À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après
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Alban BergFaire entrer le tragique moderne dans le temple lyrique24 mai 2025. |
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Il faut imaginer un compositeur traversé tout entier par la contradiction de son temps : enfant du romantisme et de l’harmonie fin-de-siècle, mais jeté dans l’abîme d’un siècle naissant où la guerre, le capital et l’angoisse psychique allaient redessiner les contours de la subjectivité occidentale. Alban Berg fut cela : une figure de l’entre-deux, mais dont la musique n’est jamais tiède. Elle palpite, elle saigne, elle monte en spasmes. Et lorsqu’il choisit d’écrire pour la scène, ce n’est pas pour illustrer des passions humaines universelles — c’est pour livrer un diagnostic de son époque. Avec Wozzeck (1925), Berg ne compose pas un opéra réaliste : il invente une musique de l’écrasement, une grammaire sonore de la défaite, du morcellement, de l’absurde et de l’injustice sociale. Il y a là une force d’autant plus opérante qu’elle épouse des formes classiques (suite, passacaille, marche, fugue...), pour mieux les faire vaciller. C’est un théâtre de la pression, de la tension, du sol qui se dérobe. Mais c’est surtout avec Lulu (1935, inachevé), opéra inouï jusque dans ses silences, que Berg accomplit un geste que peu d’artistes avaient osé jusque-là : faire entrer, par l’entremise de Frank Wedekind, le personnage de Jack l’Éventreur dans le giron de l’opéra. Ce n’est pas un détail. C’est une faille ouverte dans le marbre du temple lyrique : ce que la presse à sensation, les romans criminels et les bas-fonds de la ville ont produit comme imagerie morbide, devient ici matériau d’une mise en musique complexe, sérielle, finement architecturée. Berg ne cherche pas le choc — il cherche le lieu où le mythe moderne se forme. Et ce mythe est brutal, érotique, déviant, sacrificiel. Lulu, figure-miroir des regards masculins, traverse la scène comme un spectre désiré et condamné, pour finir littéralement éventrée, non par un acte réaliste, mais par la concrétisation lyrique d’un siècle qui s’avance comme un scalpel. Berg ne trahit pas la tradition de l’opéra — il en déplace le centre de gravité. Il entend que le tragique, pour survivre dans les formes savantes, doit accueillir l’obscène, le populaire, l’inassimilable. Il pressent que les monstres de demain auront le visage des anonymes : prostituées, meurtriers, soldats. Et que ces figures, si elles nous parlent aujourd’hui encore, c’est qu’elles disent quelque chose de l’intérieur de nos époques. En cela, Berg n’est pas seulement un compositeur d’opéra — il est un penseur du tragique dans les formes musicales. Un de ceux qui ont osé faire dialoguer la structure et l’horreur, la beauté et la déchéance, la rigueur formelle et le cri populaire. Il est l’un des très rares à avoir compris que les figures de la culture de masse peuvent être les matrices d’un savoir tragique, pour peu qu’on les transfigure sans les neutraliser. C’est depuis cette posture — cette faille, cette tension — que je m’autorise à faire entrer le requin blanc, Jaws, dans mon opéra. Non pas pour singer Berg, mais pour prolonger ce geste d’accueil du monstre. Pour comprendre que ce qui fait peur à une époque ne peut pas toujours être surmonté par l’art — mais peut y trouver une forme. Une voix. Un théâtre. |