Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

Brouillon pour artistes en terrain instable

20 avril 2025.

On crée aussi depuis là...

Comment créer lorsqu’aucune forme ne s’impose ?

Comment tenir dans l’instabilité sans se figer en figure exemplaire ?

Ce texte est né d’un brouillon pour artistes en terrain instable, d’une méditation sur les gestes ténus, les refus calmes, et les états sans forme. Il cherche à articuler ce « là » d’où l’on crée parfois — non pas un lieu géographique, ni même un état psychologique stable, mais un espace mouvant d’attention, de désinvestissement fécond, de présence sans éclat.

Il répond en sourdine à une série de questions fondatrices, et fait écho à certaines scènes des Ouvrages premiers :

  • la scène purgée de toute forme antagonique dans Manor, où le souffle agit plus que les volontés;

  • le théâtre ruiné de Sur les ruines du théâtre antique, où l’image projetée n’est pas identique à celui qui l’a produite;

  • et cette calèche d’humeurs qui traverse en profondeur la perception, là où la colère n’est pas dissimulée par la tristesse, mais contenue en elle.

Le texte se lit comme une articulation douce, mais précise, de cette intuition : on crée aussi depuis là.

*

On crée aussi depuis là

Il y a des jours où l’on croit qu’on va se révolter. Faire trembler les colonnes. Hurler à la place de nos artères.

Et pourtant, rien ne vient.

Rien d’autre qu’un souffle. Une possession douce. Les mains, prises dans une logique qu’on ne comprend pas. Elles avancent. Elles écrivent. Mais sans nous consulter. Pas vraiment.

C’est la mémoire, peut-être. C’est la blessure. C’est la tension musculaire des jours passés. Une calèche d’humeurs qui s’est mise en branle sans prévenir :

  • — d’abord le solennel,

  • — puis la tristesse,

  • — puis, contenue dans la tristesse, une colère longtemps muette,

  • — puis un choix : résister, ou déserter.

Ce jour-là, j’ai cru entendre une voix me dire : « J’ai besoin d’une scène. »

Alors j’ai marché. J’ai enjambé les ruines. Vers un théâtre. Un espace de projection. Un lieu où le corps se donne et où la lumière tombe juste.

J’y ai projeté une image de moi, debout, ragaillardi. Une image forte, souveraine. Elle dominait les ruines.

Mais ce n’était pas moi.

Moi, j’étais resté en arrière.

Dans le noir.

Dans une pièce sans spectateurs.

Ce n’était pas une fuite. C’était une décision.

Ne pas faire spectacle.

Ne pas jouer le rôle de celui qui a compris.

Mais tenir. Dans le silence. Dans le désordre. Créer depuis là.

  Depuis Ouvrages premiers : Sur les ruines du théâtre antique, chapitre 6

Fixement, je contemplais les ruines et le théâtre qui s’étendaient devant moi.

« J’ai besoin d’une scène », me dit mon créateur.

J’enjambai un pas, puis un autre, avec détermination. Serein d’être à nouveau animé par un rationnel. De surcroît, enveloppé — voire envoûté — par mes souffles et la possession qu’ils prenaient de ma chair et de mon être, j’avançai vers le théâtre et j’y projetai, avec une fougue maîtresse, une image de moi, ragaillardi au milieu de toutes les ruines.

*

Depuis Ouvrages premiers : Manor Studio, chapitre 8.1

Je décidai de purger la scène, jusqu’à ce qu’elle fasse unité avec moi et le souffle — enfin, ce que j’imaginais être le souffle donnant vie à cet espace autrement absolument vide. Il me fallait toutefois faire gaffe à ne pas m’inventer d’ennemis ni d’autres formes d’antagonismes : après tout, il y avait de cela peut-être un instant, peut-être deux, j’étais un firmament tout entier, avec une toute nouvelle étoile pour me faire briller jusque dans des au-delà difficilement imaginables. Impénétrables, peut-être même.

*

Depuis ce lieu d’incertitude, où les mains bougent sans qu’on sache d’où vient l’impulsion.

Depuis ce seuil, fragile, entre l’élan vital et le retrait volontaire.

Depuis la zone où aucune forme claire ne s’impose, mais où pourtant quelque chose agit.

Créer depuis là,

  • — c’est accueillir l’éveil même s’il n’est orienté vers aucun objet.

  • — c’est se laisser structurer par une douceur qui ne cherche pas à enfermer.

  • — c’est exercer une volonté sans faire, mais en maintenant un calme actif.

  • — c’est préserver un biotope attentionnel dans un monde d’alertes, en notant que la résistance ne se tient pas toujours dans le geste.

Créer depuis là,

c’est se tenir au seuil. Entre une scène à investir, et un souffle à écouter.

Entre la nécessité de projeter, et celle de ne pas croire trop à ce que l’on projette.

Entre l’endurance et la disponibilité.


C’est ça, peut-être, la scène aujourd’hui.

Un lieu qui ne fait pas toujours image.

Mais où quelque chose se donne quand même.

Sans cri.

Sans cri, mais avec souffle.



*