Tout l'océan sur un riblet

À l'aube du nouveau continent : l'opéra du jour d'après

Notice intellectuelle
DQ, héros-librettiste du 21e siècle, au sujet de Pogné dans gueule à Muriel, (2024)

Pogné dans gueule à Muriel se présente comme un poème de possession, mais d’une possession sans transcendance stable : fragmentée, comptée, rythmée, presque métrique. Le texte ne raconte pas une expérience intérieure continue ; il enregistre une série d’entrées, de chocs et d’occupations temporaires — « 65-possessions », mesurées en secondes, comme si l’intensité devait nécessairement passer par un système de quantification pour devenir lisible.

La langue agit ici comme un lieu de friction. Le slang, les références culturelles hétérogènes (Kate Moss, Niagara, Schigolch), les glissements abrupts entre registres corporels, mythologiques et urbains produisent un espace instable, saturé. Le poème ne cherche pas l’harmonie : il accumule, il force, il impose. La « cité » y apparaît comme un champ de balises contradictoires, où les récits dominants pleuvent jusqu’à la noyade, sans jamais avoir à se déclarer vrais ou faux. Ce sont des récits qui opèrent par saturation plutôt que par persuasion.

La figure de Muriel Moreno n’est pas convoquée comme personne biographique ni même comme icône pop au sens classique. Elle fonctionne plutôt comme un point de condensation visuelle et sonore. Sa voix, sa musique, son image — telles qu’elles circulent déjà dans les archives médiatiques — deviennent un milieu dans lequel le sujet poétique tombe, littéralement. Le « belly-button », répété, insisté, avalé, marque une zone de bascule : ni sexualité explicite, ni pure métaphore. C’est un seuil anatomique, un centre optique, un point où le regard se perd sans pouvoir s’organiser en récit stable.

Cette logique du seuil traverse tout le poème. La faille du mur, la fracture de l’os, la gueule du requin, la gargouille, le ciel orangé : autant de figures de passage qui ne promettent aucune résolution. Entrer dans la gueule n’est pas une erreur ni un sacrifice héroïque ; c’est une décision lucide, presque méthodologique. Le poème affirme ainsi un refus clair de la posture victimaire (« Je ne suis pas un gibier naïf ») tout en acceptant l’exposition maximale au risque symbolique.

Mis en dialogue avec les collages de webcore 1.0 de La Vulgate synoptique, le texte agit comme une zone d’intensification. Les citations de Muriel Moreno, l’image arrêtée issue de l’entrevue, et le fragment du poème circulant sur Facebook forment un dispositif où l’autorité n’est jamais centralisée. Le poème ne commente pas ces matériaux : il les absorbe, les digère, puis les redistribue sous forme de secousses rythmiques et d’images excessivement proches.

Ce qui se joue ici n’est pas la confession, mais une expérience de contact contrôlé avec la surcharge culturelle. Pogné dans gueule à Muriel ne cherche pas à stabiliser le sens ; il teste jusqu’où un corps, une langue et un regard peuvent rester debout au milieu d’une possession continue. En ce sens, le poème prépare déjà un dialogue possible avec Loire : non pas par contraste thématique, mais par une même attention aux régimes de circulation — ce qui traverse, ce qui emporte, ce qui persiste sans se normaliser.

Daniel Quimper, Pogné dans gueule à Muriel (2024) — poème

* Pogné dans gueule à Muriel * (Aujourd'hui, j'ai été possédé)

J’avais dans l’os d’imposer mon slang

Schigolch, encore, et puis forcer

34 Kate Moss Cup dans mon péché

------- Entends-tu ça le gros drum là-dessus, toué ?

--------Timbales ! Les gros timpanis sont venus me posséder 65-fois

65-possessions

temps de secondes, temps de possessions.


J’étais enfermé, poings serrés

Dans la faille du mur.

Dans ce qu’on appelle, la fracture de l’os,

celle où les fausses trames narratives pleuvent

Jusqu'aux noyades qui n'ont pas à se déclarer : mensonges !

La Cité est un ramassis de telles balises

J’ai plongé dans l’ombre de la gargouille

Du coup. ma cervelle-geyser s’est ensoleillée

et j’ai compris pourquoi le ciel devait être orangé

65-possessions

Je me suis laissé convaincre d’entrer dans la gueule du requin

et de vivre “ma possession”

65-possessions, temps de secondes, temps de possessions.

Et j’ai crié:

Je ne suis pas un gibier naïf !

Je ne le serai jamais !

À des femmes à barbe qui soupesaient ma guerre

En écoutant du Niagara, pendant que mes yeux, eux

tombaient jusqu’au belly-button de Muriel,

jusqu’à son belly-button et son juste-en-dessous

Jusqu’à son belly-button que je finis par avaler -

comme si j’y étais.

*

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