Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après





Notice intellectuelle
DQ, héros-librettiste du 21e siècle, au sujet de Loire, (2024)

Loire est un poème de dérive médiatique et fantasmatique, structuré comme une suite de boucles sonores, d’interjections et de métamorphoses identitaires. À la manière d’un instrument virtuel mal stabilisé — chalumeaux, accordéons, tuba évoquant les cafés parisiens — le texte produit une musique mentale où le désir, la télévision et la mémoire traumatique circulent sans jamais se fixer.

Le motif récurrent de la « 34 Kate Moss Cup » agit comme une unité rythmique plutôt que comme un symbole stable. Répété, fragmenté, scandé, il fonctionne comme un sample obsessionnel : une image publicitaire vidée de sa fonction marchande mais conservant sa charge d’appel. Kate Moss n’est pas tant une figure que le point de condensation d’un imaginaire médiatique où le corps féminin devient coupe, trophée, flûte, récipient — non pas pour être possédé, mais pour que le désir s’y reflète et s’y perde.

Le poème met en scène une subjectivité continuellement traversée, jamais souveraine. Le locuteur « se devient » successivement Idol, Billy Idol, Christopher Lee, Trajan, Spartacus — figures empruntées au cinéma, au rock, à l’histoire impériale ou au péplum télévisuel. Ces identités ne sont pas endossées, mais testées, comme on zappe entre des chaînes ou des rôles. La télévision, omniprésente, agit ici comme une machine à produire des formes de soi, parfois plus violente qu’une bouteille, parfois plus douce qu’un rêve.

Le désir, dans Loire, n’est jamais frontal. Il est constamment différé par des dispositifs : flûtes, cadres silencieux, onomatopées, bips de censure, interjections musicales. Le poème affirme une distinction nette entre la convoitise « désintéressée » et une convoitise « aggravée », consciente de sa propre violence potentielle. Ce déplacement produit une éthique singulière : regarder, désirer, fantasmer — sans prétendre à la possession ni à l’innocence.

À mesure que le texte avance, une autre matière affleure : le trauma, dissimulé « derrière elle », recouvert d’images, de rires, de bruit. Le poème ne cherche pas à le révéler ni à le guérir, mais à le contenir dans une strate imaginaire, comme une couche de gazon posée sur un sol instable. L’humour, l’excès, la répétition et le chaos contrôlé deviennent alors des stratégies de survie formelle.

En ce sens, Loire dialogue directement avec Pogné dans gueule à Muriel. Là où Pogné mettait en scène la possession, le vertige et l’entrée volontaire dans la gueule du requin, Loire explore l’après : la circulation infinie des images, l’épuisement joyeux des références, la tentative de rejouer le désir sans s’y perdre tout à fait. Si Muriel y apparaissait comme un point de chute charnel et mythologique, Kate Moss devient ici une surface de projection, un écran sonore, un refrain impossible à clore.

Loire ne raconte pas une histoire. Il met en régime une pensée, un corps et une culture saturée d’images. Le poème ne moralise pas, ne tranche pas, ne se stabilise pas. Il accepte de rester pris dans la boucle — non comme une faute, mais comme une condition contemporaine de la sensibilité.

Daniel Quimper, Loire (2024) — poème

§1

Trente-quat’,

Trente-quatre, Kate Moss

34, Kate -

- Moss Cup !

*

De ces choses qu’on va peut-être rêver

rêver d’un jour voir à la télé

Voilà qu’elle dit, place la coupe ici

Puis plante son sein gauche dret dedans

*

De ces choses qui passent par la tête -

du champagne c’est dans une flûte ? Non ?

Trente-quatre Kate Moss Cup -

T’as pu rien dans la tête.

----- Y reste pu rien dans ta tête, dans ta tête: 34 Kate Moss -

- Cup !

§2

Le rêve tourne comme une vieille barre au milieu de ta télé

Elle rêve de ton rêve d’aller plus loin --

- Tout croche: ta cloche résonne !!

De te servir de ta bouche pour laisser sortir des saloperies

Elle te dit oui, avec des sons, sans dire les sons

- Meugle, Kate Moss Cup

- Mugis ! Mugis !

Kate Moss Cup.

*

Trente-quatre...

*

"Solo !":

Me suis devenu Idol

Interjection !

l’avion de Pink Floyd

Interjection !

Devenu Billy Idol

l’avion solo de war pig

*

Oui, une grosse minute - une plus grosse minute ! Je plane, c’est certain.

*

§3

Après je la plante comme une fleur de champagne Cadre silencieux au sourire effacé, étrange

Je veux recommencer -

je suis essoufflé, je ne veux plus rien - en moi...

s’éveille une autre de ces choses:

Je regarde la convoitise comme un plaisir désintéressé

Je sais qu'il existe de la convoitise aggravée

Je vais te le dire: c'est...

celle qui s'offre pour aller avec toi brûler sec fret net.

Oui, dedans l'enfer...

*

§ 4

Me suis devenu Christopher Lee

Avec la fille de Kinski

Hammer ! Hammer ! Rien de méchant, rien de “ben evil”

Avec l’agneau du méchant Que-laus

Une onomatopée en hiéroglyphe “ancient”

Des captures vidéos, en interjections...

Me suis devenu Trajan, haha ! muh, étais sûr qu’il était gladiateur

Maudite TV des fois. Maudite TV des fois t’es pire qu’une bouteille.

*

Hahaha.

*

34 Kate Moss Cup

C’est-tu un péché ? Elle est mon péché

Pis j’ai même pas pensé à sa pêche une

-- seule -- seconde.

Trent,... Trente-quatre, trent’, trente-quatre Kate Moss Cup.

*

Fuck les ânes.

Vas-y voir ce qu’il y a en d’sous.

*

Avec tes dents.

*

Trente et quatre, et quatre, trente quatre Kate, trente quatre…

Trente (bip, bip, bip et bip, bip, bip)

§ 5

Me suis devenu pêcheur :

"Solo !":

Elle a jamais eu la face à Moss, toujours celle de Glasha.

Dans des rêves, une flute, à bec, une harmonica, une pêche.

Juste rêver qu’un jour tu pourrais y rêver. Spartacus ! haha

Trajan. Kate Moss. Hahaha pis (bip bip bip) Hahaha pis bip bip bip.

Any given Sunday ! Hahaha

Une longue minute de plus !

Derrière elle mon trauma se cache… se couche.

Une couche de gazon, hahaha - hahaha - !

*

Bip bip bip…

*

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