Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

Karl Kraus

Le gardien du mot, contre le siècle

13 juin 2025.
 

Il n’était pas musicien, ni compositeur. Il n’écrivait pas pour l’opéra, mais aurait pu en faire l’objet de l’un de ses longs anathèmes. Pourtant, Karl Kraus (1874–1936), journaliste, polémiste, dramaturge, comédien de sa propre langue, est peut-être l’un des esprits les plus lyriques de Vienne, si l’on entend par lyrique cette capacité à faire chanter la langue jusqu’à son point de rupture. Dans une époque où les mots mentent, il cherchait à leur faire dire vrai — ou du moins, à les contraindre à avouer leurs crimes.

Kraus ne commente pas la modernité : il en est le contre-chant furieux, la dissonance persistante, l’épine dans la conscience des Viennois cultivés. Sa revue Die Fackel (La Torche), qu’il écrit presque entièrement seul à partir de 1911, devient une sorte d’organe éthique de la Vienne intellectuelle — une torche, justement, pour exposer les perversions du langage médiatique, la corruption des élites, le théâtre grotesque du pouvoir. Il y publie des aphorismes, des dénonciations, des montages verbaux qui tiennent parfois de la partition, tant leur rythme et leur scansion font système.

On l’a appelé moraliste, satiriste, prophète, nihiliste. Mais il est d’abord un stratège du mot, de son poids et de son emploi. Il attaque les journalistes comme des soldats de la propagande, dénonce la presse de son temps comme une fabrique de guerre. Il en veut aux intellectuels trop bien installés, aux artistes frivoles, aux faux révolutionnaires. Il raille Freud, attaque Schnitzler, méprise l’avant-garde quand elle devient posture. Il est seul, ou presque, mais c’est cette solitude qu’il érige en rempart.

Dans un monde qui bascule — la Vienne fin-de-siècle, la Première Guerre mondiale, les ruines culturelles de la République autrichienne — Kraus pratique une forme d’exorcisme linguistique. Il ne croit pas à la réforme par la douceur. Il écrit pour blesser l’oubli, pour briser le silence complice des gens bien. Il ne cherche pas l’effet, mais le dévoilement. Dans cette rigueur extrême, il devient un veilleur tragique, au sens ancien du terme : celui qui, dans la nuit du monde, empêche le sommeil des âmes.

Son théâtre Les Derniers Jours de l’Humanité (1915–1922) est un monument. Plus de 200 scènes. Des milliers de citations de journaux, de documents officiels, d’absurdités véridiques. C’est une œuvre-monde, qui ne cherche pas à raconter la guerre, mais à exposer le langage qui l’a rendue possible. Une partition tragique pour un chœur de voix sans conscience. Berg, Schönberg, même Brecht, entendront cette résonance — pas toujours avec sympathie, mais avec respect. Ce théâtre-là ne se joue pas : il se prononce.

Dans le contexte de notre propre projet, où l’on interroge les figures du pouvoir horrifique, les mythes culturels contemporains comme le requin de Jaws, ou les hantises sexuelles de la modernité, Kraus agit comme un contre-chant nécessaire. Il rappelle que toute représentation est traversée par son langage, et que celui-ci peut mentir bien plus efficacement qu’un discours. Il oblige à repenser la critique : non pas comme commentaire extérieur, mais comme prise de parole qui vient de l’intérieur du système, contre lui.

Kraus, en ce sens, n’est pas un fantôme bienveillant, mais un revenant qui exige que l’on pense. Que l’on pense malgré tout, contre les séductions du flou, de la tendance, du "temps présent" comme seule justification. Il est ce qui persiste — rage, lucidité, feu — dans le théâtre des formes.