Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après



Toute œuvre est une plaie ouverte

déclaration artistique, mars 2025



mars 2025, propos sur l'art, nature inéluctable de la violence dans l’acte de création, lexique esthétique personnel: (maturation tragique, violence enfouie vs. violence exposée, palimpseste du moi); scènes 3 et 6, Vulgate.


Nous marchons avec une gueule ensanglantée au milieu du front (*). Nous ne la voyons jamais directement, sauf peut-être en rêve, lorsque le vide se dresse devant nous et que plus rien ne vient détourner notre regard. Elle est là, stigmate indélébile, comme le signe de Caïn, cette trace que Dieu lui-même a rendue irrévocable. Nous portons en nous l’empreinte d’une fondation sanglante, et avec elle, la certitude que toute création est un acte de violence.

Créer, c’est ajouter une réalité à la réalité. Mais toute addition suppose une incision, une déchirure dans l’ordre du monde. Ce qui était devient autre, et ce passage, ce franchissement, est un coup porté à l’existant. La fondation de Rome en porte la marque : un frère tue un frère pour qu’une ville advienne. Le mythe de Caïn et Abel suit le même schéma : l’invention du meurtre est la première grande innovation humaine, la première signature sur la matière du monde. L’acte créateur est fondamentalement une mise en acte de la violence, non par cruauté gratuite, mais parce qu’il lui est impossible de ne pas transformer ce qui est, de ne pas lui imprimer une forme nouvelle.

Si la création est une violence, alors cohabiter avec les violences du monde implique une double stratégie : soit les absorber en les détournant, soit en générer d’autres pour s’en protéger. Nous n’avons pas le choix d’être étrangers à ces forces ; nous n’avons que le choix de la manière dont nous les articulons.

D’abord, nous créons pour nous défendre des violences du monde. Nous érigeons des récits, des mythes, des structures symboliques qui donnent à ces violences une forme maîtrisable. C’est ce que fait Amérique insouciante dans la scène 3 de la Vulgate synoptique : elle transforme sa main en un substitut des terres humides du marécage, où les traumas les plus insoutenables s’enfouissent, à bonne distance de notre horizon perceptif. Côté paume vers le sol, elle parle du viol de Marie, mère de Dieu, de cette violence fondamentale qui réunit en elle toutes celles faites aux femmes. Mais ce n’est pas un geste d’anéantissement : elle cherche à poser sur ces violences un regard doux, à en faire le sol d’un jardin. Ce jardin pousse sur la blessure, non pour l’effacer, mais pour permettre de l’habiter.

À l’inverse, nous créons aussi pour mieux profiter des violences du monde, pour en extraire de nouvelles intensités. Cette fois, c’est le dos de la main qui se tourne vers le ciel : ce geste évoque les violences faites au Christ, à celui qui portait une lumière que les hommes ont préféré éteindre. Il y a ici une reconnaissance que le texte, l’œuvre, le corps même sont des véhicules de ces relents d’anciennes violences, qu’ils assurent leur persistance et leur mutation. Toute œuvre est en ce sens une perpétuation : en articulant les forces, elle ne les neutralise pas, elle les reconduit sous d’autres formes, elle leur donne un nouvel espace d’existence.

Cette logique nous conduit à un constat tragique : il n’y a pas d’innocence dans la création. Ce que nous créons nous protège et nous expose à la fois. Nous écrivons, nous sculptons, nous chantons pour contenir la violence, mais en le faisant, nous contribuons à son expansion, nous lui offrons une nouvelle architecture, un nouvel habitat. Le problème n’est pas d’éradiquer cette violence – ce serait une illusion –, mais de comprendre comment nous pouvons la rendre habitable, comment nous pouvons la modeler sans naïveté, sans croire qu’elle disparaîtra sous nos gestes.

Ainsi, toute création est une négociation avec le tragique, une orchestration des forces qui nous traversent et que nous ne maîtrisons jamais totalement. Ce texte lui-même est un acte de violence : il impose une structure, il découpe une matière informe pour en faire une forme lisible. Nous n’y échappons pas. Mais nous pouvons, à tout le moins, en prendre la mesure.

 


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La mère: blessure au front ?

Il s'agit d'un emprunt au poème Mutter de Gottfried Benn, et sans doute un peu aussi, dans ce contexte, au "stigmatisé" (moi dessiné ou (pré)destiné) de son poème *Nur zwei Dinge*.