais donné une fois pour toutes, mais qui s’éprouve dans le partage.

Ce que les jeunes voix du portfolio de The Face appelaient “scene” — ces micro-sociétés esthétiques, ces tribus passagères, ces configurations d’énergie collective — n’est rien d’autre que la réinvention d’une scène primaire : la mise en rapport d’existences à travers un même champ sensible.

Dans cette lumière, la scène n’est plus le privilège de l’artiste : elle est la condition du monde.

Le réel lui-même devient scène, dès lors qu’il accepte de se réfléchir à travers les autres, de s’ouvrir à la possibilité de la co-présence.

4. L’esthétique du paraître partagé

Ce que nous appelons ici esthétique du paraître partagé désigne précisément cette philosophie de la visibilité réciproque.

Une esthétique non pas de l’apparence, mais de l’apparaître ; non pas du spectacle, mais du surgissement mutuel des formes.

Elle ne sépare plus la pensée du sensible : elle les noue dans le même acte d’exposition.

Cette esthétique exige une nouvelle éthique du regard : voir, ce n’est plus prélever, juger ou consommer, mais cohabiter dans le visible.

L’opéra, en ce sens, est son modèle absolu : parce qu’il rassemble, condense et expose à la fois, il est la métaphore vivante d’un monde qui ne cesse de se produire dans la relation.

5. De la scène à la cosmogonie

La Vulgate synoptique et Tout l’océan sur un riblet forment, ensemble, les deux pôles d’une même entreprise : celle d’une cosmogonie scénique.

La première pose le cadre spirituel, presque scriptural, où les forces invisibles trouvent leur syntaxe ; la seconde en est la réalisation charnelle, opératique, où le visible devient matière première.

L’une et l’autre affirment que l’art n’est pas imitation du monde, mais continuation du monde par d’autres moyens — ceux du visible, du sensible, du collectif.

Elles nous apprennent que la scène n’est pas un lieu, mais une loi de l’univers : celle du paraître comme mode d’être.

Ainsi, conclure cette traversée ne signifie pas clore le propos, mais ouvrir le champ d’un nouveau savoir esthétique :

le monde ne se comprend qu’en se donnant à voir,
et toute apparition, qu’elle soit opératique, urbaine ou intime,
est déjà participation à la scène du réel.

C’est là le cœur de cette philosophie du visible : une scène qui n’est pas décor, mais destin — non pas spectacle, mais partage.

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